Lettre aux électeurs de gauche qui ne voteront pas, ou blanc, dimanche

Si, militant ou sympathisant de gauche, tu t’apprêtes à voter blanc dimanche, ou à ne pas voter, je te demande d’accorder quelques minutes à la lecture de ces lignes. Tu n’y trouveras ni invectives, ni sommations, ni appels grandiloquents à la vertu.

Coyau / Wikimedia Commons / CC BY-SA 3.0

Je chercherai d’autant moins à te faire la leçon que je pourrais probablement me trouver à ta place, si ma vie avait choisi d’autres chemins. Je me suis engagé en politique en 2002, après l’élection de Jacques Chirac. Comme tous ceux de la “génération 21 avril”, j’ai franchi ce pas avec un mélange de méfiance envers les structures politiques qui avaient laissé le FN se porter au second tour, et de volonté de prendre mes responsabilités, à mon petit niveau, pour que ça ne se reproduise plus. Mes convictions de gauche, les hasards de la vie et des rencontres, l’envie de faire changer les choses, m’ont finalement conduit là où je suis aujourd’hui, pour quelques jours encore. Je ne t’exposerai pas ici une défense du bilan du gouvernement sortant, ni un dénigrement de ceux qui l’ont précédé. En 15 ans, les partis républicains, tous autant qu’ils sont, n’ont pas su répondre à ce qui s’était passé ce 21 avril 2002. C’est un fait et il faut désormais, à quelques heures du second tour, faire avec.

Nous sommes donc de retour à la case départ. En bien pire. Cette fois, pas de manifestations monstres dans les villes de France. Plus de vote caché ou honteux. A la place, un vent international porteur pour les dirigeants autoritaires, d’extrême-droite, populistes. Je ne vais pas insister, tu connais cela par coeur, tout comme le projet politique qui serait appliqué en cas de victoire frontiste.

Tu connais cela par coeur parce que le choix que tu envisages de faire est forcément un choix très politique et très réfléchi. Il faut être très sûr de soi pour envisager un geste électoral qui va à l’encontre du “réflexe” attendu d’un homme ou d’une femme de gauche, et des appels de la quasi-totalité des corps constitués.

En tant que militant de gauche, tu te dis sans doute que quel que soit le résultat, l’avènement d’un pouvoir FN ne pourra pas avoir réellement lieu. Que même si Marine Le Pen devait l’emporter, le réveil se fera ensuite, qu’elle sera battue aux législatives, ou dans la rue, que l’administration et les institutions ne la laisseront mettre en oeuvre un projet dangereux, que tu la contesteras sur tous les terrains ; que sa politique, inapplicable, déclenchera un chaos qui accélèrera la chute du système actuel, et permettra de rebâtir à partir de zéro. Qu’il y aura bien sûr des dégâts entretemps, mais de ton point de vue, pas plus, ou pas pires, que ceux qu’on fait les politiques précédentes.

Je pense pour ma part que tu te trompes là-dessus parce que justement, en tant qu’homme ou femme de gauche, tu surestimes la capacité de résistance du “système”, en lui prêtant tes propres vertus.

Le scénario que j’envisage de mon côté est bien plus sombre. Il suffit de regarder ce qui se passe à l’étranger, combien de leaders que l’on pensait incapables d’être élus, puis de se maintenir, sont en fait bien en place et appliquent, avec l’appui ou l’indifférence du plus grand nombre, une politique qui nous est odieuse, en tant qu’hommes ou femmes de gauche. Il suffit, tout simplement, de regarder et d’écouter ce que montre le FN ces derniers jours, alors même qu’il est au maximum de son effort de normalisation.

L’attitude de Marine Le Pen lors du débat télévisé de mercredi dernier n’est pas un dérapage, un “pétage de plomb”, un effondrement ou que sais-je d’autre, mais un style politique à part entière. Celui du coup de pression permanent, de l’agressivité structurelle, de l’affirmation menaçante, yeux dans les yeux, de mensonges et de contre-vérités, pour faire baisser les yeux, puis la tête, à son adversaire.

Évidemment, à la télévision, dans un débat de second tour, face à un responsable politique de haut vol, sous les yeux de millions de personnes, cela ne prend pas. Mais penses-tu, si le Front National arrivait au pouvoir, si ses militants prenaient les postes de responsabilité de la République, qu’il en irait de même ? Penses-tu, loin du regard des caméras, que fonctionnaires, hauts ou non, policiers, magistrats, journalistes, patrons de presse ou patrons tout courts, auraient tous les moyens, ou la force, de résister à ce style de management et d’autorité, qui se reproduirait partout, à tous les niveaux, adossé à la légitimité du suffrage universel ? Penses-tu qu’il ne se trouverait pas des gens de tous bords — je dis bien de tous bords, même de gauche — pour regarder ailleurs quand cela se passerait, et même pour offrir leur soutien actif, pour se rallier politiquement, pour venir prendre leur place dans le nouvel ordre des choses ?

Et comme toujours, partout, en toute époque, une majorité de nos concitoyens laisseraient faire, par manque de courage, d’investissement, par lassitude — ou simplement par adhésion à une idéologie qui deviendrait soudain totalement officielle et normalisée. Le pouvoir pris de justesse par l’extrême-droite serait solidement accaparé, puis consolidé. Les moyens financiers afflueraient pour renforcer le parti au pouvoir et l’enraciner durablement. Certains de ses cadres ont d’ailleurs ouvertement parlé, ces derniers jours, de contrôle des journalistes et de modification des élections législatives pour asseoir leur emprise, en cas de victoire.

Toi, en tant que militant de gauche, tu serais sans aucun doute leur première cible. Victime de harcèlement judiciaire, de cyberharcèlement par les militants de l’autre bord, et probablement pire encore. Et sans État républicain impartial auprès duquel se plaindre.

Il n’y a qu’un seul bulletin disponible pour empêcher un tel scénario, dimanche, pour protéger le pluralisme politique et la liberté de s’engager : le bulletin Macron. C’est ainsi. Je l’utiliserai pour qu’Emmanuel Macron soit élu. C’est un homme, pour ce que je connais de lui, qui a ses convictions, que l’on peut ne pas partager, mais qui a l’ouverture d’esprit et la curiosité intellectuelle nécessaires pour garantir une société du dialogue et du débat d’idée. J’utiliserai aussi ce bulletin pour que Marine Le Pen fasse le plus bas score possible. Car je ne veux pas qu’elle et son parti puissent se prévaloir d’un “échec” à 40% (!)ou plus des suffrages, pour s’installer plus encore dans l’opinion, construire une future victoire, et finir par mettre en oeuvre le scénario que je t’ai décrit.

Dimanche, nous ne votons pas seulement pour un choix politique, mais sur la possibilité même de continuer à faire des choix politiques. C’est la réflexion que je voulais partager avec toi. A chacun désormais de choisir en son âme et conscience.

Romain Pigenel