Une envie de vivre, infinie

Une de mes amies proche, appelons la Ana, vient de se séparer de son compagnon.

Elle me dit cela alors que nous nous baladons parmi les feuilles volantes des bords de Seine.

La lumière est blanche et fait comme de la poudre sur les façades de pierre des bâtiments qui défilent au gré de notre marche.

J’aime ce moment de la saison où le ciel, semble t’il, n’est pas assez grand pour contenir tout un crépuscule d’automne.

Ana pleure.

Elle pleure tout le temps en ce moment me dit elle.

Ça me fait du bien

Elle se mouche et renifle bruyamment puis marque un temps de pause.

Je ne sais pas comment m’en remettre.
Je ne sais même pas si je vais m’en remettre, en fait.
C’est bizarre non? Ce moment où tu regrettes presque d’avoir rencontré la personne avec laquelle tu as partagé toute ta vie — tellement ça fait mal.

J’ai pris sa main et, en l’entourant de mes deux mains, j’ai soufflé dessus pour la réchauffer.

J’avais l’impression que c’est tout ce que je pouvais faire.

Le reste de l’après-midi, on a continué de marcher sans vraiment parler.

On a fini dans un bar du marais où je ne sais trop comment on s’est fait virer parce qu’on faisait trop de bruit.

On riait trop.

Je ne sais plus de quoi.

Certainement de nous même.


Je sais que le soir en repensant à cette journée d’errance bienvenue, je me suis demandé sincèrement:

Comment se remettre d’une séparation amoureuse?

Et il y a quelque chose qui m’a paru important:

Avant de se remettre d’une séparation, avant de dire au revoir à tout cela, de laisser partir cette mémoire, nous pouvons déjà apprendre à dire bonjour.

Bonjour à ce que l’on ressent, bonjour à ce que nous avons vécu, bonjour à chaque instant.

Avant de se remettre, de se débarrasser, de faire table rase, apprenons à poser la main sur la table de notre conscience et, doucement, délicatement, apprenons à enlever un à un les couverts, les assiettes que nous avons laissées là sans forcément y prendre garde.

La paix vient avec une forme d’ordre et de confiance dans nos actes.

Si nous sommes confus, si nous trépignons, si nous tenons à rester les yeux fermés sans regarder intensément, regarder ce qui demeure en nous et devant nous, dire au revoir à une relation, dire au revoir à nos peurs de solitude, d’inaccomplissement et de rêves brisés va être difficile.

Et vraiment pénible.

Car nous serons en train de faire semblant.

Semblant de croire que ça va bien, semblant de croire qu’il y a des recours, des échappatoires, semblant de croire que l’on peut diluer notre peine dans l’oubli du quotidien et des tâches que nous nous donnons à faire.


Une séparation est l’occasion d’un beau rendez-vous avec nous-même.

Rendez-vous inconfortable et exigeant.

Qui sommes-nous et où en sommes-nous?

Et qu’avons nous fait?

Et que faisons nous, maintenant?

Qu’allons nous choisir de dire, de faire, de croire?

Une séparation peut être aussi cette belle croisée des chemins où nous pouvons prendre l’orientation de ce qui nous fait réellement grandir.


Grandir est toujours, selon moi, grandir en amour.

En amour de soi et en amour de toutes les présences qui font notre vie.

Il y a un philosophe que j’aime beaucoup.

C’était aussi un conteur d’histoire, un homme qui a choisi pour carrosse la vérité de nos relations et ce qui unit le je au tu et le tu jusqu’au nous.

Cet homme s’appelle Martin Buber et dans une de ses conférences données en Allemagne il y a fort longtemps, il disait:

Commencer par soi mais non finir par soi,
Se prendre pour point de départ mais non pour but,
Se connaître, mais non se préoccuper de soi:
Voilà ce que peut être, éventuellement, le chemin de l’homme et de la femme, le chemin vers notre propre humanité.

La séparation, dans ce qu’elle nous permet de vivre de terrible, de triste et de désespéré à la fois, nous donne l’opportunité de nous connaître.

Est-ce que cela en vaut la peine?

Est-ce que nous devons tous passer par là pour s’aimer, pour grandir et pour être réellement apte à vivre avec notre propre lumière?

Cela, je ne le sais pas.

Chacun apportera sa réponse, avec toutes les nuances de son être.

Ce que je sais, ou plutôt, ce que je découvre et incarne avec prudence, chaque jour:

Il est impossible d’être vrai et de vivre sereinement avec une personne, partager de cœur à cœur une relation tant que nous n’avons pas déjà appris à vivre de nous, à vivre avec nous, à vivre, simplement, en nous considérant comme le moyeu de cette vie que personne d’autre que nous peut vivre.


Vive une séparation est peut-être l’opportunité de faire l’expérience de cette place unique et sans pareille où nous découvrons d’une certaine manière et avec force qui nous sommes et quelle est donc cette maison des merveilles dans laquelle nous vivons.

La maison de notre cœur, ce lieu où nous découvrons la porte, les murs, les fondations et les fenêtres, ce lieu que nous apprenons à connaître, ce lieu dans lequel nous habitons et où nous explorons peu à peu toutes les façons d’ouvrir et de fermer la Porte à toutes les rencontres qui se font jour, toutes les possibilités inouïes du quotidien.


Alors,

Comment se remettre d’une histoire?

Honnêtement, je n’en sais rien.

Peut-être n’est-ce pas la bonne question.

Peut-être n’est-ce même pas une question.

Peut-être que se séparer de quelqu’un est l’occasion qui nous est donné de nous rappeler d’une grande force, une force immense, une force que nous sentons en nous, irréductible et mystérieuse – et qui, dans le silence, est présente à chacun de nos gestes et de nos mots.

Une force comme un acte de resistance, une manière de résister au sentiment que nous avons parfois de notre propre impuissance.

Une force qui est là, lovée au cœur de notre être et qui nous pousse à vivre, qui nous donne l’envie de vivre, une force qui nous dit:

Continue
Continue
Continue:
tu verras, cela aussi tu le traverseras

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