L’homme qui mangea le désert

Au-delà de ce que tu appelles le bien,
au-delà de ce que tu appelles le mal,
existe un lieu.
C’est là que je te rencontrerai.

Jalāl ad-Dīn Muhammad Rūmī


Il était une fois un homme très pieux qui vivait dans un village aux portes du désert, un village qui était si petit que personne ne se souvient aujourd’hui de son nom.

Cette homme avait perdu femme et enfants dans une tempête de sable il y a des années de cela et il traînait depuis lors le poids de son chagrin.

Oh, il ne s’en plaignait jamais.

Simplement, ses épaules étaient devenues avec le temps trop lourdes à porter pour lui.

Un jour, alors qu’il était en train de se promener dans le désert, juste en dehors de son village, il fut pris d’une soudaine envie de dormir et trouva un abri dans une grotte qui semblait taillée dans une roche venue d’ailleurs.

L’homme s’endormit et il lui sembla, en plein milieu de son rêve, entendre la voix bienveillante d’un génie lui disant que sa femme et ses enfants étaient encore vivants et l’attendaient, lui, l’homme pieux et triste, de l’autre côté du désert s’il prenait la peine de le traverser.

Et dans son rêve, l’homme en fit la promesse au génie.

Il lui sembla que son rêve continua encore un peu mais, du reste, il ne put se souvenir.

À son réveil, son front était en sueur et il se dit en se lamentant: l’autre bout du désert, pauvre de moi, autant dire l’autre bout du monde.

Et il savait en son for intérieur que personne n’était revenu d’un tel voyage.

Il se dit aussi qu’il était triste depuis trop longtemps et que le moment était venu pour lui de se mettre en marche.

Et puis ce n’était peut-être qu’un rêve, mais le génie et sa voix tonitruante demeurèrent si réels en son esprit qu’il se dit que c’était peut-être là sa dernière chance pour retrouver de ce côté-ci de la vie sa femme et ses enfants qu’il aimait encore aujourd’hui plus que tout.

Dans le village, la nouvelle avait tôt fait d’atteindre les oreilles de chacun et bientôt l’homme pieux fut la risée de ses voisins.

Tout le monde le traitait de fou et se moquait de lui.

“Oui, vous avez raison. Vous avez tous raison: je suis fou.
Et c’est la première fois depuis si longtemps qu’entre la tristesse et la folie, je choisis la folie.
Peut être ne trouverai-je rien d’autre que la mort au bout de mon chemin.
Mais dites-moi: n’est-ce pas notre lot à tous ici-bas?
Et puis, si ma folie me fait voir et entendre des génies, peut-être donnera-t-elle courage et vigueur à mes jambes et chair et vie à ma tendre épouse et à notre progéniture.”

Et il s’en alla, avec pour seul compagnon un long bâton et une besace remplie de dattes.


Les jours passèrent.

Les nuits passèrent.

Le jour, l’homme a chaud et se plaint.

La nuit l’homme a froid et ne trouve plus le sommeil.

Bientôt, tout ce qui s’offrit à lui ne fut plus que le sable à perte de vue dans les quatre directions.

Rebrousser chemin? Il savait au fond de lui que c’était bien trop tard, ici, au milieu du désert.

Dans son esprit, le sable se mêlait aux mirages.

Il crut voir sa femme tant de fois parmi les dunes qu’il finit par se lasser de pleurer en courant vers elle pour s’apercevoir finalement que toute son énergie lui servait à étreindre une illusion qui se dissipait aussi vite qu’elle était apparue.

Bientôt, ses larmes disparurent. Sa salive aussi.

Un matin, il se leva, glacé, en ayant oublié le goût de l’eau, oublié même ce pour quoi il avait entrepris cette quête effrénée à travers le désert et sa propre mémoire.

Alors, nu de toute pensée, il se mit à rire de lui-même si fort que des oiseaux passant par là descendirent le voir.

Les oiseaux lui demandèrent pourquoi riait-il ainsi.

L’homme haussa les épaules et leur répondit qu’il ne savait pas.

Les oiseaux lui dirent alors qu’il était fou.

Oui, vous aussi vous avez raison.
Je suis fou, je suis parti de chez moi depuis si longtemps que je ne me souviens même plus ce que c’est, chez moi.
Je suis parti avec quelque chose en tête mais maintenant, ici, à quoi bon garder quelque chose en tête: cela n’est d’aucune utilité.
Mon rire est sans pourquoi et je suis pareil à mon rire.

Les oiseaux regardèrent l’homme une dernière fois avec pitié puis regagnèrent le ciel.

L’homme passa la journée assis ici, le visage brûlé et le corps desséché — pareil à la terre aride qui l’entourait.

Puis il fut temps pour la nuit de tomber, et, alors que le soleil faisait sa couche à l’horizon, l’homme se souvint.

Il se souvint de sa naissance, de son enfance.

Il se souvint de sa rencontre avec la jeune fille qui allait devenir sa femme.

De la naissance de leurs deux beaux enfants.

Il se souvint de tout, de chaque moment.

Il revit lentement chacun des instants de sa vie comme si ce fut la première fois.

Les larmes lui vinrent aux yeux mais cela faisait bien longtemps qu’il n’y avait plus de larmes dans son corps.

Et, au moment où il se sentit partir, au moment où tout son corps fut lui-même devenu désert, il prononça une prière en son cœur pour sa femme et ses enfants.

Il leur dit qu’il aurait aimé être plus fort, plus courageux. Il leur dit qu’il aurait aimé les revoir une dernière fois avant que son souffle ne le quitte.

Puis, dans un même mouvement, il haussa les épaules.

Il ne gardait pas rancœur à son rêve, à ce qu’il avait vu et entendu dans la grotte.

Oui, il n’en voulait pas au génie: après tout, il lui avait fourni l’occasion de croire encore en quelque chose et d’y donner son corps et son âme avec foi et sincérité.

Il sourit encore fois en songeant qu’il vivait là son dernier crépuscule sur terre.

Et il vit, sans bien discerner si cela fut réalité ou illusion, son souffle se transformer en poussière.

Ses yeux se fermèrent.


L’aube.

L’homme sentit la chaleur du soleil se poser sur son visage, délicatement.

Des mains sur lui, sur ses joues.

Il se réveillait, doucement, lentement, comme s’il avait dormi durant des années.

Il sentit encore des mains d’enfants sur son front, de toutes petites mains aux doigts fins et courts qui dansaient sur ses paupières.

Il entendit des voix, des voix qu’il connaissait mais il ne put en croire ses oreilles.

Ses yeux s’ouvrirent et il vit alors sa femme et ses enfants courir autour de lui.

Sa femme était près d’une source où elle remplissait une jarre d’eau fraîche qu’elle lui apporta bientôt, de l’eau si bonne qu’il sut n’en avoir jamais bu de pareille.

Il la regarda dans les yeux et ne sut que dire.

Il se tenait là, marcheur du silence, au-delà de la vie et de la mort,

de l’autre côté du désert.

Il entendit dans son esprit la voie du génie lui dire qu’il était resté fidèle à sa parole et que, pour cela, il était exaucé.

Sa femme lui sourit en reposant la jarre d’eau fraîche.

Il ferma les yeux et soupira, longuement.

Et ainsi, habitant de son propre soupir, il demeura longtemps: dans la joie et avec sa famille, dans ce lieu par-delà l’effort, la peine et la sueur, un lieu fait de sable et de poussière, un lieu où seul les rêves et notre folie nous mènent — ce lieu sans nom où chacun est attendu.


Cette histoire a été écrite dans le cadre des ateliers d’écriture de janvier.


La peinture est de Paul Klee.

Elle fut réalisée durant son séjour au Maghreb.