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Comment je suis devenue une pèlerine- 1/3

Il y a un peu plus de deux ans, je quittai l’Entreprise et le lendemain mon sac à dos et moi débarquions à Figeac. Ma démarche n’était pas religieuse, je ne parlerai donc pas de pèlerinage même si c’est généralement le terme employé lorsqu’il s’agit des chemins de St Jacques de Compostelle.

J’avais commencé à marcher deux ans plus tôt, une semaine chaque année avec les potes. J’en avais gardé un souvenir incroyable, une sensation de bien-être rarement ressentie et le sentiment de me trouver exactement là où je devais être, toute la tension que je trimbalais en permanence, mystérieusement disparue.

Ce souvenir et cette envie de continuer m’aidaient en quelque sorte à tenir lorsque ma vie était au summum du merdique les derniers mois de ma vie de salariée. Mes amis avaient aussi aimé l’expérience mais comme on apprécie des vacances entre potes, où l’on se marre du matin au soir avec en bonus la traversée de paysages magnifiques. Je ne crois pas qu’on l’avait vécu de la même manière, il n’y avait pas eu pour eux cette sorte de révélation qu’a été la découverte de la marche pour moi.

Cette année, je n’avais pas envie de poursuivre avec eux, je voulais paradoxalement être seule quand ces derniers mois j’avais goûté à la solitude comme jamais, faut croire que j’en redemandais. Je savais pourtant que ce serait différent. J’aurais désormais la nature et l’espace pour compagnie, plus ces espaces confinés parisiens qui me minaient un peu plus chaque jour.

Je me souviens de ce matin là, seule dans ce vieux train vrombissant qu’on aurait pu prendre pour un avion en fermant les yeux. Brive-la-Gaillarde, du soleil. Je réalisais enfin que j’étais en tête à tête avec mon sac à dos pour au moins 3 semaines. Je savais où je dormais le soir et ça s’arrêtait là. Même pas avec qui. Je me souviens de cette liberté qui m’enivrait alors que je descendais du train, du petit tour en ville en prenant le temps de dénicher la terrasse qui me faisait le plus envie. Je me sentais alors pleine de gratitude, ce qui est assez inhabituel chez moi. J’entrais dans une église et remerciais. Gratitude, joie, excitation, espoir.

Pendant longtemps, je ne m’étais jamais posé la question de ma croyance religieuse. Je trouve ça surprenant mais c’est pourtant vrai, ça ne faisait simplement pas partie de mon paysage mental. En creusant un peu, je crois que j’ai toujours cru en une espèce de force qui nous dépasse, qu’on l’appelle Dieu ou pas importe peu finalement, en tout cas ce sentiment de reconnaissance lui était destiné. J. me demandait l’autre jour pourquoi j’allais dans les églises si je ne me considérais pas comme catholique mais j’ai toujours aimé ces endroits et quand on a toujours vécu en ville, rares sont les lieux emplis de silence, c’est peut-être une explication.

Mais revenons à nos moutons.

Avril 2015

Le premier soir, dans cette auberge que j’ai choisie d’après quelques infos glanées sur l’internet, je rencontre quelques-uns de mes futurs compagnons de voyage. Les premières minutes, c’est d’abord la déception de constater qu’il n’y a personne de mon âge. De vieux réflexes. Puis les textos échangés avec ce type que j’ai rencontré la veille à Paris avant mon départ. Il est beau, plutôt drôle, il m’a embrassée sur le quai du métro avant que nos chemins se séparent, je suis aussi excitée d’avoir laissé quelque chose en suspens là-bas. Je compte savourer pleinement l’instant présent mais le retour s’annonce aussi porteur de nouveauté. Le repas avec les autres marcheurs est agréable, nous ne sommes que deux femmes sur la dizaine de convives dont Sylvia qui parle beaucoup mais qui m’est plutôt sympathique. J’accroche surtout avec Rémi, un québécois d’une quarantaine d’années. A part les deux beaux-frères marseillais qui sont venus ensemble, chacun marche seul, je suis surprise, je ne pensais pas que c’était si courant.

Après une bonne nuit sans ronfleurs, on se salue avant de prendre la route, chacun va à son rythme, nous ne sommes pas sûrs de nous recroiser. Je sens que Rémi m’aime bien mais l’on ne va a priori pas se revoir, il prend déjà une variante du chemin classique. Je prends une photo du panneau de sortie de la ville et la poste sur Facebook, me rendant compulsivement sur mon wall toutes les 5 minutes pour comptabiliser le nombre de Like. C’est ridicule mais je continue en me promettant à chaque vérification que c’est la dernière fois de la journée que je regarde mon portable. Putain d’addiction.

La journée passe vite, j’arrive au gîte très tôt, l’endroit est incroyable. Le jeune couple qui le tient me fait rêver. Après le burn-out de la nana, ils ont tout quitté et se sont installés ici au milieu de nulle part, en pariant que ça allait marcher. Depuis, ils ont fait un bébé qu’ils n’attendaient plus et ont construit ce havre de paix, aidés par les habitants du village et la famille qui ont cru au projet. Mon rêve bobo. En plus, le type me fait un menu végétarien. Je m’apprête à passer la soirée seule avec deux familles pleines de gosses et ça m’est égal lorsque le proprio m’annonce que Rémi le québecois vient de réserver pour cette nuit. Je me demande s’il s’est souvenu que j’avais prévu de rester là, il a en tout cas changé ses plans mais ce n’est peut-être qu’un hasard.

Au cours de la soirée, parmi les plus belles du chemin, je rencontre aussi Carl, un australien d’une trentaine d’années que je trouve assez fascinant et Catherine et Françoise, mes futures mères de substitution. C’est assez grisant ce sentiment de liberté. Parler si ça nous chante, dire que l’on préfère rester seul sans que cela ne froisse personne, se lever à 5 h parce qu’on veut voir se lever le soleil en étant seul au monde, fumer des clopes les pieds dans l’herbe fraîche en sirotant l’apéro local, poser une question intime à quelqu’un que l’on connait depuis une heure et obtenir une vraie réponse. Le lendemain, notre petit groupe s’est formé, je les convainc de s’arrêter au gîte que j’ai réservé pour le soir, ils ne le regretteront pas, l’endroit est idyllique, l’apéro interminable, je me sens revivre.

Je ne ferai pas le récit linéaire de ces trois semaines sur le chemin français. Des liens forts se sont créés avec mes compagnons de marche. J’ai cru que j’étais amoureuse de Carl et que j’avais à nouveau 15 ans tant je devenais sotte et incapable d’être détendue à son contact. Je ne sais pas pourquoi il ne s’est rien passé finalement, peut-être parce que j’étais sotte et incapable d’être détendue. J’ai rencontré des vieux bien plus en forme que moi, des américains passés maîtres dans l’art de l’ironie, j’ai bu tous les soirs alors que je voulais devenir ascète, croisé des tas de gens qui ont eu plusieurs vies. J’ai vu mon corps se transformer et je me suis trouvée bonne dans une cabine d’essayage pour la première fois depuis, allez 10 ans.

J’ai appris à voir ce qui se passait au jour le jour sans tout anticiper, à m’arrêter et laisser partir quand j’avais atteint mes limites physiques. J’ai constaté qu’en laissant venir sans être pour autant dans la passivité, les choses se passaient étonnamment bien. J’ai appris que je n’avais finalement pas besoin de grand-chose pour être heureuse. A aucun moment la ville ne m’a manqué. J’étais partie pour trois semaines mais arrivée à la fin du périple, j’ai senti que ce n’était pas la fin.

Après un passage express à Paris pour me délester de quelques affaires superflues, j’ai donc passé la frontière.

(to be continued…)

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