Se dépasser, c’est la seule course qui ne finisse jamais

Samuel B. Rozenbaum
Apr 9 · 5 min read

ÇaÇa aurait été pareil s’il avait été piéton. Londres noire de monde, Oxford Street à l’approche de Noël. Il faut concevoir chaque pas sur le trottoir, l’intellectualiser, l’opérer avec l’appréhension de celui qui sait l’accident probable au moindre virage. Il est des cas où il faut accepter le présage d’un crash imminent. Ça aurait été pareil, mais dans ce cas, le choc a eu lieu quelques semaines après la grande messe consumériste, sur une route désertique de Gaspésie.

Cette région reculée du Québec est une de ces contrées qui le semble d’autant plus en période de gèle. La neige, maîtresse du silence, accentue la sensation de lointain, l’impression de vide. D’un côté, les arbres en manteaux blancs se protègent, et de l’autre le Saint-Laurent laissent le froid s’amuser à sculpter le ressac. Tout prend l’allure d’un lieu lunaire. Des creux, des bosses, des croûtes, une constellation d’aspérités renforcées par le soleil, témoin fidèle même quand on ne l’attend pas. Il brille d’ailleurs trop ce jour-là. Dans le ciel émeraude, de tout son éclat, il sème le doute sur la raison et la saison. Ça aurait été pareil en pleine mégalopole, mais là, au beau milieu de l’hiver et de ce décor désolé, à l’avant d’une berline démesurée, c’est plus cohérent. Parfait et pire à la fois.


Début 2008. Rémi travaille pour Santé Canada. Il parcourt les écoles primaires et secondaires de la province pour sensibiliser les enfants sur les dommages du tabagisme. Au volant d’un engin trop imposant, devant un tableau de bord géant, il profite d’une pause musicale dans l’autoradio pour expulser de ses narines le parfum trop aseptisé de cette voiture de location qui n’a pas encore assez servi. Il boit une gorgée d’eau puis pose la bouteille à sa droite au moment exact où la cinquième plage du disque démarre.

Ça commence par le chant, puis presque immédiatement, un piano, solitaire lui aussi. Rémi capte la douceur, les vagues veloutées de la voix de Zazie. À peine écoute-t-il les paroles que les chœurs l’agrippent, le happent, et cette nappe de cordes qui l’enrobe. Par réflexe, Rémi décélère. Peut-être cherche-t-il à ralentir les images autour de lui, à se projeter dans un clip-vidéo-dont-vous-êtes-le-héros. Ou alors s’est-il simplement aperçu de l’électrochoc qu’il vient de recevoir.

❝ J’oublierai ce mois d’août où j’ai dû faire la route sans toi, sans doute.❞

Par principe, on n’analyse un réflexe de protection qu’après coup. Rémi est dévasté. Il revit sa rupture de l’été dernier, les semaines sur deux où il a difficilement dû apprendre à s’occuper de son fils, mais surtout, dans les paroles de la chanson, il entend Zazie lui rappeler tout ce dont il devra se souvenir, une fois que la tristesse se sera estompée. Les yeux, la voix, les mains, les mots d’amour qui restent là. Les jours et l’heure, la peau, l’odeur, l’amour qui reste là. Sauf que Rémi n’a rien gardé de tout ça. Le paysage extérieur est à la mesure de son paysage intérieur. Dehors aussi tout est gelé.

Face aux décors immaculés, aux pics de beauté pure, Rémi est bouleversé. Dans une même image, de l’autre côté du pare-brise, il voit la vie et la mort. Dans son rétroviseur, il en manque un. Il perçoit à quel point il est passé à côté du vivant jusqu’ici, préférant le confort de son mental, oubliant le réel et le présent. Il comprend son absence omniprésente, aussi bien dans cette histoire qui vient de se terminer que dans ses actions passées. Il revoit les tensions avec son ex-conjointe, son besoin d’endosser un rôle à l’arrivée du bébé, l’impression de disparaître, de devoir vieillir plus vite que prévu. Et puis son désir immuable de séduire, ses relations extra-conjugales, son habilité à trouver les pires façons de sortir d’une situation qui ne lui convient pas. Surtout, ne jamais s’exprimer, ne jamais dire, ne jamais réagir.


Et comme si ce n’était pas assez, il plonge plus profond encore, en 1995. Au dernier étage de cet hôpital aux murs trop blancs, aux néons médisants. Là où son frère est mort du sida. Il revoit l’absence, de ses parents cette fois, inaptes à réagir. Il se souvient de son plexus bloqué, de l’étouffement d’alors en France, là où le jugement et les étiquettes sont aussi imprégnés que dans sa famille. Et son besoin de fuir, à vingt-quatre ans, vers Montréal. Ça ne fait que deux mois qu’il est mort.

Rémi a longtemps cru avoir semé ses démons sur son vieux continent, il comprend avec un retard de treize ans qu’il lui faut les affronter, accueillir ses douleurs d’antan pour vivre maintenant. Tôt ou tard le jet-lag s’estompe, le décalage horaire ne nous laisse plus d’avance. Alors même si on a fui à travers le monde, on n’a plus le choix que de se retrouver face à soi. Sur cette route rectiligne et désolée de Gaspésie, Rémi sait qu’il ne peut pas en réchapper une fois de plus.


La vue embrumée, Rémi embraye sur cet état. Il pleure à n’en plus finir, tordu de douleur et de repentir. Il veut évoluer, s’apprivoiser lui-même autant qu’apprendre l’autre. À trente-six ans, ça n’est pas trop tard. Il est persuadé que si noirceur et lumière peuvent cohabiter là, dehors, dans ce paysage irréel, que si aujourd’hui il est capable de voir cette grâce et de capter l’harmonie de la douleur incrustée à la beauté, c’est que tout n’est pas perdu pour lui.


Deux mille dix-huit. Protégés jusqu’ici de la chaleur caniculaire par un nuage surplombant le quartier d’Outremont, un rayon de lumière vient maintenant caresser le visage de Rémi et lui donne l’air sage d’un Gandhi. Il me prouve à chaque phrase qu’il a appris à communiquer au-delà de ses peines, par-dessus la colère. Il m’explique comment il a instauré des échanges quotidiens avec son fils. Il espère lui éviter ainsi la même déception parentale.

❝ Finalement, dès que j’entends cette chanson, je revis toute la route. La douleur est estompée alors je peux maintenant voyager en paix dans mes espaces intérieurs. C’est la chanson la plus bouddhiste que je connaisse.❞

Comme quoi, même si grandir fait souffrir les articulations, il est possible d'atteindre la sérénité lorsqu'on se remémore les distances parcourues.

Écoutez Ça de Zazie.Entrevue réalisée à Montréal, à l'été 2018.
Pour en savoir + :
Rémi Coignard-Friedman, Zazie
Texte & photos :
Samuel R.

Scribe

Stories that matter. Emotion first and foremost.

Samuel B. Rozenbaum

Written by

Si ma croissance est terminée, pourquoi mon front continue-t-il de grandir ? ● Explorateur de mots, de notes, et d'images.

Scribe

Scribe

Stories that matter. Emotion first and foremost.

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade