Souvenir de juin 1928

J’ai enfin trouvé la voie ou plutôt, cette voix intérieure qui m’appelle et me pousse à écrire sur son histoire. Parce que dans la sienne, il y a un peu de la mienne. Au bout de cette voie, c’est comme une nouvelle rencontre, d’un ancien temps, d’une autre époque, c’est ici et maintenant à la fois, c’était avant et ce sera demain.

Dans sa chambre, il y avait une vieille armoire brinquebalante qui selon moi, avait toujours été là. Jamais elle n’avait été remplacée par une autre, un peu comme ce dessus de lit en satin d’un autre âge. Ne plus les voir m’aurait sans aucun doute beaucoup perturbée. Il y a des choses comme ça que l’on n’aime pas voir changer. Sa chambre était comme un sanctuaire, une pièce dans laquelle je ne mettais que rarement les pieds. Les occasions de se rendre dans cette pièce étaient rares. Pourtant, je la connaissais par cœur. Ce tapis, ce dessus de lit, ces livres sur les étagères, sur sa table de nuit, partout où il était possible d’en ranger.

Et cette valise.

Je ne sais pas comment ma curiosité a pu ne pas être éveillée plus tôt par cette vieille valise poussiéreuse posée en haut de l’armoire. Sans doute faisait-elle tellement partie du décor que l’on passait devant sans que notre regard ne s’y attarde, sans s’y accrocher. La crainte de ne pas savoir ce qu’elle contenait, ni ce que l’on cherche, nous aurait-elle empêché d’y prêter attention ? De nous plonger dans cette malle aux trésors, où l’on fouille pour trouver on ne sait quoi ?

Comment la plupart d’entre nous devaient même en ignorer la simple existence, moi y compris ? Jusqu’à ce qu’elle m’en parle.

Dans cette valise recouverte de poussière que j’ai fini par aller chercher, perchée sur un tabouret, il y avait des tonnes de photographies. De tous les âges, de toutes les époques, de tout un tas de gens dont on a plus ou moins déjà entendu parler. Ouvrir cette valise d’un autre temps, c’était partir à la recherche de souvenirs qui ne m’appartenaient pas : des siens et de ceux des autres.

En la déplaçant, un nuage de poussière s’est détaché, venant me gratter la gorge et le nez et piquer au vif ma curiosité. Je l’ai laissée tomber dans un bruit sourd : je savais que tout ce qu’elle contenait était précieux mais pas fragile. Je l’ai trainée jusque dans son salon. C’était là le lieu de toutes les confidences. J’ai attrapé un tas de photos, les ai fait défiler rapidement. Des clichés, instantanés de moment précieux qui me révélaient des histoires, son histoire. Des moments de vie derrière lesquels on peut s’imaginer un repas de famille, des vacances à la mer, des jours d’école.

Ces vieilles photos m’ont rappelé à quel point elles n’avaient pas la même signification qu’aujourd’hui. A l’époque, elles transmettaient des souvenirs, dans la durée, à travers les générations. Aujourd’hui, elles affichent des moments, présents, éphémères et anecdotiques. Que se diront ceux, dans cinquante ans, qui les regarderont ? Pourront-ils seulement les voir alors qu’elles ne sont pas vraiment réelles, pas matérielles, qu’on ne peut pas les tenir entre nos mains, sentir la douceur du papier et son odeur d’humidité.

Parmi toutes, une a retenu mon attention en particulier et pas seulement parce qu’elle semblait être la plus vieille, jaunie par le temps et un peu cornée sur les bords. Plutôt parce qu’au dos, une date était écrite à la plume de manière appliquée, comme pour la marquer dans le temps et lui donner de l’importance.

« Souvenir de juin 1928 ».

C’est ce qui est écrit au dos de cette photo.

Sur cette photo, trois femmes : j’apprendrai plus tard qu’elles s’appellent Marie, Jeanne et Yvonne.

Marie a neuf mois. C’est un bébé rondouillard. Elle est costaude. Elle est habillée d’une robe blanche. On dirait presque une robe de baptême. Elle paraît étonnamment propre et guindée comparée aux vêtements austères des deux autres femmes. Les deux autres, ce sont Jeanne et Yvonne. Marie est assise sur les genoux de Jeanne. Jeanne a vingt-sept ans ; quasiment l’âge que j’ai aujourd’hui. Jeanne, c’est la mère de la petite Marie. Elle a le visage émacié, est d’une maigreur presque dérangeante. Ses yeux sont malgré tout remplis d’une sorte de malice. Ses traits marqués et son air soucieux donnent l’impression qu’elle est ailleurs, préoccupée, qui sait ? Elle esquisse un sourire forcé, pour la photo sans doute ? Un semblant de tristesse finit d’assombrir son visage.

Peut-être sait-elle déjà qu’elle va bientôt devoir laisser son enfant et qu’elle vit ses dernières heures ? Que la maladie la ronge et qu’elle mourra quelques jours après que cette photo ne soit prise. La tuberculose l’emportera plus vite qu’elle n’ait pu s’en rendre compte, comme bon nombre des membres de sa famille à cette époque. Yvonne, la troisième femme, doit avoir une quinzaine d’années. Yvonne c’est tante Yvonne, la petite sœur de Jeanne, l’une des seules qui échappera à l’épidémie.

Trois destins qui se sont croisés, un souvenir qui s’est immortalisé ce jour de juin 1928, le temps de cette photo. Neuf mois de vie passés ensemble et puis tout s’est arrêté. Le début de l’histoire pour l’une d’entre elle : celle de Marie. Et c’est son histoire à elle, à cette petite fille assise sur les genoux de sa mère morte trop tôt, que je cherche à raconter. Parce que voilà, Marie, j’ai eu la chance de la rencontrer, de faire sa connaissance, d’aller dans sa chambre et d’ouvrir sa malle aux trésors remplie de vieilles photos. L’autre chance que j’aie eue, c’est qu’elle a fait partie de ma vie ; elle l’a marquée, aussi.

J’avais fini par l’oublier mais c’est elle qui m’a montré cette photo la première fois. Elle qui a choisi de m’en parler, de la prendre comme le point de départ de ce qui est devenu bien plus qu’un projet : une aventure.

Soixante ans nous séparent elle et moi. En soixante ans, on construit une vie, une famille, on travaille, on a des enfants, on se marie et on divorce aussi, parfois. Les enfants quittent le nid, font des enfants à leur tour, qui font des enfants à leur tour. En soixante ans et plus, on est une maman puis on devient aussi une mamie, et une mamie-mamie.

Si on fait quelques calculs, aujourd’hui, je n’ai pas encore trente ans ; je n’ai donc pas encore vécu la moitié de ce qu’elle avait vécu quand on s’est rencontrée elle et moi. Elle a soixante ans de plus que moi, autant dire qu’en termes de vécu, elle est beaucoup plus avancée.

Soixante ans nous séparent et je la sens pourtant si proche. C’est peut-être parce qu’elle est si ouverte ; bien dans son temps, comme on dit. Peut-être aussi parce que je sens qu’elle m’écoute et me comprend si bien, malgré sa sourde oreille dont on se moque, parfois, à son insu.

Pourquoi avoir eu envie de raconter son histoire ? Je ne le sais toujours pas vraiment. Poussée par l’envie qu’elle m’emporte avec elle dans ses souvenirs et celle d’en faire quelque chose de beau ? Poussée dans le dos comme debout au bord du plongeoir de cinq mètres, je lui ai demandé un jour si je pouvais écrire sur sa vie. Je me souviens de ce dimanche après-midi où je lui ai fait cette requête un peu particulière, hésitante et pas tout à fait sûre de moi. Peut-être avais-je peur qu’elle ne me refuse cet honneur ; ou peut-être qu’au contraire, avais-je d’autant plus peur qu’elle ne l’accepte car cela impliquerait forcément de devoir me lancer, pour de vrai.

J’étais debout, dans sa cuisine, un verre de jus de pomme « Made in Bretagne » à la main et je me suis lancée.
- « Mamie, j’ai quelque chose à te demander. »
- « Oui, je t’écoute ? » m’a-t-elle répondu.
- « Voilà, j’aimerai écrire sur ta vie ».
- « Ma vie ? Mais ma vie n’a rien d’intéressant. »

Si, puisque ta vie commence par ce souvenir de Juin 1928.