Papa, maman, je pars au combat

1er mai, Toulouse (Photos: Saryal Dariya Kun)

On m’a raconté tout un tas d’histoires commençant par « Il était une fois… ». A grands coups de conquêtes et d’actes héroïques, elles m’ont façonné. Je m’y suis identifié jusqu’à croire que j’avais ma part de satisfaction à en tirer.

J’ai épaulé Vercingétorix dans sa bataille l’opposant à Jules César. Sans moi, l’autre feignant d’Hercule n’aurait jamais réalisé ses douze travaux. Avec Robin des Bois, J’ai dérobé les riches pour renflouer les bourses des pauvres. J’ai résisté sous le commandement de Jean Moulin. J’ai levé le poing avec Tommie Smith aux Jeux olympiques de 1968 et milité aux côtés de Martin Luther King. J’ai été féministe avec Simone Veil et aboli la peine de mort avec Badinter. Je me suis pris des coups, je me suis relevé.

Je devine ce que tu te dis, mon Curriculum vitae est impressionnant. Je ne vais pas t’mentir, c’est assez fou. Et assez faux, car ces aventures ne sont rien de plus que des récits écrits, oraux et télévisés. En réalité, je n’ai rien fait. Ma responsabilité ne prend vie que dans mon imagination, et non dans l’action.

Il y a 74 ans, mon grand-père a fait son sac, s’est vêtu de l’uniforme et s’en est allé. En guerre. Le choix a été simple. Il n’en n’avait plus. On le lui a volé. Il a pris les armes pour le récupérer. Il a fait comme les copains. C’était leur combat, leur histoire, pas celle d’un livre ou d’une légende rapportée. A un moment donné, ils se sont soulevé pour leur Liberté.

A côté de cela, je suis l’acteur d’un engagement en carton-pâte. Je me suis présenté à l’élection des délégués de 6èmeE, j’ai été capitaine d’une équipe de Handball et j’ai créé ma boîte. C’est quand même moins clinquant qu’une bataille épique sur les terres du Mordor.

Des choix, j’en ai. Sans doute trop. Le majordome me les apporte sur un plateau. Ils m’ont dit « tu vas tout voir, tout vivre, tout connaitre ». Face à tant d’opulence, j’ai préféré de ne pas choisir, pour ne pas renoncer. A dire vrai, j’ai quand même sonné des révoltes, la preuve je signe tout un tas de pétitions sur change.org . Chez moi, dans mon fauteuil, avec mes potes, j’organise des rébellions. Elles ne vont jamais plus loin que le paillasson. On m’a servi une vie pré-mâchée dans un cadre identifié. Suis-je un assisté de l’action ? Après tout, pourquoi se faire mal, j’ai accepté la facilité. Celle de voir au travers de leur regard. Quitte à biaiser le mien. Quitte à ne pas comprendre ce que je ne vis pas et ne plus reconnaître mon propre voisin. Merde, il est vivant lui ?

Hier, il s’est passé un truc. A la télé, au boulot, au bistrot, dans la rue et dans les urnes. Je t’ai vu en colère. A priori, rien de choquant, c’est un sentiment inhérent à notre condition d’Homme. Je le suis aussi. Souvent pour les mêmes problèmes. Mais j’ai cru que nos colères étaient similaires, que l’on s’offusquait de la même manière. En fait, non. Et tu sais quoi ? Je ne m’en étais pas rendu compte. Je t’ai vu avec une attitude que je ne reconnais pas. A laquelle je ne m’identifie pas. Une colère froide, un flash violent qui casse un long sommeil. Et j’ai compris. J’ai compris que cela faisait un certain temps que je ne t’avais pas regardé. J’avais juste fait semblant. T’avais beau crier, je ne t’entendais pas. J’ai préféré me concentrer sur des pensées plus douces et moins gênantes. On s’habitue vite au confort. Je me suis vite coupé de toi. De ce que tu es, de ce que tu vis. Au point de ne pas tenir compte de ton avis lorsqu’il diverge du mien.

Je n’ai pas ressenti ta douleur car j’ai aseptisé mon empathie, jusqu’à la calfeutrer.

Je n’ai pas peur du politique. De ses réformes, ordonnances et affaires judiciaires. Dans ce monde qui va à cent à l’heure, où je ne maîtrise rien; tant d’un point de vue humain, économique, climatique et technologique; j’ai peur de toi. Au milieu de toute cette incertitude, ce qui me fait le plus peur, c’est toi. Je crains ta colère, tes envies futures, ta vision du travail, du bonheur, du simple quotidien, de ton éducation et de celle de tes enfants, de ta religion. J’appréhende ton vote. Et puis, je te fais peur en retour. Et ça, je ne le savais pas. Je n’avais pas conscience que mes vérités n’étaient peut-être pas les tiennes. Je t’ai négligé. Toi, et tout ce qui t’importe. J’ai pensé que tu t’égarais dans tes choix quand ils ne s’accordaient pas au mien. J’ai cru que tu creusais ta propre tombe pour demain.

Aujourd’hui, il en résulte une grogne qui nous bouffe. L’un et l’autre. L’un contre l’autre. La frustration partagée de ne plus se comprendre. De ne plus y arriver. Le risque est que cette colère se transforme en haine; que nos comportements se radicalisent et nous isolent jusqu’à ériger des murs; jusqu’à nous voler nos échanges, nos relations; notre Liberté.

Fais chier, regardes où l’on en est arrivé.

J’ai des hauts le cœur et le mal de mer quand je vois cette houle d’extrémisme qui fond sur moi. Et dans une société polarisée, il ne peut y avoir de justice sociale. Lorsque la division prédomine, nos principes de Liberté, d’égalité et de fraternité sont bafoués. Vient le temps de l’exclusion. Pour toi comme pour moi.

Ne rien faire, c’est abdiquer. La partie est terminée. Game over.

Je suis tombé dans le piège. Comment en suis-je arrivé là ? Putain. Je me suis trompé de cible. Je t’ai pesté alors que tu es mon reflet. On pourrait prendre le temps de collaborer plutôt que de se détester par défaut. Il suffirait d’aller dans le menu, de régler les paramètres en augmentant notre jauge de tolérance.

Si on décidait de les envoyer valser là-haut, au gouvernement. Si nous arrêtions d’attendre après eux et que nous devenions les graines du changement. Celui qui vient d’en bas. Et en bas, c’est toi et moi. Pas eux. On fait quoi maintenant ? On leur permet de nous diviser ? Non. On ne laissera personne nous faire croire que le vide entre nous est trop grand pour être comblé.

Je te rejoins. Toi à qui j’écris. On ne se connait pas. Tu ne m’aimeras peut-être pas. Je te rejoins parce qu’on a le choix, alors que d’autres ne l’ont pas. Ça ne sera pas facile. Ce sera même plus éreintant que de rester assis. On va devoir faire des compromis et s’entendre. Mais cela vaut le coup. Parce qu’au fond, on se bat pour la même chose. Nous ne sommes pas seulement les héritiers d’une résistance passée, nous l’incarnons dans l’instant. Nous sommes la lutte. Seuls, nous n’y arriverons pas. Les plus belles aventures ne sont pas individuelles. Elles se vivent ensemble.

On s’est adressé à nous en tant que « peuple, compatriote, concitoyen, masse populaire ». Comme si nous n’étions qu’un. Comme si notre socle commun nous restreignait à une Histoire unique. Quel est le risque ? De finir par y croire. De perdre notre dignité en tant qu’individu. De devenir une entité qui fonctionne à l’unisson. Le danger avec la simplification, c’est qu’elle donne une version partielle de l’Histoire. Or, elle est commune, pas unique. Il n’y a pas une voie, elle est plurielle. Ne nous laissons pas aplanir comme une pâte à tarte, soyons des grumeaux solidaires les uns des autres. Nous devons exister ensemble et par-delà le groupe. Alors je t’en exhorte, accompagne moi.

Parce que comment je vais faire sans toi ? J’ai besoin de toi. Le monde a besoin de gens prêts à résister. Et tant qu’il y en aura. Tant que ceux-là se lèveront avec l’indignation au creux du ventre, celle qui te retourne les tripes et qui te file la rage d’agir. Tant qu’ils inspireront à d’autres l’envie de rejoindre la lutte. Et bien il y aura des motifs de sourire car tout ne sera pas perdu. Surtout pas nous. Et même si c’est vrai que pendant un temps on s’est égaré. Même si c’est vrai que je ne t’ai pas toujours écouté. Je suis là. On se prend la main pour avancer, tout risquer, tout perdre, mais peut-être tout gagner. Si cela te tentes qu’on essaie, on se lance, parce qu’après tout, on ne sait jamais. Allez viens, On y va. On va la vivre cette putain d’aventure.

Je ne suis pas seul. Papi, toi, et tous les autres. On a des choix à faire. Pour soi, pour demain. On les assume. On a cette responsabilité dans ce pays qu’est le nôtre. Ni devant, ni derrière, je suis juste à côté. Au front. On va tout donner. Pour nos Libertés. Celles de comprendre, d’accueillir, de vouloir, de refuser et d’aimer. Celles de toucher, voir, sentir et écouter. Celle de vivre.

Devant cette urne,

Nous étions, nous sommes

Et nous resterons,

Des enfants de la Liberté.

Papa, maman, ce matin, je suis parti au combat, et je n’en reviendrai pas.