#NotMe

J’ai beau trifouiller dans mes souvenirs, creuser au fond de ma mémoire … Non, je ne crois pas avoir jamais été victime de violences ou harcèlement sexuels.

Il faut croire que j’ai eu de la chance. Mais ma chance, ça n’est pas de ne jamais avoir croisé un « prédateur », ou un « porc ».

Non, ma chance à moi, c’est d’avoir été élevée comme je l’ai été. Aînée d’une fratrie de 3 enfants et seule fille. Fille d’un papa et d’une maman qui ont autant de couilles et de sensibilité l’un que l’autre et qui nous ont élevés, moi et mes frères, sans jamais faire de différence entre eux et moi.

J’ai grandi avec l’intime conviction que j’étais l’égale des garçons. Non, pardon, mieux que ça encore : j’ai grandi dans l’inconscience totale qu’il pouvait y avoir des inégalités entre les garçons et les filles et que je pourrais en être victime.

J’ai toujours aimé jouer avec les garçons, me mesurer à eux. J’ai toujours fait beaucoup de sport, et je me souviens du jour où, pendant un stage de vacances, j’avais fait pleurer un garçon, blessé dans son amour propre après que je l’ai battu pendant un combat de judo.

Je me souviens du jour où dans la cour de récré, j’ai répondu à un type qui me cherchait en lui tirant un violent coup de pieds dans l’entre-jambes et où il s’est effondré en hurlant une douleur qui avait l’air si profonde que je m’en suis sentie coupable. Je me souviens des cours d’EPS, session lancer de disque ou de javelot, où la prof avait décidé de me noter sur le barème des garçons, puisque j’avais le même niveau qu’eux (je me souviens aussi de la fierté que j’en retirais).

Aujourd’hui encore, alors que nos corps se sont clairement développés de façon différente et inégale en force et en volume, je considère que les mecs sont des adversaires comme les autres quand je me retrouve contre eux dans des matchs de football mixtes. Je me souviens qu’à cette époque bénie du collège où la cruauté des vannes entre les gamins frôle régulièrement le sadisme, j’ai appris aux côtés des mecs à avoir un sens de la répartie instinctif et relativement agressif parce-que j’ai très tôt refusé d’être victime. Soyons très clair, si j’étais fière d’être des leurs, être leur pote m’a joué d’autres tours quand j’ai compris que ça impliquait aussi de ne pas faire partie de celles dont ils pouvaient décemment tomber amoureux. Mais c’est une autre histoire.

Plus tard, en grandissant, j’ai régulièrement descendu la Canebière (oui, j’ai grandi à Marseille) pour me rendre au lycée. Je m’y suis faite draguer quasi quotidiennement par des mecs qui traînaient là. Contrairement à la plupart de mes copines, je ne l’ai jamais vécu comme une agression. J’en ai toujours été un peu flattée, et j’ai appris à jouer de ces interactions où le pouvoir n’est pas toujours là où l’on croit. Honnêtement, il leur est arrivé d’être lourds, mais jamais je ne me suis sentie menacée par eux et surtout, je me suis souvent bien marrée (ce qui m’arrive encore d’ailleurs, même si les parisiens ont tendance à être moins bavards que les gens du sud).

J’ai débarqué dans le monde du travail il y a bientôt 6 ans, dans un secteur que je trouve relativement progressiste et ouvert malgré ce qu’on en dit (je travaille dans le cinéma, côté financement), dans une boîte dont l’équipe est à 75% féminine. Je suis bluffée par une bonne partie des femmes avec qui je travaille, et je me dis régulièrement en étant à leurs côtés que je suis sacrément fière d’en être une. Quand il m’arrive, en de relativement rares occasions, d’être confrontée à une petite session de machisme ordinaire, je tombe tellement des nues que la détermination avec laquelle je rembarre mon interlocuteur a tendance à suffire à faire en sorte que ce soit la dernière fois qu’il ne me traite pas d’égal à égal.

Il m’est arrivé une fois de profiter de la place d’un homme de pouvoir que je connaissais à peine pour monter les marches du Festival de Cannes à ses côtés. Il n’y avait absolument rien de sale ni d’ambigu dans son invitation, et il n’a pas eu le moindre geste ni même mot déplacé à mon égard. Mais le seul fait de réaliser que je profitais de cette proposition seulement parce-que j’étais une femme (et que ce monsieur aime beaucoup parader en compagnie de jeunes femmes) m’a foutu un malaise dont j’ai mis plusieurs jours à me remettre et a suffi à me faire à moi-même la promesse que je me refuserai toute une vie à revivre ce genre de situation, quelles qu’en soient les contreparties.

Je me trimballe une petite caisse de différences dont j’ai appris à être fière mais qui peuvent aussi être la source de discriminations contre lesquelles j’ai appris à me protéger. Je suis juive et bisexuelle, je viens de Marseille dans un monde de parisiens (je suis aussi rousse à la base, mais ça ne se voit plus)… Je n’avais jamais pensé à ajouter à cette liste que je suis une femme.

Pourquoi je vous raconte tout ça ? Je n’ai certainement pas l’intention de nier que l’immense majorité des femmes ont déjà été confrontées à des agressions ou à des violences sexuelles. Je n’ai pas l’intention non plus de dire qu’elles en sont responsables par leur comportement, la façon dont elles décident de s’habiller ou leurs réactions.

Ce que je veux dire, c’est que je crois que l’on fait fausse route en pensant que c’est en accumulant une série de témoignages que l’on fera réellement prendre conscience du problème et qu’on le résoudra. Comme je le lisais dans cet autre article, je trouve aussi désolant que face à cette multitude de témoignages, on se dise principalement « c’est dingue le nombre de victimes, il y a tant de porcs qui se promènent en liberté» et pas « tiens, s’il y a autant de femmes qui ont vécu ça, c’est peut-être que les porcs en question sont des hommes ordinaires qui dérapent parfois quand ils sentent que la voie est libre pour le faire. »

J’insiste encore : je n’ai pas l’intention de dire que les femmes provoquent les agressions qu’elles subissent.

Je pense en revanche qu’est profondément ancrée dans le monde dans lequel nous vivions, dans la tête de la majorité des hommes comme des femmes, l’idée que les femmes sont inférieures aux hommes et plus vulnérables qu’eux.

Et si nous ne sommes pas responsables de notre éducation, je crois que nous sommes responsables de celle de nos enfants et de la façon dont nous agissons au quotidien pour faire évoluer le monde.

Chez moi, on ne m’a jamais dit « ne fais pas ça, ça n’est pas pour les filles », ni « fais attention quand même, tu es une fille », ni «tu ne devrais pas aller là-bas, pour une fille seule c’est dangereux », ni « mais tu sais tu es une fille donc ça sera plus compliqué de … ».

Non, on m’a élevée en considérant jusqu’à assez tard mon sexe (ou mon genre, appelez-ça comme vous voulez) comme une non-donnée. On m’a élevée avec une haute idée de la liberté et de l’indépendance et dans le déni total des inégalités entre les hommes et les femmes, comme si elles ne s’appliquaient pas dans mon cas.

J’en ai tiré une force que je commence à reconnaître comme gigantesque et je crois que c’est aussi pour ça qu’aujourd’hui, à presque 30 ans, je n’ai pas à dire « Me too ».

Je crois que globalement, quand on me croise dans la rue ou dans le métro, on n’a pas envie de me faire chier. Les mecs (et le gens de façon générale) ne me font pas peur, et ils doivent le sentir. Quand je dis « ils ne me font pas peur », je ne veux pas dire que je me promène toujours avec un flingue virtuel prêt à être dégainé à la moindre occasion. Je veux dire que je crois en ma capacité à rebondir en cas de dérapage, mais surtout que j’ai confiance en l’humanité, y compris en sa part masculine. Pour ceux qui s’aventurent à me brancher, j’ai toujours une tonne de ressources déstabilisantes sous le coude pour en faire un moment qui finit souvent par être fun.

Je n’ai pas envie de vivre dans un monde où les hommes ne parlent plus aux femmes ou ne leur adressent plus de regards parce qu’ils ont peur d’être accusés dans la minute d’agression et punis pour ça. On vit dans un monde déjà suffisamment individualiste et cloisonné comme ça. Je n’ai pas envie non plus qu’ils se sentent coupable de ressentir du désir pour des inconnues.

Je veux vivre dans un monde où les gens sont libres et où ils se respectent. Je veux que les filles et les garçons de demain aient la chance d’avoir une éducation qui ressemble à la mienne, profondément égalitaire.

Je veux que quand un garçon aborde une fille dans la rue, il le fasse avec estime, en sachant que celle qui est en face de lui de lui ne lui sera pas soumise. Et je veux qu’elle puisse y réagir comme à une interaction normale, sans se sentir menacée.

Et d’ailleurs, je voudrais aussi que ce soit elle qui l’aborde dans la rue, parfois.

#NotUs.