Nous sommes nombreux à utiliser “la claque” pour décrire l’effet que nous a fait 120 Battements par minute. 120 baffes par minute oui.

Ma première réaction, c’est la sidération. Je suis d’une génération qui a bénéficié d’informations et de prévention sur le VIH/sida. Dans le milieu scolaire et en famille. Par ailleurs, j’ai pu faire un coming-out tranquille. Ma famille et mes proches m’ont accepté tel que je suis, sans sourciller. Sidération donc en découvrant l’histoire d’Act Up Paris et donc celle de la communauté sida et donc celle de la communauté LGBT. Comment pouvais-je ignorer tout ça ? 120BPM ne raconte pas une histoire vieille de deux siècles, ce film relate des faits qui ont moins de 30 ans… Des actions qui se sont déroulées alors même que j’étais né.

Passée la sidération, j’ai ressenti une immense soif de connaissances. Il faut que je lise et que je vois tout ce qui a pu être produit sur cette époque. Comme une urgence, comme une évidence. Pour mieux me rendre compte de ce qu’ont vécu des pédés comme moi il y a de cela quelques années et pour mieux comprendre comment on en est arrivé là. Car oui, le Pacs, le mariage ou encore la pression que l’on arrive désormais à mettre sur les homophobes sont des fruits du militantisme d’Act Up Paris(entre autres). Sans parler des évolutions spectaculaires dans le VIH/sida obtenues sur les pouvoirs publics, les labos… Quelle frustration face à mes recherches : les archives sont parcellaires, partielles, éparpillées… pourquoi un centre d’archives LGBT n’existe-t-il pas au 21e siècle ?

Je découvre que ce projet est un vieux serpent de mer. Je découvre aussi que nombre de personnes conservent des précieux documents (pas d’ordinateurs ni d’Internet à l’époque, ce sont des putains de papiers, des fax, des photos argentiques…) dans leur garage ou leur cave, qu’un jour ces personnes partiront et que les archives risquent de disparaître ou d’être détruites.

En juillet 2016, Didier Lestrade, prophétique, écrivait à propos de 120Bpm :

“Ce film pourrait marquer le début d’un revival historique sur la place importante de notre pays dans la lutte contre le sida. Mais le souvenir s’évapore chez les gays, malgré le nombre soutenu de documentaires américains qui racontent cette épopée révolutionnaire. Les trentenaires et les jeunes semblent se désintéresser de tout ce qui leur permet de baiser aujourd’hui d’une manière plus insouciante, et des héros oubliés.”

On est en plein dedans, bingo Didier. Cette histoire et cette mémoire, elles ne nous sont pas transmises par la famille, par l’école, par la télé… C’est à nous de faire l’effort de nous en emparer. Un effort que je n’ai pas fait jusqu’à aujourd’hui. Si aujourd’hui, je peux dire plus ou moins tranquillement “je suis pédé”, “j’ai un mec” sans subir jugements, clichés ou insultes ; si j’ai une vie paisible dans laquelle baiser n’est pas synonyme de peur ; c’est le fruit d’un héritage, celui de luttes de pédés, de gouines et de trans. Des personnes qui se sont affirmées alors même qu’il y a 40 ans, se revendiquer “homophile” et montrer son visage était une audace… Il est urgent de comprendre d’où on est parti, où nous en sommes aujourd’hui et où nous allons. C’est notre responsabilité à tout.e.s (trentenaires et plus jeunes) de ne pas laisser crever cette mémoire. Mais aussi de rester vigilants face l’instrumentalisation ou à la réécriture de l’histoire, je pense notamment aux trans ou aux folles qu’on gomme trop facilement alors même qu’elles étaient en nombre à se battre.

J’ajoute enfin que chez les LGBT la transmission ne pourra se faire que par la communauté (au sens noble du terme). Un jeune noir grandit dans une famille noire, il sera donc sensibilisé aux possibles discriminations et aux luttes qu’ont dû mener ses ancêtres. Rien de tout ça pour nous qui naissons dans des familles hétéros. Nous, on n’hérite pas d’une mémoire, il faut qu’on se l’approprie et c’est là que la communauté LGBT joue un rôle fondamental et vital.

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