L’inspiration au pas de course

Samuel B. Rozenbaum
Apr 13 · 5 min read

UUne femme en contre-jour. Une salle de bain. Quelques plans larges et courts pour situer l’action. Puis un plan rapproché qui nous laisse espérer le visage de celle qui se douche. D’abord un cou légèrement penché vers l’arrière, la caméra qui pianote de quelques centimètres vers le haut, puis l’eau qui ruisselle sur les paupières closes d’un visage détendu. À la radio, une chanson. Et au détour d’une phrase qui semble anodine, les yeux s’ouvrent, le regard s’allume, un air sérieux et concentré fait son apparition.

C’est ainsi que pourrait commencer cette histoire. Dans les habitudes insignifiantes d’un commun quotidien. À la bande-son, une musique lente et contemplative, une guitare acoustique jouée nonchalamment en guise de repère. Des paroles simples, presque trop. Au beau milieu de ce rien, notre personnage prendrait conscience d’une nouvelle vérité fondatrice. Ses gestes deviendraient toniques devant la nécessité de terminer sa toilette au plus vite. Il n’est pas rare que l’on veuille mettre en pratique au plus vite les révélations qui s’imposent à nous n’importe où.

À peine séchée, notre héroïne aurait rangé de fond en comble son petit appartement. Attend-elle des amis ? un rendez-vous galant ? S’il avait été possible de visiter sa tête dans les secondes précédant l’épiphanie, on aurait pu compter l’accumulation des images d’enfance en cascade, de cette mère qui répète inlassablement qu’il faut ranger ses affaires. Comme toutes les autres mères. Sauf qu’à cet âge là, on ne comprend pas le besoin insoutenable d’ordre. À quoi bon ranger lorsqu’on peut simplement jouer ?

Mais après cette douche, elle aussi aurait su. Ordonner ce que l’on possède, c’est libérer de la place à ce qui s’en vient, c’est honorer suffisamment le passé pour laisser de nouveaux souvenirs entrer, c’est permettre au présent de s’installer temporairement chez soi comme on héberge un ami sur le canapé. C’est là que l’on côtoie vraiment la joie. Dans un remake réalisé par David Fincher, c’est en direct de la tête de notre baigneuse que l’on aurait assisté à la conception des plans en trois dimensions. Comme elle, on aurait vu chaque meuble se déplacer, chaque habit dont elle doit se débarrasser. On aurait découvert les tableaux à accrocher de nouveau sur les murs fraîchement repeints en vert lime ou couleur amande douce. Grâce à la grâce du ralenti, nous aurions tout aperçu de ce qui peut se cristalliser en une seconde. Mais cette fois-ci, pour notre héroïne, c’est avant la douche que ça se produit.


Mai deux mille onze. Régulièrement, Salomé court. Elle sait la transe dans laquelle elle plonge à petites foulées. Elle sait l’euphorie apaisante, l’état d’extase qui survient entre dix et douze minutes exactement après le début de l’effort. Elle guette ce point de bascule, car elle aime l’utiliser pour s’immerger au plus complet dans un album qu’elle veut découvrir. Ce jour-là, c’est sous les arbres de l’avenue du Parc Lafontaine. Ce jour-là, c’est entre Sherbrooke et Rachel. Ce jour-là, c’est à l’instant précis où une phrase la percute.

❝ Je fermerai toutes les lumières de l’appartement, une à une, lentement.❞

Jusqu’ici, les rayons du soleil cherchaient Salomé d’entre les feuilles des églantiers, l’éclairant par intermittence. Voilà qu’ils atteignent enfin leur but, synchronisés au souffle de la coureuse.

Salomé découvre l’inverse exact d’une douche froide. Tout devient logique, cohérent. Elle ne fait plus attention aux voitures qui la dépassent sur sa gauche, aux autres joggeurs maladroits sur le chemin. D’ailleurs, elle n’a même plus conscience qu’elle est en train de courir. Portée par la simplicité des mots de Philippe B, par les images aussi fortes qu’épurées, Salomé est impressionnée. Elle qui jusqu’à présent s’est inspirée des tableaux pour composer ses chansons, elle qui était persuadée qu’un texte devait supposer avant de donner, elle découvre là la beauté dans l’immédiateté, la puissance dans la sobriété. Il lui est désormais possible de tout dire en une seule phrase, de s’habiller d’harmonie sans se défaire de poésie.


Une femme en plein jour. Il faut croire que le soleil ne souhaite plus quitter le visage de Salomé. Sept années se sont écoulées depuis cette course, et confortablement installée à l’arrière de sa Westfalia Volkswagen elle me parle de son ambition. Elle veut atteindre la simplicité dans ses chansons. Elle se souvient, l’an dernier, quand elle a commencé écrire son nouvel album, elle a senti la nécessité de repeindre sa chambre-bureau. Comme si elle avait souhaité se libérer de l’influence de ses précédents disques. Désormais, elle n’a plus besoin de grand-chose : quelques plantes sur le calorifère, ses guitares en bois, comme ses meubles, et une minuscule bibliothèque.

❝ Je me suis aperçu que je n’avais pas accroché tous les cadres qu’il y avait aux murs avant. Ils ne me manquent pas, c’est agréable.❞

Par les murs dégagés et cette couleur d’amande douce, Salomé a lénifié ses périodes d’écriture. Et si vraiment elle croise un moment de doute, si vraiment elle ressent l’urgence de s’évader pour retrouver l’inspiration, elle observe alors l’unique image qui trône encore dans la pièce : une photo cornée de sa bien-aimée Westfalia. Elle sait que jamais elle ne faillira dans sa promesse de l’embarquer vers la vie minimaliste à laquelle elle aspire.

Écoutez la Petite leçon de ténèbres de Philippe B.Entrevue réalisée à Petite Vallée, à l'été 2018.
Pour en savoir + :
Salomé Leclerc, Philiipe B, Petite Vallée
Texte & photos :
Samuel R.

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Si ma croissance est terminée, pourquoi mon front continue-t-il de grandir ? ● Explorateur de mots, de notes, et d'images.

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