Presque comme un poisson dans l’eau
L’appropriation technologique et sociétale, syndrome d’une société où les pick-ups et leurs moteurs chantent plus fort que les coeurs.

Cela fait maintenant deux semaines que cette page est blanche. Ou presque. Les photos sont chargées, mais il manque le texte. Deux semaines que je ne sais comment aborder ce billet. Deux semaines que j’écris quelques notes par ci par là. Deux semaines que je rassemble certaines critiques de la société états-unienne et son peuple, mais aussi deux semaines que je rencontre des gens intelligents et cultivés, et qui chaque jour désamorcent ma bombe intérieure. Après tout, qui suis-je pour critiquer leur mode de vie, leurs reflexions, leur conformisme. Moi l’ingénieur, propulsé sur la plus haute marche du conformisme sociétal, face à quelques palmiers et l’Indian River. Si c’est ça le visage du conformisme, je veux bien le prendre à bras ouverts. Mais c’est là où je me trompe, avec mon malin sourire. Ce serait bien trop facile de le prendre ou non selon mes désirs du moment. C’est lui qui me prend, c’est lui qui pénètre mon esprit et mes valeurs. C’est lui qui fait de moi son esclave, avec ses idées réconfortantes, la douceur de son racisme, la simplicité de ses paroles. Après quatre mois en ces terres où le conformisme a pris possession de moi, je me sens uni avec le reste de l’Amérique floridienne et profonde. C’est donc de l’intérieur que je porte aujourd’hui la légitimité de mon regard critique.


Aujourd’hui j’ai enfin réussi à nommer ce qui sera pour le restant de mes jours mon pire ennemi. Celui qui me fait tacler du regard tout ce que j’observe depuis trois mois mais que je ne sais désigner par la puissance des mots, ce phénomène de société que les sociologues - ça c’est pour ma tante - ont très certainement déjà qualifié scientifiquement mais dont les limites de mon vocabulaire ont défini par l’appropriation technologique et sociétale.




Mais avant de s’essayer à la sociologie, revenons-en aux dernières aventures. En Floride on a beau avoir la mer, au niveau des mentalités j’ai l’impression d’aborder une Amérique profonde, sans culture, avec le culte de la vie facile et (très) loin des problèmes. J’ai adoré aller à New-York City pour retrouver la mixité sociale, un paysage urbain contrasté et une population dynamique, qui se bouge autour de la culture, autour de discussions et de l’art. Puis j’ai adoré aller à New Orleans car on sort vraiment du cadre de vie états-unien. On se sent dans l’exception, ça marche (ça peut paraître idiot mais qui connaît Melbourne FL sait que marcher dans les rues n’est pas chose commune), ça boit dans les rues, ça danse et ça chante. Alors bien évidemment la culture du jazz et du voodoo est accentuée dans le French Quarter pour le tourisme, mais on sent quand même une réelle identité néo-orléandaise, politisée, confrontée aux injustices sociales, et qui se démarque de ce que l’on aime appeler l’américain moyen, abruti par sa TV et désintéressé du reste du monde.



L’américain moyen (de Floride tout du moins) ne voit pas au delà de son champ de vision, et il ne cherche pas à voir. Même quand je le lance sur des sujets divers il ne pose peu ou pas de questions. Il ne se pose pas beaucoup de questions, d’ailleurs. Au bout de dix minutes de conversation il a déjà oublié si je suis français, italien ou espagnol. De toute façon on est soit européen, soit asiatique, soit latino, soit africain, soit russe. Choisis ton camp camarade! Et ça, c’est quand on ne me demande pas “C’est en Floride Melbourne? Je croyais que c’était une ville d’un autre pays. La capitale du Canada, non?” — true story, comme dirait Trumpi. Il est ici le réel clivage états-unien et l’immense paradoxe de ce pays. Habitant à trente kilomètres de Cape Canaveral, je suis capable dans une même journée d’assister à l’aterrissage d’une fusée, merveille de technologie et d’intelligence, et d’écouter ce genre de débilités. La société a mis en place tellement de filets de rattrapage que ces simplicités sont tolérées. Il n’y a plus de sélection naturelle, seulement quatre murs de protection et l’héritage familial, plus social encore que financier, si ce n’est racial, pour se permettre de ronronner un peu trop fort au volant de son pick-up.



Dans mes souvenirs brésiliens, les gens se rassemblaient autour de l’initiative locale et personnelle, d’un débat entre amis, d’un jamm musical, où l’union et le rassemblement apportaient la force d’élever le mouvement à un niveau supérieur. On observait des esprits plus que des regards, les pas de danse faisaient raisonner les pleurs et les rires des âmes unies. L’incandescence de la communauté, la chaleur des coeurs, la beauté des choeurs. Nous n’étions plus sur Terre, nous étions au Brésil, nous étions au dessus du sol et pourtant en lien plus étroit avec la terre et l’énergie qu’elle diffuse.



Ici, le peuple se rassemble autour de produits de la société, autour des oeuvre bâties par des Hommes soit très idiots soit très intelligents. On se sert des moyens mis à disposition par la société de production, prenons une fois de plus l’exemple du pick-up, et attribue l’avancée technologique à son propre niveau. Je suis dans un pays où j’ai les moyens d’être propriétaire d’un pick-up. Je suis donc propriétaire d’un pick-up. Je sais faire ronronner le moteur. Je suis un héros. La voilà, l’appropriation technologique et sociétale. Elle passe par le culte du “je” sur le restant de la société. Ce n’est plus suffisant d’être un bon citoyen, il faut être un héros. Être un héros, pour quelqu’un ayant les moyens de s’approprier les moyens technologiques que sa société a à offrir, ça veut dire avoir un pick-up, aller bouffer des gros steaks au Hooters du coin, fast-food spécialisé en “la serveuse a des big boobs” - just because we can, écouter du R&B à deux balles, partir en week-end à Las Vegas. Bref, en Floride, être un héros c’est devenir beauf.


La société états-unienne est une société en crise d’adolescence. Peu importent les âges, on est en crise avec pour seul motto “Just because I can”. Je suis bien placé pour le dire, je vis dans une maison dans laquelle mon colocataire achète quinze gadgets par semaine. Canapé / siège dépliable électrique, lampes à commande vocale, ouvre-conserve électrique, aspirateur autonome et j’en passe. En camping les gens amènent leur frigo, des tentes avec climatisation. Une tente… avec climatisation!! En plus d’être inutile et en contradiction totale avec les valeurs simplistes du camping, le gaspillage électrique ferait vomir tous les ingénieurs génie civil - ça c’est pour mon frère - qui se cassent le cerveau à essayer de mieux isoler nos bâtiments. Alors comme il faut transporter sa maison toute entière pour aller camper, il faut forcément un pick-up. Donc on achète un pick-up. Le pire, c’est que c’est logique! Tout dépend du langage avec lequel on s’exprime. En anglais en tous cas, la loi qui prime sur toutes est les autres est celle du “Just because I can!” De toute façon ici, tout est soit “Awfull”, soit “Oh my god so awesome”. Peu de finesse. Et quand c’est différent, alors c’est “Oh my gosh” suivi de “this is really weird” ou “lame” parceque ce qu’on ne connait pas, c’est forcément nul. Un bébé c’est “Sooooo cute”, une glace elle est “Sooooo good”, une vidéo de surf “Sooooo awesome”, un accent d’Alabama “Sooooo weird”. Les gadgets sont les centres d’intérêts les plus importants, l’adolescent est constamment à la recherche de nouvelles histoires folles, fausses ou par procuration à raconter. Il cherche la différence mais ne la valorise jamais. Tout est bon pour assouvir sa soif d’adolescence, sa crise d’obsolescence.



Ce qui est différent fait peur, et il est facile de le comprendre quand on est confronté à une société patronisée de la sorte. Ca nous rend hostiles aux différences, au renouveau. Dans le Nord Ouest de la Floride, nous cherchions une bouteille de gaz de camping. Evidemment nous sommes allés à Walmart. Walmart pour qui ne connait pas, c’est une sorte de Fnac, Carrefour, Kiabi, Ikea, Sephora et Castorama réunis. Le bâtiment est immense, pourtant j’ai trouvé ma bouteille de gaz en une minute car ce Walmart est exactement le même que celui de la maison, au rayon près! C’est alors à ce moment précis que j’ai commencé à ressentir la chaleur de l’américanisme, qu’elle est douce et agréable. A mille kilomètres de chez moi, je suis capable de trouver ma bouteille de gaz en moins de cinq minutes. Je me sens Superman, super intelligent. Dans cette démarche je n’ai ni demandé mon chemin, ni demandé conseil à un employé, je n’ai parlé à personne. Alors ça fait de moi un mec super intelligent, ou ça fait de moi moi un mec un peu plus stupide? Ca fait de moi un citoyen d’une société super évoluée ou super assistée? Dans les deux cas, j’ai souri au conformisme et donc souffert contre ma volonté éthique mais avec mon consentement momentané à la facilité de l’appropriation sociétale.



Le problème ce n’est pas uniquement Walmart en soi. Le problème c’est que Walmart est à l’image de la société états-unienne. Ou plutôt que la société états-unienne est à l’image de Walmart, car elle est bel et bien le produit de l’Homme, et elle est entièrement construite autour de cette logique. Le distributeur bancaire est un drive-in, on ne va quand même pas sortir de sa voiture et marcher dix mètres avec son gros cul pour aller retirer des sous, si? Les rues sont numérotées et vont soit d’Est en Ouest, soit du Sud au Nord. Alors oui c’est pratique et intelligent. Mais en nous facilitant la vie on devient hostile au changement. De toute façon c’est simple j’ai trouvé mon explication. Walmart c’est super, mais ça nous rend débiles.



Alors les USA, j’en ferai une expérience de vie formidable, mais ce ne sera très probablement jamais mon chez moi. La Nouvelle-Orléans à la limite. Ca c’est une ville dans laquelle je pourrais me sentir chez moi. Mais c’est compliqué d’appeler la Nouvelle-Orléans de chez soi si on n’est pas né néo-orléandais. On ne se baptise pas néo-orléandais du jour au lendemain. Il y a une dimension de destin derrière cette identité. A travers leur art de jouir la vie, de la boire à cul sec et de la fumer dans des notes de musique, il y a également une immense souffrance. On ne vide pas des bouteilles d’alcool uniquement par plaisir. On n’ère pas dans les rues toute la journée uniquement par plaisir. Et encore moins au sein de la société états-unienne où plaisir peut être synonyme de Fox News canapé. Non. Pour connaître ces quelques moments d’exhaltation néo-orléandesques, il faut vivre à New-Orléans. Y vivre. Pas seulement y être spectateur. Y vivre. Plus même. Je pense qu’il faut avoir vécu Katrina. Katrina, c’est trois siècles de souffrance néo-orléandaise, condensée en une semaine. Cela fait douze ans. Quand on va au mémorial du 9/11 à New-York, c’est intense, mais cela fait seize ans et c’est du passé. A New-Orléans, Katrina c’était il y a douze ans, mais si on compte en contrastes sociaux plutôt qu’en années, alors c’était hier.


A Nola, il n’est pas toujours facile de prendre des photos, et même d’écrire sur la ville. Il est difficile de se sentir légitime à cela. _“Tu le connaissais le Lower Ninth Ward, toi, avant qu’il ne passe une semaine complète avec les étoiles de mer?” Moi, non. Beaucoup, non. _“Alors pourquoi tu commences à t’intéresser à notre misère seulement maintenant?” Et alors on se trouve confronté à un dilemne. Il n’est pas forcément éthique d’aller observer les difficultés sociales, mise en place chaque jour depuis trois siècles et assise chaque minute depuis douze ans, sous prétexte de se faire appater par la “culture spectacle”. Il n’est pas éthique de prendre une photo du type qui dort bourré sur le trottoir. Et en même temps, si je ne vais pas voir, si je ne peux pas le capturer, m’en imprègner et le partager, comment peut-on espérer du reste du monde qu’il comprenne ce qui se vit ici? Je pense qu’à la suite de certains événements, seule la malheureuse partie de la population a la légitimité de se sentir concernée, et elle se retrouve éperduement condamnée à critiquer à raison le regard extérieur, aussi bienveillant soit-il.

Sacré délire cette ville, une plongée dans l’histoire sombre des Etats-Unis, dans la culture du Sud, avec un présent encore très marqué par l’historique esclavagiste, la société de classes. Très étonnant de voir une ville comme ça dans le pays sensé être le number one dans le monde. C’est une ville d’Amérique latine en fait, construite sur un immense marais inhospitalier, au beau milieu d’un territoire super raciste. Tu m’étonnes que le jazz soit aussi intense quand on sait qu’il a été créé dans une ville pareille. Il y a une ségrégation sociale visible directement entre les quartiers, qui avait d’ailleurs été révélée après Katrina car ce sont les quartiers populaires les plus vulnérables qui ont le plus souffert. Mais au delà de ça, et c’est ce qui fait la spécificité de la Nouvelle-Orléans, il existe aussi une mixité directe dans la population, où les noirs et les blancs ont toujours eu l’habitude d’être en contact et de vivre ensemble. Lors de la construction de la ville sur l’immense marais qu’est la Louisiane, il y avait très peu d’espace disponible, obligeant les blancs et noirs à vivre les uns sur les autres. Or la société était organisée en classes (white people, free people of color, slave) et cette cohabitation empêchait de marquer les distinctions de classes par le territoire. C’est donc au travers de politiques ultra racistes et sévères que les français et les espagnols ont fait valoir leur domination. Cette exception néo-orléandaise est restée ancrée dans la ville, longtemps même après l’arrivée des anglo-saxons qui ont cherché à erradiquer la notion de “free people of color”, mais que le French Quarter, par ses pierres, ses maisonnettes et son aura, a su protéger.



C’est compliqué d’être face à ça. Touriste. Je regarde la ville avec des yeux ébahis en me disant : “Regarde ce qu’elle est belle cette culture, j’aimerais bien la connaître tous les jours cette fête, cette musique, cette danse, ce défi de la mort, j’aimerais aller danser mes morts au sordide et splendide Lafayette Cemetery, j’aimerais jammer un air de jazz explosif avec les types du fond du bar, j’aimerais habiter dans cette maison où il arrive de trébucher sur des membres invisibles la nuit car elle est hantée par son passé d’hôpital où on y amputait les chaires, j’aimerais perdre pied et rentrer en trans avec le reste de la communauté voodoo, prendre contact avec mes anciens dans une tintaba de percussions acharnées, j’aimerais vivre chaque jour comme si l’immense marais qui entoure la ville allait m’avaler le lendemain, ce marais qui s’imprègne chaque jour des quatres litres de sueur que la chaleur et l’humidité locale me font couler, j’aimerais sentir cette nature hostile, omniprésente, aux aguets, j’aimerais la voir me regarder chaque jour, pourtant au beau milieu de ma ville, j’aimerais chaque jour, être imprègné de tout ça.” Et pourtant, en face de moi les regards me répondent tous : “Crois moi mon pote, tu es bien mieux chez toi. Allez retourne sur ton canapé et laisse moi tranquille. Laisse moi un ptit dolls au passage quand même, t’as pris des photos de mon quartier.”


Alors pour aujourd’hui, cette ville ne restera dans mes souvenirs qu’une sombre, magnifique et inaccessible peinture emprisonnée quelques pied sous le niveau de la mer. A défaut d’être sous-terraine, elle est sous-marine. On l’observe mais n’y accède pas. Aux USA, Nola est une ville condamnée à rester sous l’eau. Si on peut essayer d’observer les poissons, les immiter, les prendre en photo, alors il y aura toujours ce moment pour être forcé de remonter à la surface.
Je sais dire quelques mots d’anglais, mais je suis encore bien loin d’être un poisson dans l’eau du Mississippi. Car une culture, ses traditions, ses étoiles et ses souffrances, ses musiques et ses cadences, resteront toujours, toujours et je l’éspère pour bien longtemps, plus difficile à s’approprier qu’une société et ses beugleries.
Cheers.

