Suivons les fakirs

Réflexions sur l’esprit critique et l’urgence de poser des questions plutôt que d’y apporter des réponses

River Front by ranganath krishnamani

Philosophie. La mélodie de ce mot ancien – philo, j’aime, et Sophie, prénom de la sagesse – disparaît trop souvent sous le scandale de sa prétendue inutilité. Au mieux, lorsque la philosophie n’est pas réputée vaine ou idéaliste, elle n’est mobilisée que par les marronniers radiophoniques nous informant, au mois de juin, de l’entame des examens par le bac de philo. (La sagesse dans le mot s’est perdue en chemin…)

La présence d’une matière intitulée philosophie aux épreuves du baccalauréat est une spécificité française aux racines historiques. Elle est d’ailleurs celle dont je suis la plus fière lorsqu’à l’étranger – juste devant le pastis, le vin, et le fait de boire avec plus de modération et d’élégance que ne le font les Britanniques. (Pour plus de précision, voir «binge-drinking» sur YouTube). Je m’effraie cependant du peu de crédit accordé au monde des Idées cher à Platon et m’inquiète de ce que le monde soit divisé en deux catégories contraires, l’utile et l’inutile. Alors que les idées précèdent, ou sont du moins indissociables, des actions, comment refuser son crédit à la discipline qui forme ces mêmes idées ? Y a t il un sens à mesurer la valeur de quelque chose à l’aune de son utilité ?

La philosophie est d’actualité

L’absurdité de ce découpage ne devrait pas nous laisser si indifférent-e-s. Les idées politiques sont en effet les premières victimes de ce discrédit. Sous prétexte qu’un parti s’appuie sur une réflexion, un idéal, un espoir, ses propositions seront immédiatement taxées d’idéalistes. Je m’interroge : depuis quand «l’idéal» est-il devenu une insulte ? À quel moment le mot «rêveur» s’est-il transformé en injure ?

Donnez moi une raison de vivre «utile» et un mode d’emploi. Utile pour qui ? À quoi ? Il paraît que le sentiment de son utilité est une composante essentielle du bien-être en entreprise. Dans le vaste éventail des bullshit jobs, les seuls qui soient réellement utiles – professions médicales, corps enseignant, monde paysan – sont soumis à une pression économique et financière dont le coût à long terme est évident. Point de salut du côté des start-up, à moins que vous ne considériez le fait de se faire livrer des chips en un temps record comme un progrès pour l’humanité.

City Skyline by ranganath krishnamani

L’enfant avale les préjugés en même temps que sa soupe

Parce qu’elle apprend à questionner, à interroger la «doxa» – soit les idées communément répandues, les préjugés – la philosophie ouvre la voie à la multiplicité des points de vue qui enrichit le débat. Elle fournit les armes à celles et ceux qui, meurtri-e-s par les préjugés car né-e-s dans le mauvais pays, du mauvais sexe, ou avec la mauvaise santé, sont le mieux à même d’interroger, critiquer, questionner, réfléchir, comprendre.

La philosophie ouvre la voie à la multiplicité des points de vue qui enrichit le débat

Face à l’énoncé d’une prétendue vérité brute, si en vogue en ce moment au travers du fact-checking et du Big Data, elle nous impose de ne pas tout prendre pour argent comptant. Qui parle ? Comment ? Quels outils sont employés ? D’où vient le locuteur/ la locutrice ? Quel est son cosmos mental ? Quelle est la boîte noire (algorithmes, data…) et qui est en droit de l’ouvrir ? Les femmes et les minorités raciales sont par exemple les premières catégories discriminées par le recours aux algorithmes de matching, qui mettent en relation demandeur-ses d’emploi et entreprises.

Lève-toi et marche

Loin de moi l’idée de vous faire miroiter les lendemains qui chantent. La sortie de la caverne promise par Platon ne me semble guère faisable : se débarrasser d’un pan de nos préjugés nous précipite aussitôt dans un autre, et de la pire manière qui soit, hautaine et sûre d’elle du fait d’un premier éclat. La philosophie est un processus douloureux et ininterrompu de questionnement sans relâche de soi et des autres. Peu de gens suivent les fakirs dans leurs chemins escarpés et pavés de clous …

Taxé-es de Cassandre car bouleversant nos conforts, la tâche des philosophes est loin d’être aisée. L’apprenti-philosophe devra en outre faire le tri entre les pseudo-sages, les faux savants, les sophistes de tous temps dénoncés. (Pour cela, l’usage de la lecture et de son cerveau est fortement recommandé).

Une discipline exigeante du doute, voilà ce qu’est la philosophie. À celles et ceux qui se poseraient encore la question de son utilité, je préconise deux à trois doses philosophiques par jour, sous forme de podcast des cours du Collège de France, à consommer sans modération !

Sadhu #6 by ranganath krishnamani
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