Pourquoi écris-tu?

Valentin Vieira da Silva
Apr 12 · 7 min read

À cette question il y a tout un tas de réponses pertinentes qui peuvent s’offrir.

La mienne, ou en tout cas celle qui me semble la plus authentique sonne comme un aveu de faiblesse:

Je ne sais pas.

C’est à dire: je ne sais pas pourquoi j’écris.

Je peux tenter une autre alternative, faire des propositions qui en valent la peine mais bon ça gomme un peu la réalité pleine et entière qui est et qui demeure que non, vraiment, je ne sais pas.

Pour moi c’est comme demander:

Pourquoi la vie?

Ou: pourquoi l’amour?

Et du coup son corollaire:

Pourquoi la mort?

Alors du coup autant être honnête: je n’ai même pas un début de réponse à toutes ses questions pourtant importantes.

Nécessaires même.

Mais bon, si je me force un peu, je serai tenter de dire, dans le désordre:

Pour le plaisir, parce que je suis nul à à peu près tout le reste, parce que c’est vraiment tout ce que je sais faire, parce que c’est la seule activité qui me permet de rester en forme, parce que j’adore me balader avec un stylo dans la poche et écrire mes brouillons sur les mains (en commençant d’abord par gribouiller un truc sur la main droite puis, une fois qu’il n’y a plus de place, sur la main gauche. Mais bon, ça a l’inconvénient de limiter grandement mon hygiène manuelle pour sauvegarder l’œuvre contenue dans mes paumes), et parce que cela me fait me sentir vivant plus que tout autre chose et utile (disons: cela me donne l’impression de me mettre soudainement au service d’une force incommensurable, une force si colossale et infinie que la servir, lui obéir et s’y soumettre permet de me sentir léger, léger, si léger), et aussi parce que cela permet de passer le temps.

Quoi d’autre?

La liste est longue et peut continuer. Chaque raison évoquée, chaque tentative de réponse est comme la goutte d’un plus grand océan, la larme modeste d’une étendue insondable.

Et pour tout dire: cette liste n’a pas de fin.

Elle est taillée à la mesure de notre regard, de nos envies.

Elle permet de répondre au pourquoi et à l’inconnu le plus terrible par un acte simple: celui d’écrire.

Écrire ainsi devient alors l’écho à peine déformé du métier compliqué qui est celui de vivre et de vivre, même, une vie riche et authentique, une vie qui n’est que la sienne, semblable à toutes les autres mais qui au fond, dans une sorte de cachette sacrée, là, au creux de nos entrailles, conserve la mémoire de notre splendeur.

Donc écrire, c’est à la fois être riche mais alors très très riche et en même temps être pauvre, très pauvre, et conscient de sa pauvreté.

Et réconcilier cette contradiction apparente.

En écrivant.

Et en écrivant.

Et en continuant d’écrire.

J’essaie d’être clair mais en même temps je ne sais pas si je le suis vraiment.

Je vais vous raconter une histoire qui est une histoire vraie puisque c’est moi qui vous la raconte. Elle est triste, peut-être, mais elle est vraie et j’espère qu’elle vous parlera.


J’ai un ami qui a été violé plus jeune.

Par un ami de son père.

Plus tard, des années après, il est parti à la guerre. C’était en Afrique.

A son retour, il a quitté l’armée et a voulu se former pour devenir professeur, à l’école.

Ou éducateur. Il ne savait pas trop.

Il savait juste qu’il voulait travailler avec des enfants. Être là, avec eux.

Il a fini par trouver une formation qui a retenu toute son attention mais pour une raison qui ne regarde que lui, il ne l’a jamais mené à son terme.

Il n’est pas devenu prof, ou éducateur.

Lui dirait qu’il n’est rien devenu.

Entre temps, dans le temps compris entre son retour de guerre (“le théâtre des opérations” me disait-il) et sa formation avortée, puis ses errements, il a tenté de se suicider 14 fois. Je note ce chiffre car c’est celui qu’il m’a donné mais je suis à peu près certains que c’est faux.

Le vrai chiffre, le vrai nombre de tentatives de suicides, me semble t-il, doit être bien plus élevé.

Je crois qu’il m’a donné un chiffre comme ça, comme on donne son nom ou son état pour la journée: pour la répartie. Pour parler d’autre chose. Pour dire que cela fait plus d’une tentative mais que le vrai chiffre doit rester tu car il semblerait peut-être trop absurde. Et irréel.

Parfois, on se retrouvait en fin d’après-midi prés de chez lui.

Il y avait un parc avec des cyprès et de vieux saules, on se reposait sur un banc, ou sur un gros rocher qui entourait une mare artificielle. C’était sans charme, ou si vous préférez, cela avait le charme du nouveau, de ce qui vient de sortir de terre et qui n’est pas fait de terre et de souffle mais de béton, de métal et d’impatience.

Il y avait deux cygnes sur cette mare. On aimait à les imaginer amoureux mon ami et moi. On en savait rien.

Ça nous soulageait parfois de les voir là, si beaux, si blancs.

Les yeux toujours dans le noir le plus pur comme si la nuit ne devait jamais se finir.

On se disait que la grâce devait avoir l’odeur des cygnes.


Plus tard, beaucoup plus tard, c’est mon ami qui m’a dit ainsi, à brûle-pourpoint:

J’ai voulu mourir cette nuit, j’ai pris mon couteau que j’ai toujours avec moi et je me suis ouvert la gorge.

Mais je n’ai pas pu aller jusqu’à la carotide.

Je l’écoutais.

On venait de sortir de l’hôpital où il avait passé la nuit.

Sa mère était en pleurs. Son père était mort il y a longtemps.

C’était la première fois qu’on parlait de cela. Pas de la mort, non.

Plutôt de comment la rejoindre. Seul.

Comment la rejoindre parce qu’on n’en peut plus.

Parce que tout est trop douloureux ou, justement, tout est non-douloureux: on ne sens plus rien.

Alors autant en finir.

Comment la rejoindre et danser avec elle parce qu’à la fin il n’y plus que cela qui nous fait nous sentir vivant: nous sentir enroulé dans les bras généreux de la mort, à danser une danse qui nous revigore, qui nous permet de nous souvenir de notre valeur.


Un soir, des mois après la mare, l’hôpital et le couteau, mon ami m’appelle et me réveille.

C’était en plein milieu de la nuit, en fait.

Généralement je dors mon portable éteint mais pas cette fois-ci.

J’ai décroché et je l’entendais, très calme, me dire qu’il allait se tuer et qu’il voulait partager cela avec moi si j’étais d’accord.

Il était calme comme un fou peut être calme. Ou comme une personne qui n’est pas là, absente, peut être calme.

Ses mots étaient posés, choisis, comme s’il reconnaissait le caractère précieux de tout ce moment, de toute cette conversation.

Je sentais qu’il ne voulait pas me brusquer, que c’était juste une manière pour lui de partager quelque chose de grandiose avec moi. Me faire me sentir important, comme si je faisais partis d’un truc super cool et bien plus grand que moi.

C’était un moment privilégié alors je l’écoutais avec attention, ne parlant que lorsque cela était nécessaire — à chacune de ses phrase, je respirais lentement et je ne sais pas pourquoi me revenait en mémoire une phrase que mon père me répétait souvent:

Une bouche et deux oreilles.

Dans les moments importants, fils, souviens toi de cela.

Une bouche et deux oreilles; pas plus.

Bref.

Mon ami me dit:

Écoute franchement, dis moi toi qui a le sourire ou qui fait continuellement semblant d’avoir le sourire, toi qui es mon ami et qui marche avec moi depuis toujours: dis moi, est-ce qu’il y a la moindre raison pour que je continue, pour que je m’accroche?

Est ce qu’il y a une raison a tout cela, une raison pour que je n’abandonne pas?

Hein?

Dis-moi?

Je n’étais peut-être pas éveillé.

Ou peut-être que j’étais simplement abasourdi.

En tout cas, je n’ai pas su quoi répondre. Je me suis creusé la tête.

Il y avait même une partie de moi, peut être une partie vraiment honnête et droite, qui voulait me faire dire:

Mais vas-y, putain, vas-y: fais-toi sauter le crâne qu’on en finisse une bonne fois pour toute.

Vas-y qu’on en parle plus.

Tout ce cirque, tout ce temps perdu à essayer, essayer, essayer sans jamais mettre un terme à cette aventure vers le néant.

Je n’ai rien dit de tout cela et ce n’est pas l’amitié qui m’a retenu ou un quelconque sentiment d’humanité. C’est juste que j’étais comme bloqué sur sa question.

Je crois que je l’ai vraiment prise au sérieux et que j’étais en train d’y réfléchir de toute mon âme.

Et que je ne voyais pas de raisons.

J’ai commencé à bafouiller un truc qui ne voulait rien dire et il a dû le sentir.

Il m’a coupé, très calme, et il m’a dit:

C’est ça.

C’est ça, hein.

Tu ne sais pas.

Il n’y a rien, en fait.

Il n’y a rien. Aucune raison.

Je lui ai juste dit:

Oui.

Et mon histoire s’arrête là.


Alors voilà: mon impossibilité à dire le pourquoi de mon écriture est une sorte d’hommage et de grâce rendue non pas au désespoir ou bien à l’ignorance, mais simplement à tout ce qui est et qui me dépasse complément — et je ne saurai trop exagérer ce fait.

Une dernière chose: peut-être que cela n’en a pas l’air mais ce texte est un texte ouvert (en tout cas, c’est vraiment dans cet esprit-là qu’il a été écrit) et je serai réellement touché si certaines et certains parmi vous rentrent dans la ronde et prennent le temps, le temps des mots, de dire leur pourquoi de l’écriture.

Ou bien de dire ce qui leur passe par la tête et le cœur,

quand ils écrivent.

Ou pas.

Sachez que j’accepte tout.


Le dessin est d’Emma kunz.

Son titre est Drawing N°20.

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