Lee-Lou. Elle est jeune, belle, et surtout, elle a le goût de l’amour. Mais peut-on être amoureux quand on est mort ?

Freddy Woets

Tout commence par un verre de trop, un instant d’inattention, un bus… et un type écrasé sous les roues. Ça crie, ça hurle, le type se relève et se contemple, raide écrabouillé sous la gomme… et du coup, tout se complique. Quitter un bistrot pour l’Éternité, ça n’est pas aussi simple qu’il y paraît. Voilà notre mort en route pour un road-trip entre deux mondes, celui des vivants qui ne le voient pas, celui des trépassés qui errent dans l’éternité ; le paradis, l’enfer, c’est bon pour ceux qui y croient ! Mais surtout, le temps va être long… dans quatre milliards d’années le soleil commencera à rougir, à gonfler, à absorber la terre avant d’exploser. Dans quarante milliards d’années l’énergie noire aura eu raison de l’univers et il ne restera que ténèbres et protons. Il se demande ce que ressent un proton dans les ténèbres… En attendant, les gens passent sans le voir, et aucun fantôme en vue. Où sont donc passés les morts ? Et s’il allait hanter Paris ? Soudain, au hasard d’un wagon (oui, même les morts aiment le train), la rencontre foudroyante : Lee-Lou. Elle est jeune, belle, et surtout, elle a le goût de l’amour. Mais peut-on être amoureux quand on est mort ?


Un avant-goût

Je m’assieds sur le tube métallique brun et regarde son ombre sur le bitume. Sans la mienne. Un gamin passe à toute bourre en trottinette et traverse ma jambe. Je mets quelques secondes, quelques minutes, peut-être, à me rendre compte de ce qui vient de se passer. Un gamin en trottinette a traversé ma jambe.

— Je n’ai rien senti.

Personne ne répond, ni fée ni grenouille, ni déesse.

Comment se fait-il que je puisse m’asseoir. Normalement, je devrais traverser la matière ? Mes atomes ont changé. Je suis de plus en plus certain que je me retrouverai un jour en proton dans les ténèbres. Combien de protons par centimètres cubes de bitume ? Par années-lumière cubes d’univers obscur ? Pour toujours ? Quelle est la notion du temps d’un proton conscient ? À moins… À moins que je devienne un proton sans conscience ? Je ne me rendrai pas compte de ce qui m’arrive ? Plus compte de rien ? Mort, en quelque sorte. Cette idée me réconforte. Le gamin repasse à toute bourre à travers ma jambe. Maintenant, je suis sûr que la caissière de la supérette ne m’a pas vu. Ça me fait une belle jambe. Quel était cet homme célèbre qui a murmuré avant son dernier souffle : « Je m’ennuie déjà » ? Un homme clairvoyant. J’ai pas eu le temps de murmurer quoi que ce fût, mais j’étais heureux, bourré depuis deux jours. À mon avis, le canin chapardeur était un fin bec, il a reconnu la viande marinée. Foie à la bibine, foie à la florentine. École de pensée. Ils ont du flair, les chiens. Je parie qu’il s’est posté sur le trottoir de La Fourmi et attend qu’Hubert en sorte, avec un peu de chance, juste avant le passage d’un bus. Tout ce que j’espère c’est qu’intuitif, il ne bouffe pas Minelda. J’aurais dû lui suggérer qu’elle apparût sur le bar ou dans la poche du blouson Lévis du peintre. Mais on ne peut penser à tout. Surtout que je suis en train de penser n’importe quoi. Oui, moi aussi, je m’ennuie déjà.

— Dieu où es-tu ?

Aucune réponse. Que l’on se sent petit devant l’immensité du vide.

— Pousse-toi camarade !

Je recule machinalement. Une vieille barbe blanche à la Darwin et Monet s’assied en grinçant de partout sur le tube. Je me demande s’ils ne sont pas placés là pour que les morts s’y assoient, ces tubes marron pliés en rectangles à rattacher ses lacets. Par qui ? Pas par un mort. Pensée stérile.

— Mort, je présume ?

Nom de Dieu, enfin ! Moi qui me croyais seul.

— Non, clown.

— Clown mort ?

— Malheureusement pas. Je suis le Clown Éternel.

Je regarde son costume en velours noir à grosses côtes et son gilet cent poches de peintre, sa casquette de marin breton. Élimés, recousus.

— J’ai l’air vieux comme ça, mais les vieux clowns, ça n’existe pas ! On joue. Il suffit que je tape du pied, que je crie : « Bang ! » et tous les gamins croient que la piste explose. Même les parents. Je suis Auguste. Le Clown Blanc, lui, il est dans la lune, il aime la hauteur ; suffit de le voir. Moi, je reste sur terre. La terre sans Auguste serait plus pareille. Ce serait une pomme sans la petite queue que les gamins dessinent au-dessus quand ils dessinent une pomme. C’est peut-être pour ça que je suis éternel.

Il soupire.

— Vous êtes triste.

— T’as déjà vu un clown gai ?

— C’est que…

— T’allais pas souvent au cirque, c’est ça ?

Je hoche la tête.

— Est-ce que j’ai une tronche toute blanche, un nez rouge, la bouche en omelette et les yeux en croix ? Une veste avec des carreaux, style table de ping-pong, un falzar en grand cacatois et des pompes quatre-vingt-quinze ?

— Non.

— Pourtant t’es en train de sourire !

C’est vrai. C’est la première fois que je souris depuis que je suis mort. J’aurais dû aller plus souvent au cirque. D’autant que les filles trapézistes m’ont toujours excité. Là haut, je les imaginais encore plus nues que les écuyères. Il n’y a pas que le Clown Blanc qui aime la lune et les hauteurs.

— Vous avez connu des trapézistes, n’est-ce pas ?

— À ton avis ?

— De bien charmantes personnes. Voyez-vous, ces femmes qui pratiquent les arts circassiens eh bien… euh…

— Bandantes !

— Oui.

Le silence s’installe. Surtout de ma part.

— Ainsi vous êtes vivant.

— Non. Éternel.

— Mais ?

— Les vivants meurent, moi pas. C’est sans doute pour ça que je vois les morts.

— Et que vous êtes triste.

— Pourquoi je serais triste ?

— Ben… la mort, on ne peut pas dire que ce soit gai.

— La vie non plus.

Passé soixante balais, trois, quatre jours de suite sans décuiter ; avant, à quarante, c’était quinze jours. C’est pas que la vie n’était pas gaie, c’est sa platitude quand j’écrivais pas qui me faisait peur. Je suppose. On n’est sûr de rien. Sauf de la mort. La mienne s’est bien passée. Je me demande ce qu’Hubert est en train de ficher.

— Il est parti avec une jolie fée.

— Hubert, avec une jolie fille ?

— Jolie fé-e.

— Minelda ?

— Je connais pas son prénom. C’est une drôlement belle petite caille. Ils faisaient des yeux ronds comme ça, les habitués du bar, même que le barman n’a pas pensé à arrêter la pompe en tirant un demi. Un chien les a suivis.

— Vous étiez là.

— Oh moi, je suis ici et là.

— Vous connaissez Hubert ?

— Quel est le clown qui ne connaît pas ce vieux génie de la bouteille ? Là, je vois que je suis en train de te faire rire. Content de t’avoir rencontré, camarade.

Il se lève en grinçant, me tape sur l’épaule et s’en va. Il est venu pour me faire rire ? Si le soleil des morts ne donne pas d’ombres, il a parfois un petit rayon. Auguste descend les marches d’une bouche de métro, disparaît. Y a un métro, ici ? Une gare, le chemin de fer, mais le métro ? C’est peut-être une ville de moyenne importance ? Qu’est-ce que j’irais fiche dans un métro ? Pour aller où ? Mais assis, à n’aller nulle part, hein ? Je me lève en souhaitant bonne chance à la maman de Gillou. Le gamin sautille d’impatience, les yeux sur la pizza qui arrive. Ils ont de l’appétit, ces petits. Elle, tu dirais la Joconde. Sacré Léonard, toi au moins, tu savais donner un sourire au Saint-Esprit !

Tous droits réservés. Freddy Woets et Numeriklivres, 2014.

  • Format numérique (ebook) — 141 pages-écrans
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