C’était la dernière fois que je te quittais

“J’étais sur le parking d’un Red Lobster de la banlieue d’une grande ville américaine, en sortant de la voiture d’une connaissance de Twitter que j’avais rencontrée pour la première fois quelques heures avant. Le goût métallique de l’orage qui va éclater dans la bouche et la moiteur lourde de la pluie qui se retient encore quelques instants”. C’est ce que je réponds, et ce que je répondrai quand on me demandera “tu faisais quoi toi?”.

Alors que Paris encaisse les premiers coups de feu et d’horreur, je suis à 7300 km, les incessantes publicités à la télé parlent de médicaments anti-diabète et de ribs à volonté, et autour de moi, l’Amérique se met à table. Il est 18h. Les américains dînent tôt.

J’ai un souvenir très flou de cette heure, les pieds dans un booth de restaurant de homards mais la tête de l’autre côté de l’Atlantique, ingérant ce que le serveur apportait à table sans vraiment y penser, les yeux rivés sur les messages qui arrivaient sur mon téléphone, entouré de l’attention de ces personnes que je connaissais à peine et qui pourtant refusaient de me laisser seul face aux nouvelles. Je suis rentré dans ma chambre d’hôtel mal climatisée, ai cherché CNN sur DirectTV, et les jambes en coton, ai titubé jusqu’au pied du lit. J’y suis resté de longues heures, prostré, les textos et les appels qui se suivent, les soupirs de soulagement et les pics au ventre d’angoisse. Les chaînes américaines ont beaucoup moins d’hésitation à montrer l’horreur que les françaises. It’s all entertainment. Les gens qui sautent par les fenêtres arrières du Bataclan, les cris des blessés sur le trottoir, peu de choses se sont dérobées à mes yeux. Alors que je vois se dérouler l’inimaginable dans mes rues, dans mes bars, dans mes restaurants, à l’encontre de ma ville, monte en moi une acide vague de culpabilité. Qu’est-ce que je fous là, dans ce motel de seconde zone à des milliers de kilomètres de chez moi ? Pourquoi ne suis-je pas là-bas pour enlacer, rassurer et ainsi tenter de repousser comme je le peux cette déferlante de terreur ?

Dans le taxi qui me menait à l’aéroport, le lendemain, le conducteur a eu un regard triste dans le rétroviseur quand j’ai répondu à sa question: “where are you from man?”. C’est le même regard que j’ai retrouvé chez chaque personne à qui je tendais mon passeport à l’enregistrement, au contrôle de sécurité, au duty-free et à mon arrivée dans l’avion. Dans le taxi, après avoir lancé un “it’s horrible what happened there buddy, I’m so sorry.” le conducteur a fait une pause, avant de me demander “how do you feel?”. C’était la première fois qu’on me posait la question depuis que nos vies à tous avaient changé. Comment je me sentais ?

Paumé.

Paumé et seul. J’ai réussi à lui répondre “I’ve never felt so far away from home” avant que la boule dans ma gorge n’explose en hoquet, et que je ne m’effondre devant cet homme que je ne connaissais pas, sur la banquette arrière de cette voiture inconnue, perdu sur une highway américaine. 10 heures d’avion et de sommeil artificiel plus tard, j’ai atterri à Tegel, un des deux aéroports internationaux de Berlin, où je vis actuellement. Sur le même continent mais à des années lumières. Depuis on essaie de se retrouver entre français, de se tenir les épaules et de recréer cette chaleur qu’on estime indispensable dans les échos de ce week-end, mais il manque le plus important. Nos amis, nos êtres chers, nos amours, anciens et à venir, nos entourages, nos rues, notre République et nos arrondissements, nos trottoirs, nos terrasses, nos cendriers pleins et nos bouteilles vides. Tu me manques Paris. Tu me manques et je me déteste de ne pas être là alors que c’est aujourd’hui que tu as le plus besoin de tes enfants, de ceux qui t’aiment par-dessus tout, de ceux qui auraient moins de raison d’être s’ils ne t’avaient pas toi.

Tu m’as lancé hier : “je me sens vide, abattu, c’est pas vraiment que j’ai peur, c’est juste que je ne sais pas ce qu’on va faire…”. Et avec mon faux courage de celui qui n’y était pas, de celui qui n’a entendu les explosions et les cris que par CNN interposé, je t’ai répondu qu’on n’avait pas trop le choix.

Soit on se barre, on abandonne le bateau et on laisse derrière nous notre vie et ce qui fait de nous ce que nous sommes, pour aller se cacher dans un ailleurs qui n’est pas vraiment plus à l’abri que nos rues. Soit on se relève, on panse ses blessures, on se prend par la main et on avance. On regarde à demain en serrant les dents, et on fait le premier pas.

Et moi je ne me barrerai pas. Je ne me barrerai plus. Je ne veux plus être loin de toi, Paris. Même si tu t’embrases, même si tu tombes à genoux, même si tu saignes et nous avec, je veux être avec toi. Parce que je sais maintenant qu’en sécurité à l’autre bout du monde, je ne suis que la moitié de moi même. Je ne suis complet qu’en ton sein, qu’en tes bras, et je ne les abandonnerai plus.

J’espère que tu trouveras la force en toi de bien vouloir me pardonner.