Marche et (re)vis

L’itinérance près de chez soi
Citius, altius, fortius

Plus vite, plus haut, plus fort. Cette devise olympique résume l’idéal voulu par Pierre de Coubertin pour les Jeux et ses athlètes. C’est une invitation pour tout participant à s’engager vers la performance, vers l’excellence. On peut y voir un encouragement à chercher ses propres limites, à trouver de la satisfaction et à considérer comme un accomplissement le fait de les avoir atteintes et dépassées. L’idée n’étant pas forcément d’être meilleur que les autres, mais d’abord et surtout d’être meilleur que soi-même, que celui que l’on était.

C’est cette dernière nuance qui est souvent oubliée dans notre société contemporaine. L’intégralité de notre vie tend à être assimilée à une sorte de compétition globale et permanente. Ça commence à l’école, dès le plus jeune âge, et ça se poursuit au travail, par la suite. Les rapports sociaux sont également construits sur ce modèle désormais. Facebook, Twitter, Instagram et tant d’autres nous incitent à mettre en scène notre vie, dans le but inavoué de prouver aux autres que notre existence est plus belle, plus intéressante et plus intense que la leur.

Et évidemment le sport nous renforce immanquablement dans cette voie, seule la victoire est admise. La beauté d’une rencontre, le fair-play, laissent moins de marques que l’inscription de son nom sur un trophée.

A titre personnel, j’ai longtemps été un pur produit de cette école de pensée. Longtemps, seule la victoire à compté. J’ai toujours détesté la défaite, parce qu’elle soulignait mes limites, mon imperfection et ce qu’il me semblait être ma médiocrité. Respectueux des règles néanmoins, adepte d’une compétition juste et loyale, je supporte mal de ne pas être le premier. Et pas forcément parce que je veux me sentir meilleur que les autres, ce n’est pas quelque chose que je vis pour gonfler mon orgueil et parader devant eux. Mais c’est surtout pour gagner leur respect, et maintenir mon estime de moi à flot, pour me sentir légitime et honorable.

Pour les personnes à faible estime d’elles-même comme je le suis, la compétition est vécue comme un pré-requis à l’affirmation de soi : sans résultat, pas d’amour propre.

Mon histoire sportive a débuté classiquement : 10 ans de foot quand j’étais gamin et étudiant et 3 ans de rugby pendant mon école d’ingé. Le sport collectif comme moyen de trouver sa place, de se fondre dans une masse et de partager victoires et défaites. On y apprend la solidarité, le sacrifice, l’humilité ; des valeurs qui restent pour toute une vie. Et puis la vie active arrivant, les emplois du temps se complexifient et vient le temps du sport individuel. Pour moi ce fut la course à pied.

Quand j’ai découvert la course, j’ai été tout de suite apaisé. J’y ai trouvé un moyen d’être autonome et libre dans ma pratique sportive. Pas d’entraînement à heure fixe, pas de contrainte, c’était une nouvelle façon pour moi d’envisager le sport. Tous les sports collectifs avaient été pour moi des façons de faire partie d’un groupe, pour la première fois, je voyais le sport comme un moyen, non pas de vivre à travers l’équipe, mais de me révéler et de me trouver moi-même. Seul dans mon effort, porté par mes seuls objectifs, j’étais maître de ma progression et seul responsable de mes résultats.

La course est aussi le moyen de se concentrer sur son propre corps. Rythmé par son souffle et son pouls, le coureur est à l’écoute permanente de ses sensations. Concentré sur ce qu’il ressent, il est dans l’instantané le plus extrême. Où mettre son pied ? Quand relancer ? À quelle vitesse je suis ? Le coureur oublie tout, sauf son corps et sa performance.

Passée du simple loisir du dimanche matin à un véritable phénomène de société, la course à pied s’est modernisée. Ce n’est plus le simple jogging hebdomadaire, c’est devenu un prolongement de notre façon de voir le monde, la société et le sport de haut niveau. Plus vite, le rythme se mesurant en min/km avec des montres de plus en plus sophistiquées. Plus haut, sur des courses nature imposant de plus en plus de dénivelé. Plus fort, ou plus loin, avec des distances de plus en plus importantes, allant bien au delà du simple marathon devenu presque ringard.

J’ai vécu cette transformation de l’intérieur pour y avoir moi-même participé. Loin de moi l’idée de juger cette évolution, qui correspond finalement un peu à ce que je suis : adepte du dépassement de soi, de la performance et connecté. Mais je dois admettre que courir ne correspond plus toujours à ce dont j’ai besoin quand je suis en pleine nature. Cette rapidité, cet effort intense et cette attention portée à mes sensations physiques, me déconnectent de mon environnement naturel. Je suis en pleine nature sans la pleine conscience d’y être : je la traverse à vive allure sans être en mesure de l’apprécier et de lui laisser le temps de m’imprégner.

Je suis entièrement tourné sur moi-même, je suis presque imperméable à mon environnement. Je ne pense plus à rien.

J’ai compris récemment que la course n’était plus l’unique réponse à mes besoins de solitude. J’avais besoin de ralentir le rythme, moins besoin de courir, mais besoin de marcher. J’avais besoin de retrouver dans mes moments de solitude une exposition à mon environnement, j’avais besoin de me sentir de nouveau réceptif. Je ressentais l’envie de ralentir pour me mettre au niveau de ce que je voyais, d’en profiter, d’en ressentir l’énergie. Un paysage radieux, un animal sauvage, une rencontre fortuite, l’émerveillement n’est jamais loin quand on randonne.

Et au delà même de ce regard vers l’extérieur, je me rends compte que pour réfléchir, travailler sur moi même, marcher avec mon sac à dos est plus efficace que courir les yeux sur ma montre. Je suis dans une autre échelle de temps, je ne parle plus en séances mais en journées. Je ne suis plus dans la performance, moins dans la technologie. J’avance, je reviens à des questions primaires, basiques : où faire une pause, où trouver de l’eau, quelle route emprunter, où planter ma tente ? Je suis bercé par la sérénité, rien ne m’oblige à continuer, je suis libre de m’arrêter si je le souhaite. Je suis libéré de mon égo, de la pression de la performance.

La marche nous place dans l’instant présent, notre rapport au temps est changé. La vitesse, la précipitation, la connexion constante et invasive liée à la technologie est limitée, voire supprimée. La marche, c’est l’éloge du temps long, de la contemplation. C’est une manière d’entrer en résistance vis à vis du rythme effréné qui régit nos vies.

Ainsi, cet allongement du temps permet de vagabonder, en pensées et en actes. On peut rêver, on peut admirer, on peut contempler, on peut analyser. À titre personnel, quand je cours, je me vide de mes pensées, quand je marche, je me remplis de pensées positives. Je vais plus loin, et je trouve des réponses.

Alors partez. Prenez un sac, une tente, un sac de couchage, une gourde. Prenez plusieurs jours, n’ayez pas peur de la solitude, de la découverte. N’imaginez pas qu’il est nécessaire d’aller très loin, on peut être itinérant à une trentaine de kilomètres de chez soi dans des paysages sublimes, les GR sont là pour ça. Coupez-vous de tout. Revenez à vous. Les réponses à vos questions, à vos introspections, ne sont pas toujours là où vous les cherchez, mais apparaissent bien souvent quand vous les laisser vous atteindre.