Quelle matérialité pour l’intelligence artificielle ?

Du rôle du design dans notre relation aux assistants virtuels

HAL 9000, l’IA de 2001, l’Odyssée de l’espace

L’arrivée de l’intelligence artificielle dans nos vies pose une question de design fondamentale : quelle matérialité donner aux assistants qui nous parlent, aux machines qui analysent nos gestes, aux robots qui contrôlent nos maisons ? Quelle tangibilité pour Siri, Alexa ou Cortana ? Et pourquoi la matérialité de l’intelligence artificielle est-elle cruciale ?

L’âge de l’écran

Aujourd’hui nos relations avec l’intelligence artificielle (IA) se font à travers l’ordinateur et le smartphone. En terme de design, après un demi siècle d’existence pour le premier et une dizaine d’années pour le second, on constate un mouvement de fusion entre le matériel et le logiciel. Les manières dont on interagit avec l’objet et avec son contenu semblent de plus en plus similaires. L’écran tactile (aussi bien sur smartphone que sur ordinateur) en est le meilleur exemple, dernière frontière séparant les atomes des bits. Nous manipulons de plus en plus les interfaces numériques comme nous manipulons les interfaces physiques, et inversement.

Nest

Les premiers objets connectés populaires s’inscrivent dans ce phénomène de fusion des interfaces hardware et software, le Nest originel en étant un bon exemple. Inspirés des smartphones, ce sont essentiellement des boites auxquelles on vient greffer des écrans, porteurs d’intelligence numérique. Ajouter l’écran c’est ajouter symboliquement l’intelligence qui va avec.

Un changement profond est arrivé récemment avec les objets connectés porteurs d’intelligence artificielle sans écrans. Les assistants domestiques Echo d’Amazon et Home de Google appartiennent à une nouvelle typologie d’objets connectés : des objets porteurs d’intelligence qui ne le montrent pas. L’Echo ou le Home de Google sont des boites sans écrans. Un signal lumineux faisant office de témoin de l’intelligence artificielle qui dort dans la boite (à l’image d’HAL dans 2001).

Google Home & Amazon Echo

Contrôlés par la voix et connectés en wifi, ces objets n’ont pas besoin d’écrans. Ils ont dépassé l’âge de l’écran avec tout ce que cela implique : leur usage est fluide, plus besoin de s’assoir derrière son ordinateur, de sortir son téléphone de sa poche, de leur accorder une large part de notre concentration. Ils sont avec nous partout et tout le temps, à la fois dans notre poche, dans notre cuisine, dans notre voiture. Leur ubiquité associée à la fluidité de leur usage change profondément notre relation : où que l’on soit il suffit de parler à voix haute pour être en contact avec l’intelligence artificielle.

Gestalt de l’intelligence artificielle

Dans leur aspect tangible l’Echo ou le Home sont plus proches d’enceintes connectés en plastique que de robots humanoïdes. La science fiction a longtemps rêvé ces machines avec lesquelles ils nous seraient naturel d’interagir, et nous n’en sommes finalement pas si loin. La question de l’humain dans le design des interfaces des IA est centrale, et si ce n’est dans la forme de l’objet qui les porte, l’Echo et le Home sont humanoïdes par leur interface : la voix.

Xiaomi Mi MIX designé par Philippe Starck, le smartphone est réduit à son essence : son écran, occupant toute la face avant du téléphone

Designer l’Echo ou le Home c’est questionner le lien entre cette boite en plastique avec laquelle nous dialoguons et les services que nous proposent ces assistants virtuels. Pour le smartphone, comme nous l’avons vu, le lien virtuel / tangible se fait par l’écran. En l’absence d’écran quel lien reste-t-il entre la boîte et les réseaux de neurones faisant fonctionner l’IA ? La dichotomie classique forme / fonction semble ici se renouveler dans la distinction hardware / software. Le matériel s’éloigne peu à peu du logiciel qu’il contient, et cela pose au designer la question d’une nouvelle Gestalt (harmonie entre la forme et la fonction) de l’intelligence artificielle.

La voix — et donc par extension la captation et la diffusion de son — répond temporairement à cette question pour l’Echo ou le Home. Leur interface est le son, comme celle du smartphone est l’écran. Mais la question est plus large : dans notre relation aux assistants virtuels avons nous besoin de matérialité ? Devons nous donner corps à l’intelligence artificielle ?

Du design dans l’appréhension de l’intelligence artificielle

De nombreux objets connectés arrivent en ce moment sur le marché, chargés des promesses de l’intelligence artificielle. Leur but est clair : se faire aimer ($$). Pour cela ces objets doivent séduire, et ce au-delà des capacités de leurs IA, à l’image des recherches sur la personnalité des assistants vocaux par exemple, et sur leur forme.

LG Hub Robot : le robot domestique qui cligne des yeux

En effet, le dernier Consumer Electronics Show (CES) a vu l’apparition d’objets connectés “sympas”, “ressemblant moins à des machines et plus à des potes”. Leur objectif est dans un premier temps de nous donner envie d’essayer leurs technologies futuristes et dans un second temps de créer un attachement. Cette tentative est intéressante car elle marque une rupture dans la perception des objets technologiques. Pour les concepteurs de ces assistants c’est accepter qu’au delà de tous les services que les IA proposent, la forme des objets qui les contiennent joue un rôle majeur.

“C’est un bon moyen de ressentir de l’affinité”

explique, Ian Cartabiano, le designer de l’IA de la Toyota Concept-i, présentée également au dernier CES et conçue pour s’adapter aux émotions du conducteur et des passagers. En concevant des objets attachants, les designers nous lient à ces objets et par extension à ce qu’ils contiennent. Ici, le design construit intelligemment un pont entre le monde humain — attaché aux formes, aux couleurs, aux matières — et le monde de l’intelligence artificielle, à la tangibilité limitée.

La forme rend la fonction accessible au plus grand nombre. Sans doute est-ce là une Gestalt de l’intelligence artificielle, tentant une approche douce par le tangible pour rendre ces objets utilisables. Un design construisant des ponts entre l’humain et la machine, facteur important de l’accessibilité et donc de l’adoption et de la démocratisation des nouveaux outils technologiques. Ceux-ci devenant de plus en complexes, le rôle du design devrait être de plus en plus important.