Un Désir de Cathédrale

Elle dit ça d’une voix enjouée et, en même temps, elle le dit tout doucement:

Est ce que t’as une histoire pour les cœurs brisés ? Tu sais, une jolie histoire avec un héros et où ça se termine bien?
Ça me ferait du bien, je crois.

Je lui raconte de mémoire un conte des frères Grimm, le roi Bec de givre — ou Barbabec, je n’ai jamais vraiment su quel était le titre exact.

Lorsque j’eus terminé de raconter l’histoire, je la regarda.

Elle avait les paupières fermées et je voyais, juste sous la chair, ses yeux rouler et bouger dans tous les sens.

Puis elle prit une grande inspiration, ouvrit les yeux et sourit:

Je pense souvent à tout ce qui se passe en ce moment.
Non, en fait, je crois que j’y pense trop.
À la mort — qui est partout je trouve.
Et je pense aussi…
Tu sais quand il y aura des robots et des machines tout autour, quand nos poumons seront de métal, quand notre amour se fera à distance, quand notre amour ne sera même plus digne de nos rêves, qu’est ce qu’il restera?

Je regardai par terre puis je levai la tête et regardai le ciel longuement.

Je lui demanda alors sans détour qu’est-ce qui l’a retenait en vie aujourd’hui, qu’est ce qui faisait que le matin, plutôt que de se suicider, elle décidait de se réveiller, de s’étirer, de prendre une douche et si elle en avait le temps de se brosser les dents, de prendre un café et de se jeter dans l’arène ?

Oui, après tout, qu’est ce qui la retenait?

Rien.
Tu as raison,
Rien.
L’habitude.
La lâcheté aussi peut être.
Et puis,
Et puis…
Tu sais, quand tu m’a raconté le conte du roi Barbabec tout à l’heure, ça m’a fait drôle: je me suis sentie bien, je me suis sentie, je sais pas, c’était un peu comme un onguent délicat.
Tu m’as guéri, momentanément guéri, mais t’écouter m’a guéri d’un truc.
Peut-être ma volonté de toujours croire que l’amour, c’est pour les autres ou de croire que la réussite, c’est pour les autres — ou de croire que la vie, oui, la vie, c’est pour les autres.
Ahhh.
C’est dur à dire.
Tu sais ce que c’est, non?
Je vais être honnête tant qu’à faire:
Le matin, je ne me tire pas une balle parce que je reste fidèle à une chose, et une seule: je sais qu’un jour, je serai bien, je sais qu’un jour je m’aimerai vraiment pour ce que je suis et pour rien d’autre.
Je sais qu’un jour, le soleil se lèvera pour moi et je serai là en train de caresser l’écume de mes rêves et qu’ils auront pris formes.
Et je sais, à ce moment là, que plus rien n’aura d’importance, que je meurs dans la seconde, que je sois noyée, la pauvreté dans le monde, le sida, les guerres, toutes les pollutions, les viols, la place de chacun, notre avenir à tous, plus rien n’aura d’importance car c’est comme si j’accédais alors à ce qui me tient réellement en vie, un lieu qui n’est pas à toi ni à moi, un lieu où tout ce que je suis est accepté et laissé libre de s’épanouir.
Et tant pis si je parle au futur, je sais qu’en fait, c’est au présent que je m’adresse à moi-même.
Enfin du coup je sais pas si je réponds vraiment à ta question mais voilà pourquoi je ne saute pas de mon 6ème étage ou pourquoi je ne prends pas assez de médicaments pour ne plus jamais me réveiller.
Pour ces moments — comme des petites clés du Paradis.
Et parce que je crois, non je sais, je sais résolument, que ces moments, ces sensations sont les préfigurations de ce que je vais vivre.
Alors je patiente.
Alors je me tiens prête.
Au fond de moi, je me sens juste impuissante face à la pollution, la montée des eaux et tout.
Et puis les robots en sois je m’en fous. Qu’ils viennent.
Qui sait si les machines ne rêvent pas elles aussi?
Hein, qui sait si quand il n’y aura plus de frontière entre l’humain et la machine (si jamais il y en eu une), qui sait si elles aussi n’auront pas le désir du paradis, l’envie de communier avec tout ce qui est?

J’ai longtemps hésité avant d’écrire ces lignes car maintenant mon amie est morte.

Elle ne s’est pas jetée du 6ème étage, ni rien qui s’en approche.

Elle s’est faite renversée par une voiture et on n’a rien pu faire.

L’automobiliste. Son copain qui était avec elle. Les gens autour.

Les secours qui sont venus, après.

Comme on dit: elle est morte sur le coup.

Je n’ai jamais bien su ce que ça voulait dire, mourir sur le coup.


Lorsque je suis allé à son enterrement, il n’y avait pas de larmes — enfin si, mais pas comme j’aurais pu l’imaginer.

Elle m’avait toujours dit que sa famille était une immense famille.

Et lorsqu’on a déposé son cercueil en terre, avec une rose fraîche dessus, c’est vrai qu’on était une foule autour d’elle.

J’aurai vraiment voulu lui dire que je l’aimais, que la dernière fois qu’on s’était vu, ça avait été trop court.

J’ai ri, doucement.

Je regardais autour de moi et c’est fou ce que les visages des gens étaient sereins.

Puis une vieille dame vint vers moi, à pas mesuré.

C’était sa grand-mère, vêtue d’une robe simple et noire.

Je ne l’avais pas vu depuis des années, mais elle se souvenait de moi. Elle se souvenait même de mon prénom.

Elle s’appuya sur moi et prit ma main qu’elle tapota, doucement, tout doucement.

Tu sais Valentin, elle t’aimait beaucoup.
Elle me parlait souvent de vos conversations.
Je me souviens, comme elle était pleine de fougue. Et sérieuse avec ça.
Ça lui a fait du bien que vous vous voyiez encore, après tout ce temps.
Maintenant, écoute moi, écoute moi bien.
Ce sont des choses que tu apprends quand tu portes assez de rides pour laisser la pluie trouver son lit dans ton visage.
Nous avons tout le temps du monde pour porter le deuil des êtres chers.
Et nous n’avons que cette vie pour contribuer à la joie qu’ils nous ont donné, la joie que nous avons reçus en vivant avec eux.
Nous n’avons que cette vie pour nous donner entièrement à elle.
Alors pleure, pleure, pleure aujourd’hui car tu es en vie.
Et souviens toi: rien n’est plus fragile que le rire, car le rire, c’est notre grâce, notre sang, notre cœur.

Elle ferma les yeux à ce moment là.

C’est drôle que je te dise tout cela maintenant.
Tu le sais peut-être déjà, en plus.
Tu n’es plus le petit garçon que j’ai connu, avec tes mèches claires qui tombaient sur ton front.
Ce que je voulais te dire, c’est que je crois qu’elle aurait aimé que tu continues de te dresser parmi celles et ceux qui ne croient en rien d’autre qu’en l’amour.
Tu sais,
C’est comme ça qu’on faisait des cathédrales, avant.
Et ainsi, on ne meurt jamais vraiment.

Le dessin, sans titre, est de Marcel Storr.


Voici un lien vers le conte du Roi Barbabec.