Mon incroyable évasion

Ça t’arrive d’aller au cirque ? Il y a longtemps que je n’y étais pas allé. La dernière fois, j’étais gamin. C’est loin. Trop enfantin, démodé, et puis, les grands-parents ne sont plus là pour m’y amener. Hier, j’ai payé mon droit d’entrée pour le chapiteau. Je me suis assis sur leurs bancs en bois qui cassent le dos. L’odeur de la paille mêlées aux chieries animales a fait régurgiter quelques relents d’enfance. Tout est en place. L’excitation de l’émerveillement à venir est palpable.

Que le spectacle commence !

C’est marrant, les années ont passé, le chahut semble identique. La seule chose qui a changé, c’est moi. Il fut un temps je voulais être dresseur de lion. J’étais teigneux et la perspective de parquer le Roi de la savane dans une cage me semblait un sacré signe de domination.

Vint le tour du clown. Les mômes ont bondi comme un seul homme pour se foutre de sa gueule. Il faut dire qu’il a mis le paquet ; à peine entré, sitôt par terre, les jambes en l’air. Je n’ai pas réagi. Les clowns ne font pas rire tout le monde. Surtout pas moi. Je les ai toujours détestés. Je l’avais presque oublié. Derrière leur apparente niaiserie se cache une noirceur que je n’aime pas percevoir. Elle semble si profonde, si vraie.

Les clowns ont une tâche claire: divertir. Ils ont signé pour cela. Sur scène ils incarnent leur personnage à merveille; c’est à s’y méprendre. Jusqu’à ce qu’ils finissent par s’identifier au pantin, jusqu’à s’oublier. Ils scellent au cachot ce qu’ils étaient, ce qu’ils auraient pu être. On ne les voit plus qu’au travers de leur statut de pitre. A y regarder de plus près, le masque s’étiole. Ce qui m’oppresse, c’est l’image qu’ils renvoient. Celle d’un mec qui a plus de chance de passer à côté de sa vie, plutôt que de sauter en plein dedans.

Dans mon monde à moi, on fabrique des boîtes. Il y en a tout un tas: des boîtes de nuit, des boîtes à meuh, des boîtes aux lettres; des boîtes de vie, celles qu’on te pose sur la tronche dès la maternelle afin que l’on s’emboite tous comme une partie de Tetris. Il paraît qu’elles nous protègent de l’extérieur.

Nous sommes une colonie de canards parquée dans l’enclos. Le tuyau dans la gorge, on nous gave. On nous engraisse des mêmes craintes, hobbies, aspirations, colères et besoins. On nous apprend à vivre ensemble, sans le faire vraiment. Toi et moi, on devient des clones, tout en nous illusionnant que non. On fait comme tout le monde, on est docile. Sur les murs, il y a ces panneaux qu’on respecte « Ne pas déranger ». On finit par retenir la leçon. A défaut d’être singuliers, on est accepté. On caquette à l’unisson. Ça suinte de formatage.

Je passe mon temps dans les files d’attente afin de me procurer la dernière boîte signée Ikea. Plus sophistiquée. Plus visible que celle de mon voisin. Je l’empile sur la précédente. La boîte est mon statut social, mon porte-parole. De sorte que je vais arriver à la trentaine en étant le sosie d’un Robocop à angles droits. Je ne m’en étonne même plus.

Dans ma boîte, j’ai fabriqué des étagères; j’y ai rangé ma personnalité, mon travail, mes envies et relations sociales. J’ai tout classé, tout étiqueté; parce que mon cervelet n’a plus de place pour tout retenir. J’ai une petite lucarne. Une trappe sur le monde. Certains mettent des moustiquaires, j’y ai mis un filtre, un genre de kaléidoscope. A force de me calfeutrer, la lumière commençait à m’aveugler. C’est coloré et plaisant. C’est déformant. J’ai mon petit rituel de début de journée « Bonjour Madame boîte, Bonjour Monsieur rêve, Bonjour confort, Bonjour tristesse ». Au fond, je les aime bien ces amis imaginaires, j’ai vécu tellement de choses avec eux. J’ai ris, pleuré, dansé, saigné. Ils m’ont réconforté, emmitouflé, menotté.

Quelque part, la prison est remplie de certitudes. Je m’y sens couvé. Elle est réglée comme une horloge, entourée de codes à respecter. Tu n’as pas à penser à demain, il sera le même qu’hier. Tu n’as pas à craindre le vide, les murs te retiennent. Je me suis demandé si je voulais vraiment me barrer. A quoi bon ? Pour s’exposer à l’inconfort de l’extérieur, pointer du doigt mes faiblesses, défauts et fragilités. Avec le temps, le désir de traverser la lucarne se fait la malle, on est plutôt bien ici. Tu vois, lorsque tu en viens à te dire cela, c’est que t’es tombé dans le piège. Celui de penser que la vie est une boîte de sardines. Que ton sort est scellé et qu’aucune autre situation n’est envisageable. Le mitard, je finis par me l’auto-imposer. C’est comme ça, pas autrement. Je deviens un simple numéro de prisonnier. 55613–2.

Je suis comme tous ces chats que leurs maîtres pavanent en ville du bout de la laisse. J’ai peur de tout. Je monterai sur les rebords de fenêtre si j’en avais la souplesse. C’est affligeant. Dans un élan de folie pure, certains passants me saluent. Qu’est-ce qui leur prend ? Je suis partagé entre un signe d’agressivité ou d’amabilité. J’ai l’impression qu’ils essaient d’entrer par effraction dans mon périmètre de quiétude. Le plus souvent, je leur réponds, je lève mon majeur en guise de ta gueule.

Tu vois bien que ce n’est pas l’attitude d’un mec équilibré. J’ai du mal à exprimer ce qui se passe à l’intérieur, mon dictionnaire n’a pas toujours trouvé les mots. Je bute sur un nombre d’émotions considérable. J’en bégaye. Les sentiments errent dans ma cellule. Jusqu’à ce qu’ils s’épuisent de tenter de s‘extirper. En vain. Tu n’entends pas ? Aucune inquiétude. Ça fait longtemps que rien ne sort. Ou alors, c’est aseptisé. La colère, la joie, la frustration, tout a le même goût. La même expression sur mon visage.

C’est déconcertant de conditionnement. Je suis un figurant: On me file un Kit prêt à l’emploi, un script que je récite tout au long du chemin. Par cœur. Par peur de ne rien avoir d’intéressant à raconter, pour éviter les silences et ne pas avoir à me dévoiler. Cela m’évite de fouiller, de savoir qui je suis et de m’en effrayer. Heureusement qu’ils sont là. Eux, les metteurs en scène du quotidien.

« Coupé, c’est dans la boîte ! »

Dans la rue, On avance au pas. Au trot. Au galop. En rythme. Sur la même ligne, on a les chaînes aux pieds. Faites place, l’armée des boiteux défile, que les autres dégagent ! On s’agite avec notre pile de casiers sur la tête. Si bien que le jour du jugement dernier, il nous faudra un cercueil d’hippopotame pour toutes les fourrer. D’ailleurs, tu as déjà entendu parler de la fin ? Tout le monde meurt. Tu le sais, c’est juste qu’on évite de se le rappeler. J’ai débuté dans le berceau, je terminerai dans le caveau. Entre les deux, passer tout mon temps dans une boîte ? Mon dieu, quelle déconvenue. Non.

Dans le reflet, je me suis vu courir. Derrière des projets. Après les gens. Après ce que j’avais choisi d’être. Je cours après tout ce par quoi je me suis laissé distancer. Je m’épuise à poursuivre des spectres. Bon sang, ralentissez, que je les effleure une fois, rien qu’une fois. Montrez-moi que c’est possible.

Plus j’avance en scrutant par-delà la lucarne, plus je me rends compte que les jolies choses, elles ne sont pas ailleurs dans le futur. Elles ne tombent pas non plus du ciel. Elles sont en bas. A portée de mains. Pourtant si loin. Parce qu’avec toutes ces boîtes sur ma tête, c’est devenu moins évident d’enfoncer les portes, sauter les haies, embrasser pour de vrai. Je me suis paumé dans le brouillard. Je me suis égaré de vous. Retrouvons-nous. Dehors.

Il faut que je me révolte ; que je déleste mes épaules de ce fardeau qui me courbe l’échine; que je m’extirpe de cet espace clos qui me fait suffoquer. J’en deviens clostro. J’y arriverai. Je me dis que tout ça c’est fini. J’me le répèterai tant qu’il faudra, je ne peux pas continuer comme ça. Allez viens, il n’est pas trop tard pour nous. Partons pour la vie.

Ce matin, je me réveille tétanisé. « Chut, rendors-toi ! » Impossible. J’ai des remontés acides et une douleur thoracique. Comme si mon diaphragme s’atrophiait. J’ai grandi, je suis devenu un géant dans cette boîte. Je croyais que l’espace s’était rétréci, ce sont mes envies qui veulent s’extirper.

J’ai le ventre creux, je suis affamé de visiter les espaces intermédiaires. Je souris mais mes yeux quémandent de l’aide. Sous cette boîte, personne ne peut savoir qui se cache vraiment, elle est une imposture. Elle a usurpé mon identité et buriné mon visage année après année. C’est décidé, Je ne serai pas de ceux qui restent coincés, mais de ceux qui s’échappent.

Avant de publier des textes, j’ai écrit sur un carnet durant plusieurs années. Sans qu’il se passe quoi que ce soit, sans les faire lire. Aujourd’hui, je les écris sur une petite table en bois et les publient. Je raconte les ressentis de quelqu’un somme toute assez banal. J’exprime mes vérités. Parfois, je me remonte le moral, ce qui m’évite de jeter 50 balles dans une séance de psy. En fait, j’écris pour tout et n’importe quoi. Pour moi. Pour ceux qui poursuivent quelque chose qui les touche. Musique, photographie, entrepreneuriat, course à pieds. Pour ces projets, il faut mettre les boîtes de côté. Ne serait-ce qu’un instant.

Si tu regardes bien, c’est vrai qu’il y a des gens qui y croient, que leur étincelle du début ne s’est pas étouffée par le manque d’oxygène; qu’ils ont peur, comme moi, mais qu’ils sont prêt à se jeter à l’eau. Ne les retenez pas, ils montrent la voie. Ne laissez pas le courage, la lucidité et la volonté s’enfermer à double tour. Tout n’est pas facile, c’est même plus fatiguant que de rester assis à regarder les petits bonhommes s’animer dans l’écran plat. Mais pour faire des choses qui comptent, il faut en payer le prix. Ce n’est pas en répétant les mêmes schémas inlassablement que l’on va changer ce qui ne nous convient pas.

Je ne suis pas qu’une boîte, qu’un statut. Je ne suis pas qu’une profession. Qu’un trait de caractère. Qu’un physique. Je suis tout à la fois. Je n’ai pas à me réduire à un simple post-it qu’on me colle sur le front. Putain, c’est violent. Autoriser les gens à me voir au travers d’un angle unique est le meilleur moyen de me coffrer dans un rôle. Cela ressemble à uns photo instagram: c’est beau et travaillé. C’est réducteur et faux. Je ne veux pas me borner à une représentation de moi qui m‘éloignera encore plus de qui je suis.

L’habit de clown me paraît trop étroit. En fait, ce que je suis va bien au-delà d’un masque.

On pourrait se construire nos boîtes à nous plutôt que d’acheter des duplicatas. Des bulles remplies d’une folie singulière. Celle qui nous fait voir les choses à notre façon. Il suffit de décadenacer nos pensées, laisser notre voix se faire échos de ce qui a trop longtemps été muet.

Tu es vrai. Je suis vrai. Pas vrai ? Si j’enlève tout ce que je me suis rajouté avec les années, tous ces ornements qui scintillent, tu me vois à poil. Je suis nu. Sans superflu. Rien. Mais je ne suis pas invisible. Au contraire. J’ai tout à faire. Imaginer. Explorer. J’ai tout à créer. Et c’est à ce moment précis que tout change. Je n’ai plus rien et je suis toujours là. Des envies profondes émergent, différentes du fait d’être reconnu par les autres ; d’être conforme.

Au final, les fausses identités ne nous amènent pas à l’épanouissement, mais nous écrasent jusqu’à ne plus nous laisser aucune chance. Tu en dis quoi ? On continue notre fuite en avant, ou on dévoile notre nature véritable?

Notre soi enfoui n’attend que nous.

A la fin, on se dira qu’on s’en est sorti. Bon sang mec, on s’en est sorti !

J’ai ouvert la trappe pour reprendre mon souffle.

La chance, il faut savoir la saisir.

Je me casse.

Je cours.

Je cours de tout mon être. Tu penses que c’est suffisant ? Putain que c’est bon de sentir ses neurones se dégourdir de tant d’années de somnolence. Aujourd’hui, j’ai réussi ma plus belle évasion. Sans arme, ni haine, ni regrets.

Je me présente,

Je m’appelle Jean-Baptiste.

Je suis sorti de la boîte.

Si vous trainez dans les ruelles le soir, soyez vigilants,

C’est renversant un mec en cavale.