Naissance du vertige

Les nuages n’en finissent pas ici.

Ils sont si longs que le ciel lui-même semble rêver d’eux.

On est deux à regarder ce rêve, à se perdre dans ce rêve — deux assis sur une rambarde de pierre, mangée par la mousse et le lierre seché lui donnant ainsi l’air d’avoir mille ans.

C’est étrange

me dit-il.

Tu savais que quand tu regardes un nuage assez longtemps, il finit par disparaître?

Je lui réponds que si tu regardes quoique ce soit assez longtemps, tout fini par disparaître.

Ahaha
Enfin, c’est marrant que ça me fasse rire parce que c’est pas drôle du tout.
En fait.
Moi, je voulais juste te dire que ce nuage là, tu vois, celui-là, ouais et bien, tout à l’heure, c’était un visage et là on dirait une femme sans âge, tu vois sa poitrine là et maintenant je sais plus du tout ce que c’est on dirait qu’il disparaît en s’entortillant sur lui même.
Comme une spirale qui va vers la néant, ou l’invisible.

Le matin même je l’avais appelé et je lui avais demandé simplement comment est-ce qu’il allait.

Comme la réponse ne venait pas, pas immédiatement en tout cas, et que seul son souffle répondait à la question, j’ai patienté.

Et puis lentement, il m’a dit que ça n’allait pas.

Rien de catastrophique, hein.
Simplement, ça ne va pas.

Je lui demandai s’il était d’accord de m’en parler et il m’a dit qu’il préférait en parler de vive voix.


Le problème, c’est que je suis impatient.

Je lui demandai s’il était sûr que c’est un problème ou même que c’est son impatience le problème.

Non, ce que je veux dire, c’est que je veux tout, et je m’aperçois, en ce moment même mon corps me le dit (mon estomac fait des bruits incroyables), que oui je vais tout faire…
Mais pas en même temps. Et pas tout de suite.
Et tu vois j’aurais vraiment aimé que ça soit en même temps. Et maintenant.
Et ça marche pas comme ça.
En tout cas, jusqu’à maintenant, ça n’a pas marché comme ça pour moi.
Donc, c’est un peu comme mettre franchement un pied dans la réalité.
Et ça me semble vraiment étrange parce qu’au moment où je me rends compte de ça, je me mets vraiment à avoir peur de mourir, à me dire que je vais mourir sans avoir rien fait de tout ça, mes projets, terminer mes études, construire ma maison, être connu…
Pour ce que je fais.
Et faire le tour du monde aussi.
Et là, je me mets à avoir peur, genre vraiment peur. A me parler mal. A me dire plein de choses et surtout à me dire que je vois vraiment pas pourquoi je ferai tout ça.
Et pourtant, ce ne sont que des choses que j’aime, des choses qui me semblent vraiment importantes.

Je le coupe et lui demande s’il y croit, à tout ça.

Hein?

Est-ce que t’y crois?

Est-ce que tout ça, ça tremble en toi, ça te semble valable? Est-ce que tu te sens réel, ici, présent, quand tu parles de ça?

Est-ce que ça te semble si fort que cela en arrive à dépasser l’horizon du temps et des limites auxquelles tu crois?

Est-ce que tu arrives à te dire que, oui, tu y tiens de tout ton cœur, pour aujourd’hui et pour tous les aujourd’hui à venir, comme dans une relation sans fin, une sorte de mariage poussé à l’absolu?

Car, à la fin, les seuls projets qui te tiennent au corps sont ceux avec lesquels tu te sens marié.

Comme un époux tu veux dire?
Mhhh…
Oui, j’y crois. J’y crois comme ça.
Des jours moins que d’autres, des moments moins que d’autres.
Dans ces moment-là, c’est cool s’il y a quelqu’un pour m’écouter.
Pour me botter le cul aussi.
Ouais.
Tu sais, c’est la première fois de ma vie que, consciemment, je choisis de faire des trucs dont je ne vois même pas le bout.
C’est comme regarder une immense faille dans la roche, tu sais, se tenir là, juste à la lisière du vide et ne voir que le noir.
Et c’est étrange, vraiment étrange du coup — ça fout le vertige, même si c’est un vertige qui peut être accompagné de la joie.
La joie du noir, la joie de la chute.
Joie de l’audace aussi — parce qu’on saute.
Tu vois ce que je veux dire?
On finit tous par sauter, à la fin.
En fait, je crois que tout ça, c’est juste que c’est la première fois de ma vie que je vais résolument vers la chute.
Et je suis content ainsi – Content de ne pas avoir la sensation de rester sur le bord des choses.
Ça doit être ça, ma manière de marcher dans la réalité.
Sans béquille, sans me dire “j’ai besoin de” ou “j’ai peur de.”
Et, et…
Non, rien.
Merci.

On a continué de marcher.

Sur les pavés, dans la rue.

Dans la réalité.

En espérant.

Espérant que nous puissions vivre, vivre assez, juste assez pour accomplir tout ce que nous portions — Et récolter tout ce que nous sommes.


La peinture est de Jean Degottex.

Si elle a un titre, je n’ai pas réussi à le trouver.