TRISTAM DEQUATREMARE

ESPACE FUMEURS

Tristam vit et produit à Montreuil où il possède son atelier dans le quartier de la Croix de Chavaux. Co-fondateur du collectif des Musulmans Fumants, il est également l’interprète d’un tube générationnel et parisianiste.

Toc Toc. Je frappe à la porte de l’atelier situé au fond d’une large cour que le bâtiment de Simplon, à Montreuil, protège de son aura discrète. Il est 19h00, Tristam surgit un peu en vrac, l’air effaré, comme un lapin surpris dans les phares d’une bagnole sur une nationale vide. Il m’attendait à 18h00, du coup, il ne m’attendait plus. Pas grave, je pénètre quand même jusqu’au centre de la pièce principale. Cette impression d’être un gamin dans un magasin de jouets pour adultes m’éblouit. Mes yeux font le grand huit. Il y en a partout. De grandes pièces à l’érotisme pop s’exhibent sur les murs.

Des filles aux seins pointus s’empilent dans des poses lascives, à même le sol, emballées dans du papier bulle transparent. Je vois des toys, des batmen par dizaines, des photos, des affiches, des dessins, de la peinture en pot. Des tubes et des pinceaux. Mon iPhone me démange. J’ai envie de snapper des centaines de détails. Tristam calme mes ardeurs et me fait visiter en parlant vite. Ses mots appartiennent au bordel ambiant, ses passions sont toujours celles d’un gosse. C’est bon signe. Il me montre un grand t-shirt jaune aux couleurs d’Usain Bolt, rebondit sur le détail d’une toile réalisée à l’occasion des JO de Pékin. Usain Bolt, toujours. En pleine course, le lacet de sa Puma est défait.

La visite de l’atelier s’arrête brusquement lorsqu‘il se souvient du motif de ma venue : des photos, un portrait. 
Il me regarde, interrogatif : “ je mets quoi ? ” Je lui suggère un truc cool qui lui ressemble, un de ses t-shirts favoris par exemple ? Quelque chose qu’il aimera voir sur les photos.

Le tour du propriétaire est bouclé. Je m’interdis de trop laisser traîner mon regard, de peur de rester bloqué sur une pièce rare, comme cette incroyable reconstitution de l’assassinat de Kennedy au 1/125e, planquée sur une étagère surchargée. Alors on tchatche, plantés au milieu de la pièce. Tristam est un bon client, il a le verbe généreux, la présence facile. Je fais volontairement l’impasse sur la bonne bonne bonne, bonne humeur du matin. À quoi bon ressusciter les 80’s, pleurer Actuel, traverser les nuits fauves, prendre le speedball express. Je pense un instant à Pacadis et j’imagine sa gueule en découvrant le prêt à liker des posts de Konbini. Vincent Cassel vendu comme une icône transgressive parce qu’il vient se faire poser des tresses de white chez les Afros de la rue Myrha en parlant comme un dealer de Saint-Ouen. Sans déconner qui peut encore croire à ça. On est des gueules cassées, on assume d’être à la marge de ce nouveau millénaire qui fête les 40 ans du Punk sur Arte pendant que les interdits pleuvent de toutes parts.

Je cale mon cul sur une petite coque bleue 70’s en plastique moulé, trouvée dans la rue. Face à moi, en légère contre plongée, Tristam trône sur un siège modulable au tissu usé. Ça me dérange, je me lève et je me démerde surtout pour choper le bonhomme à la faveur d’une bonne expression sans toutefois rompre le fil de la discussion. Je shoote, les clopes s’écrasent en piqué comme une escadrille kamikaze sur la flotte u.s. du Pacifique. On défonce le cendar à coup de mauvais goudrons… Nous sommes les têtes brulées.

Quelques jours passent et ma première consultation a piqué ma curiosité. D’autant que je n’aurais jamais dû ouvrir la boîte de Pandore des Transmusicales de Rennes. Celles de la grande époque, sous le règne bicéphale du couple Bordier Brossard. L’esprit des Trans se concentrait tout entier dans l'étroit backstage de la salle de la Cité. On y croisait Alan Vega, Philippe Pascal, Daho, Minimal Compact, Michael Franti, Blixa Bargeld, Pascal Comelade, Richard Dumas, Dominic Sonic, Public Ennemy, Etienne de Crecy, Underground Resistance, Gallon Drunk, Fugazi, Alan Gac, Don Letts, Richard Bellia. C’était le meilleur festival du monde et les années 80 y cramaient leurs dernières cartouches. Les Musulmans Fumants auraient dû en être mais n’avaient jamais réussi à franchir les portes de la capitale bretonne. Directement passés par la case prison à cause d’une boulette de shit mal planquée; La caravane des DS parisiennes lancée à pleine vitesse avait été stoppée net par les zébulons de la douane volante. Le rendez-vous foiré avec les Trans m’avait donné envie d’entendre d’autres histoires…

Je remarque pour la première fois un Batman, presque effacé à force de se faire piétiner la paillasse par les copains qui passent. Au fond de l‘atelier, un iPod crache du spécial cubana bien corsé. Tristam bosse dans la pièce d’à côté. Son iMac est usé jusqu’à la ram. Assisté d’une palette graphique à peine plus large qu’un buvard d’acide, il prépare ses futures masterpieces à gros seins. La pointe de son stylet wacom caresse les lèvres pulpeuses d’une bombasse des atolls venue se glisser sous les draps bleu lagon de la surface tactile. Ses femmes ne sont jamais loin. En fait, elles sont partout…

En le regardant dessiner une nouvelle chute de reins, je lance un peu connement “ sexe ou féminité ?” Tristam marque un temps d’arrêt puis répond en me fixant bizarrement : “la féminité… Le sexe ce n’est qu’un moment, quelques secondes. Ça n’a pas grand intérêt finalement”.

La découverte d’un article publié en 2008 par Andrew Gallix dans un blog du Guardian m’a définitivement convaincu de revenir vers le futur des smoking muslims. Tristam y était cité, avec Bazooka, les frères Ripoulin et, bien sûr, la bande des Musulmans Fumants. Dans son papier titré “France’s Pre-Banksy Art Provocateurs“, l’auteur évoque le rôle déterminant des parisiens dans l’essor de la figuration libre et surtout du street art actuel. Tristam se marre, aussi surpris que flatté : “ Précurseurs de Banksy ? Ouais, c’est pas faux. On avait quand même un petit discours. Le mot d’ordre de toutes nos actions et de nos expos en général était “Métissez-vous !” Nos influences déclarées venaient de l’Amérique du sud, de l’Afrique, des pays arabes : on mélangeait tout. Et toute la clique qui nous suivait - parce qu’on avait une vraie bande - était composée de blacks, de rebeus, de chinois… On était peut-être néo pop mais à l’inverse de Warhol qui ne quittait jamais La Factory et ne vivait pas vraiment dans l’univers qu’il décrivait, nous, on était en plein dedans…

Vêtu d’un short militaire beige et de chaussettes longues, impeccablement tirées jusqu’à la naissance de la rotule qui lui confèrent un peu de la légendaire dégaine d’Higgins, Tristam se lève pour me préparer un orgeat on the rocks. Je le rejoins du côté du micro-coin cuisine, enseveli sous le bordel organisé des cartons, des dessins et des cadres à dorures bon marché.

On se retrouve Faubourg Saint-Antoine. Actuel, qui vit ses premières heures. La fête tape dans le dur. Toujours au bon endroit, au bon moment, Les Musulmans Fumants réalisent de grandes fresques en public. “Avec nous il y avait les 3 frangins africains. Tu sais, Toure Kunda… Ils jouaient pendant qu’on peignait. On a eu de grandes discussions avec eux. Comme on était “Musulmans Fumants”, ils étaient venus nous brancher pour comprendre le pourquoi du comment. Alors il avait fallu leur expliquer la parenté avec Chester Himes”. Selon Wikipédia, le collectif à été contraint de renoncer au nom des Musulmans Fumants suite à une plainte d’SOS Racisme. Tristam balaie l’info d’un simple revers de la main : “non, vraiment… On ne s’est jamais fait emmerder. Sauf à Londres, en 84 ou 85 où l’on faisait l’équivalent de la FIAC. On était invités par le consulat de France et ce sont effectivement les français qui nous ont dit qu’il faudrait peut être penser à changer de nom car ça pourrait froisser certains esprits. Il faut dire qu’à cette époque l’Angleterre était le refuge de tous les muslims en voie de radicalisation.

L’ aventure des Musulmans Fumants à duré 10 ans. Avec une première exposition organisée en septembre 1980, dans un local de la rue des Blancs Manteaux, propriété du père de César Maurel. “ On faisait une grosse expo tous les ans. Il s’agissait toujours de trucs hors circuit, hors galerie. On a fait beaucoup de happenings, ça brassait vraiment large. Il y avait nos potes, des mecs comme Coluche et même Drucker. Il s’était pointé à l’Espace Cardin avec des russkoffs qui répétaient un opéra rock. Tout ça a vite dégénéré en bœuf avec le groupe programmé pour le vernissage“

Pierre Cardin était aussi de la partie ce soir là. Je visualise son visage se décomposer face à la découverte du faux sex-shop, secrètement monté au sous-sol, en marge de l’exposition principale.

Tristam avait poussé l’érotisme aux limites du hardcore et Cardin n’avait apprécié ni la surprise ni le goût du pop porn. Ce soir là, il avait acheté des toiles à tout le monde, sauf à ce fumiste pornocrate de Tristam.
Scotché dans ses souvenirs, je l’observe tourner les pages imaginaires de ses albums en rigolant, les yeux tournés vers le plafond. Quitte à fouiller, je lui demande si il a conservé quelques archives ici, à l’atelier. Des articles, des magazines, des bouts de papier. Il cherche sans trop savoir. Quelle étagère, quel livre, quel carton, quel étage… Quel bordel ! On déballe un peu au pif : on tombe nez à nez avec une ex, un Libé en tissu, l’album des Guilty Razors, des coupures de presse.

Les pochettes de ses premiers 45 signées Modino jaillissent comme des diables. On finit donc par parler de la bonne humeur. Y a des matins comme ça… “Cette histoire n’a pas réduit mon activité de peintre, ça ne m’a pas décrédibilisé non plus. Même aujourd’hui cela me sert encore. En tout j’ai fait quatre 45 tours et un album qu’on a loupé. Les maquettes étaient en fait meilleures que l’album lui même.

Pourtant il y avait du pognon, on avait enregistré au studio Gang avec la bande des mecs qui jouaient avec Johnny; la vieille école française de la variété. J’avais fait venir Princesse Erika pour faire les cœurs mais on aurait vraiment du faire un truc plus rock. Il faudra que je te retrouve le skeud, il sonne trop varietoche. Marc Lavoine était venu faire une chanson, c’est d’ailleurs le meilleur son de l’album, il sonne différemment. C’est vraiment con, Marco Prince et les Rita étaient dans le studio d’à côté. On aurait dû faire un truc avec eux, demander à Fred de passer faire une guitare, inviter Catherine. Mais bon, ça s’est pas fait comme ça. On est passé à côté du truc et j’étais trop dilettante à l’époque pour m’impliquer plus que ça. Et puis Les Musulmans ont fini par lâcher, en douceur. Chacun est parti faire son bout de chemin mais on est resté potes. J’ai poursuivi cette aventure pendant cinq ans, entre 88 et 93 et ça s’est fini en eau de boudin.” Le générique de Star Wars retenti dans cet espace saturé de souvenirs précieux. Chaque imprimé, chaque sticker, chaque badge, chaque poster est prétexte à une anecdote singulière. Tristam les égrène sans nostalgie. La Force est toujours avec lui.

Textes et photographies par Jean-FabienSeptembre 2016

Matériels de prise de vue
Fujifilm XPro2 & XT10
Fujinon FX35 & FX16–55

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