Notre amour tient dans une main ouverte

Il y a un proverbe polonais qui dit:

Ce que Dieu a donné ne peut être repris.
Ce que Dieu n’a pas donné tombe des mains.

J’y pense sur la grande place de Cracovie.

J’étais avec un ami, un ami de longue date.

Nous nous retrouvions pour boire un verre et pour qu’il me parle de sa vie ici, de la femme qu’il avait retrouvé et de la femme qu’il venait de quitter (il ajoute qu’il n’était plus trop sûr de qui a quitté qui, maintenant).

Le nom de son ancienne compagne est Ana.

Mon ami, lui, s’appelle Andréa.

J’ai toujours aimé ce prénom — particulièrement lorsqu’un homme le porte.

Il pleure, beaucoup.

En fait, il n’arrête pas de pleurer, de me dire que c’est étrange de se retrouver dans cette ville, d’être avec moi, à table, avec nos mains posées sur le bois craquelé.

Il se demande si il va s’en remette. Et ce qu’il va devenir maintenant que leur couple n’est plus, qu’il n’y a plus d’espoir, plus de retour en arrière possible.

Il s’excuse aussi de me sortir tout cela, de déballer son cœur (ou ce qu’il s’en imagine) alors que nous aurions pu parler d’autre chose.

Nous aurions pu rire, sortir, rencontrer du monde — vivre tous les deux, profiter de la nuit pour se retrouver comme deux fous.

À cette idée, il rigole.

Puis son visage s’assombrit et dessine un rictus — il se remet à pleurer.

Il hausse les épaules et recommence à s’excuser. Je balaye ses excuses d’un revers de la main.

Je luis dis que cela m’est égal, que nous sommes ensemble et que c’est bien ainsi.

Nous terminons nos verres. D’autres suivront.

Plus tard, nous allons dans l’ancien ghetto juif car il y connaît une gargote où l’on danse et où l’on mange jusqu’à pas d’heure.

Nous somme d’humeur à rester debout et à regarder le soleil se lever.

Le reste de la nuit nous appartient.


Nous nous réveillons le lendemain, aux bruits du marché, la tête reposant sur les pavés froids de la vieille ville.

Je ne sais pas où nous sommes. Pas exactement en tout cas.

Les yeux d’Andréa s’ouvrent. Il me regarde, regarde à droite, à gauche, autour de lui et s’étire.

Il me demande où l’on est.

Je n’en ai pas la moindre idée.

Nous demandons à une vieille dame qui lis l’aventure à un coin de la rue.

Elle nous dit quelque chose, un petit secret, et nous fait comprendre que nous ne sommes pas perdus, qu’il suffit d’aller par là, tout droit.

Le reste de la journée, nous nous promenons dans le quartier de Kazimierz.

Puis, alors que nous nous engouffrons dans une rue où il n’y a pas âme qui vive, il me dit:

Tu sais, je crois bien que l’amour d’Ana était insoutenable.
(Je veux dire: je crois bien que j’étais incapable de recevoir tout cet amour.)
Je devais pas m’en sentir digne.
C’est ce que je ressens là.
Hier, tu m’a dit de parler de mon ressenti donc voilà.
Je te le donne.
Je crois… je crois qu’elle était trop bonne pour moi, trop gentille. Trop attentive.
A moi et à tout ce qui nous entoure.
Et je me disais: non, non, t’y a pas le droit, tu n’es pas encore prêt, c’est pas pour maintenant.
Toi tu es fou, ta route est cabossé.
Toi, ta route est compliquée, pleine de nids de poules, d’impasses et de revirements.

J’ai tellement envie d’être avec elle là, tu n’imagines même pas.
La tenir.
Etre dans sa bouche.
Mettre les mains sous son pull et entendre le son de sa voix lorsqu’elle me demande où est ce que je veux en venir.
Son accent, quand elle me disait cela en français.

Tu crois qu’on peut se séparer parce qu’on ne sait pas être aimé?
Accepter ça, je veux dire.
L’amour.
Moi, je croyais que c’était l’inverse, que c’était, que c’était… que c’était autre chose!
En même temps, c’est la première fois que je vis cela, que je le vis vraiment avec quelqun.
L’entente, l’accord.
La joie simple d’être là. Sans questions.
Le jeu qui se joue à deux et où il n’y a pas de règles autres que celles que l’on invente, chaque instant.
C’est marrant de vivre quand même: tout ce que je suis en train de te dire, je le savais déjà, comme je savais déjà que ça allait se terminer comme ça, comme je savais déjà que j’avais la trouille de son amour, la trouille d’y répondre présent en toute simplicité.
je savais pas y répondre, justement, je bricolais. C’est la sensation que j’avais.
Je faisais avec pas grand chose, je tentais des trucs.
J’essayais d’être attentif moi aussi, d’être juste.
A ma façon.
Mais bon, c’était du ravaudage.
Maintenant tu peux me dire que l’amour, c’est du ravaudage, hein, je te contredirais pas. En tout cas, ce que je vois, c’est que l’étoffe de notre relation n’était pas assez grande pour nous couvrir tous les deux, pour nous réchauffer tous les deux.
Je vais être honnête avec toi.
Depuis qu’on s’est séparé, j’ai froid.
Dans le cœur et dans le corps.
Est ce que tu crois que je vais apprendre à recevoir, que je serai prêt un jour à ouvrir vraiment la main sans m’imaginer des choses, juste ouvrir la main et accueillir ce qui m’est donné?
Dire merci, aussi.
Vraiment merci.
Ça en fait des choses à apprendre.
La vérité, c’est que je me sens brisé de l’intérieur.

Nous arrivâmes à ce moment là dans sa rue, au pied de son immeuble — un bâtiment hors d’âge dont le principal miracle était de tenir encore debout.

Nous avions encore les escaliers à monter.

Passé le seuil de chez lui, on se jeta sur les deux canapés aux cuirs usés en soupirant un grand coup.

Je commençais à me rendormir.

Puis, tiré de mes rêveries, j’entendis non loin la voix d’Andréa, par bribes.

Il parlait de lui & d’Ana.

Puis je sentis une main sur mon épaule qui me secouait et j’ouvris tout à fait les yeux.

Je vis mon ami qui me regardait comme si il avait découvert une grande chose, le secret de la vie ou ce qui fait tourner nos planètes, quelque chose comme ça:

Donner et recevoir.
Tu sais, ce que je vois, maintenant, c’est qu’en recevant, tu donnes à toi même, tu donnes à autrui l’occasion d’être pleinement accepté dans son être et sa direction, dans ce que cette personne a choisi de te donner.
Il n’y a pas d’un côté le don et de l’autre la réception.
Non.
Ce n’est pas un échange, c’est une rencontre, l’appel du face à face.
Comme une poignée de main - tu vois ce que veux dire?
Aussi simple que cela.

J’ai quitté la Pologne pour aller dans les pays Baltes dans les jours qui suivirent.

Je regardais les paysages qui commencaient silencieusement à se recouvrir de neige.

Je repensais au poète Paul Celan qui avait écrit une phrase qui ressemblait à ceci:

Je ne fais pas de différence de principe entre un poème et une poignée de main.

Je riais tout seul dans le bus qui m’amenait à Riga.

Je me disais:

C’est en se serrant la main que nous nous sommes souhaités bonne chance,

Andréa et moi,

C’est en se serrant la main que nous nous sommes dit au revoir

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