L’odeur de l’enfance

Un jour, nous étions deux.

Théo — et moi.

Deux à dormir dehors, deux à croire que l’on pouvait passer du temps sans couettes, sans plans, sans savoir ce que l’on va manger autre que ce que l’on aura cueilli et chassé.

Deux à vivre la forêt.

Du temps passé à respirer l’humus et le sous-bois.

Du temps à avoir peur, à apprendre à avoir moins peur, du temps à faire un feu avec des brindilles de bois sec, à trouver un lit de feuille confortable, du temps à débusquer de quoi manger cru ce soir (le feu était surtout là pour nous chauffer, nous) du temps à trouver une grande branche, un tronc vaste qui nous servirait de maison pour un soir ou une semaine.

En réalité, le temps n’est plus de cet ordre là lorsque l’on vit simplement en gardant à l’esprit l’instant, cet instant en particulier et les décisions qui en découlent (où va t’on maintenant? que fait-on? de quoi avons nous besoin, juste là, maintenant?).

La Forêt me manque parfois.

Les jeux que l’on faisait.

Le bruits des oiseaux, la nuit.


Théo vient de se marier.

Je l’ai appris hier.

C’est un ami commun qui m’a envoyé des photos du mariage.

Un mariage en toute simplicité, comme on dit.

J’ai reconnu l’immense chevelure de mon compagnon de forêt, mon compagnon d’improvisation.

Il était toujours aussi blond, avec un sourire à vous fendre le cœur.

Sur les photos, il était vraiment beau.

Sa femme aussi.

Léa.


Avec le temps, les années, Théo a continué de représenter quelque chose pour moi, je ne sais pas trop comment mettre le doigt dessus.

Comment partager cela, avec des mots?

Voici:

Je me souviens, on était trois, un ami, Théo et moi, le soleil venait de se coucher.

On était assis sur un banc. Ou assis sur un truc en tout cas.

Théo nous avait simplement dit qu’il partait un mois seul dans les bois du Jura, avec rien d’autre qu’un pantalon, un pull et sa ceinture en cuir épais.

Il était enchanté à cette idée.

Il prendrait avec lui une hache qu’il avait lui même taillée dans un gros éclat d’orme et dont la lame avait été fondu par un forgeron qu’il avait rencontré en Écosse.

Lorsqu’il parla de son instrument, notre ami lui fit remarquer qu’il n’était pas entièrement libre puisqu’il prenait la hache pour s’aider.

Il lui dit qu’il n’était pas prêt à vivre sans rien.

Pas prêt à renoncer à tout.

En un mot, qu’il trichait.

Et là Théo lui répondit simplement, avec une infinie bienveillance, les yeux dans les yeux:

Mais, tu sais, Il n’y a pas de règles.
Quand tu es là, dehors, libre et à la merci des éléments, il n’y a pas de règles.

Je me souviens encore d’une nuit passée sous un grand frêne.

Nous étions jeunes et vigoureux.

Cela me semble presque loin maintenant.

Nous n’avions pas mangé de la journée à part quelques baies au goût amer — de l’herbe aussi un peu.

J’avais posé ma tête à même l’écorce et la naissance des racines, et j’entendais Théo fredonner une vieille chanson.

Je regardais le ciel et il me le rendait bien.

J’écoutais mon souffle avec ferveur et c’est comme s’il venait confirmer la valeur du silence qui nous entourait.

Un silence humide. Et profond.

Plus haut il y avait toutes les étoiles qui nous regardaient, toutes les étoiles qui nous disaient:

Rien n’est jamais fini
Rien n’est jamais fini
Rien n’est jamais fini

Et c’est tout

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