Lettre à L’inconnu.e

Je t’aime
Je me suis posé des questions toute la nuit pour savoir comment le dire.
L’écrire.
Et surtout que tu puisses m’entendre (que tu puisses rester un peu après m’avoir entendu, que tu ne prennes pas peur, devant la force de mon amour).
Et du coup: je n’ai pas dormi.
Ce matin, à l’aube, j’ai posé la main sur les draps aux tissus marqués par nos étreintes.
J’ai pensé à toi, j’ai pensé à la mort.
J’ai pensé à un monde sans toi et je me suis dit:
je n’ai plus peur de la mort. Je n’ai même pas peur que tu disparaisses car je sais que nous nous connaissions bien avant notre naissance, bien avant que notre visage soit deviné par nos parents et tous les ancêtres que nous portons sur nos épaules.

Je t’aime et je n’y trouve aucun sens — je ne sais pas pourquoi je t’aime, je ne sais pas comment cela marche, chaque jour.
Je me réveille, je dors, je dors, je me réveille. Tu me regardes et je sais que tes yeux sont les miens.
Je t’aime pour tous les silences rendus vivants, habités par ton regard lorsque tu es à moi, à mes côtés, droit et en même temps fragile, si fragile, petit être.
Je t’aime aussi pour la lumière que tu me donnes et l’ombre qui est là et que tu acceptes en hochant la tête ou en la regardant d’un air amusé et étrange à la fois.
Je t’aime et, avec toi, je m’aime. Avec toi dans ma main, il n’y a plus de peur — en fait c’est comme si la peur d’être moi, la peur de rougir parce que je suis là, parce que je dérange et la peur aussi d’être dérangée, la peur d’aller trop loin et de devoir tout réparer après: toutes ces peurs deviennent des peluches désaccordées avec toi. Je peux les manipuler sans faire semblant et me rendre compte qu’elles n’étaient qu’illusions.
Car je suis là.
En vie.
Et Confiante.
Oui, c’est surtout ça: confiante.
Et plus tu es avec moi, plus je suis confiante et plus je me rends compte que tu n’y es pour rien — que la confiance pousse en moi comme une fleur lente et irrésistible.
Une fleur rouge, car j’aime le rouge.
Et je t’aime car, car… je ne sais pas.
Je ne pourrai jamais en épuiser les raisons même si tu me donnais tous les mots, les papiers, les livres et le temps du monde.
Je te dis que je t’aime et en même temps je m’aperçois qu’en réalité je n’ai pas besoin de te le dire.
Comme je n’ai pas besoin de toi à mes côtés chaque matin.
Je veux dire: je n’attend rien de ta présence.
Car toi aussi tu fleuris sans que j’ai mon mot à dire.

je te vois sourire.
Et dans chacun de tes bonjours il y a assez de lumière pour illuminer ton cœur, le mien et tous les autres sur notre chemin.
Si aimer signifie toujours, signifie jamais, je sais qu’avec toi, que la vie ait un sens ou n’en ait pas, je m’en moque car tu es là assis sur ma paume ouverte et je suis dans la tienne.
Et si je t’aime, si je t’aime tant, c’est que je m’aime enfin, je m’aime pour tout ce que je suis, pour les croche-pattes que je me mets, pour les moments gênants que je vis encore, pour les moments où la honte est trop forte. Alors je crie, je saute, je danse, je souris, je prends des choses qui font que je me sens mieux (pas longtemps, mais je m’en fiche) et je respire un peu.
Touts ces moments où je me suis trouvé trop lâche et où je me demandais pourquoi est ce que je vivais encore (et que je pensais ne pas en avoir le droit).
Oui, je m’aime enfin pour cela.
Et du coup, je t’aime.

Depuis que je sais que je t’aime, depuis que je m’abandonne à cela, je me moque de savoir ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas.
Je ne crois pas que la vérité ai disparu de mon quotidien pour autant, c’est juste qu’elle est devenue plus simple.
J’ai accepté qu’elle pouvait être toute nue et sans chichis (j’aime bien ce mot: chichis), et qu’elle puisse changer du tout au tout chaque jour et que nous pouvions jouer avec toutes les formes qu’elle prend car rien n’est définitif.
Oui, je t’aime aussi pour cela: rien n’est définitif en moi, en toi, dans notre relation et je sais que tu le sais et que tu ne m’en veux pas.
Tu pourrais partir: je serai triste et furieuse et déçue aussi.
Et en même temps, je ne t’en voudrais pas. Je crois même que je serai contente, au fond.
De la tournure des choses.
Et encore: j’aime quand tu danses et que tu gardes la bouche ouverte.
Lorsque tes bras font des mouvements insensés et que tu gardes les yeux fermés car lorsque je te regarde, je comprend que c’est avec tes pieds que tu vois, avec ton cœur que tu avances.
Parfois, je te rejoins et tu m’accueilles contre ta poitrine et parfois je te laisse danser seul ou avec quelqu’un d’autre.
Je laisse la chance à cette personne d’écouter ton cœur, les battements, lorsque tu danses et que tu te noies dans la mélodie.
Et je pleure, car tu es libre ainsi, tellement libre.
Ce sont les mêmes larmes que je verse parfois sur l’oreiller le matin, ou la nuit, après l’amour.
Quand tu me dis sans raisons:
Merci.
Merci à toi d’être la.

Alors voilà ma lettre: elle est pour toi.
C’est à ton tour de m’entendre, c’est à ton tour de recevoir ma gratitude se rendre en silence jusqu’à ton cœur.
Maintenant,
Et pour tous les instants du monde

La peinture est de Georgia O’keeffe

Le titre est “Nude Series (VII)”