Et la France Outre-Mer s’endort en silence

La fumée pique les yeux. Le feu, encore, dans une banlieue française. Pas une bagnole de plus qui s’apprête à grossir ces chiffres qui servent tous les matins à jauger le climat social français. L’automobile embrasée, nouvel étalon de mesure des tensions sociales d’une presse autiste. Non, pas une bagnole. Un amas de bois et de tôles, des lambeaux de tissus, une affiche publicitaire, une bassine en plastique et un bout de clôture en bambous ; les restes d’une case dans le godet d’un tractopelle qui s’en va finir dans les flammes d’un feu qui cache bien sa joie. Des maisons de tôle qui s’effondrent une à une sous les coups des engins, sous les efforts silencieux de ces familles aux regards hésitants et aux visages fermés. Le fracas des marteaux et des bulldozers qui résonne sous le soleil tenace de cette saison chaude qui commence. Qui commence à peine.

A Tsoudzou 1, à Mayotte, cette petite île de l’océan indien au statut hésitant mais bel et bien française, on décase en silence.

Plusieurs dizaines de familles installées entre la mangrove et la route nationale sont en train d’être expulsées, sans solution de relogement. Certaines issues du mouvement d’immigration clandestine en provenance des autres îles de l’archipel des Comores, d’autres nombreuses, installées ici depuis plusieurs générations. Une fois n’est pas coutume, mahorais détenteur de la nationalité française et clandestins sont traités à la même enseigne. Pas la plus glorieuse.

La zone est soumise a des risques d’inondation. C’est vrai, là comme ailleurs. Là comme dans une bonne partie des autres quartiers de Tsoundzou, là comme dans la plupart des villages mahorais construits en bord de mer, et que l’on laisse en paix. Car surtout la route doit passer. Elle doit passer là. Alors on taille large, très large. La menace avait pointé son nez, il y a plusieurs mois déjà, sous la forme sympathique d’un avis d’expulsion. Un avis sans appel, l’Etat s’estime ici chez lui. Pas de recours possible pour ces familles. Pas de relogement non plus. Entre une politique du logement social minée par des décisions à courtes vues, et l’incapacité des pouvoirs publics à mettre en place une politique foncière digne de ce nom, il n’y a pas de place pour les décasés de Tsoundzou 1. Le décasement, une version tropicalisée de l’expulsion, les timides protections métropolitaines en moins.

Lundi le bout de papier des précédents mois a pris un tour terriblement réel. Une injonction à quitter les lieux avant le lendemain, appuyée par des gendarmes mobiles en tenue anti-émeute postés aux entrées du village. Il n’y aura pas de révolte. Les habitants savent d’expérience que les réactions seront sans appel, que les tractopelles passeront, au besoin assistés par les matraques et les gaz lacrymogènes. Et puis les solidarités villageoises se sont effritées dans ce village qui accueille les arrivants mahorais et comoriens aux portes d’une ville qui décidément attire la misère. L’urgence, c’est de plier bagage, d’entasser en vitesse les rares biens au fond d’une fourgonnette, de récupérer tôles et bois qui serviront à construire un abris de fortune pour passer la nuit.

Passer la nuit, mais où ? Certains, trop rares, peuvent compter sur un parent, un ami qui les laissera s’installer sur un bout de parcelle. D’autres, nombreux, iront rejoindre le bidonville qui s’étale de l’autre côté du village. Rejoindre dans une insalubrité honteuse les clandestins qui luttent pour accrocher leurs cases de tôles sur les pentes abruptes de la colline, rendues terriblement dangereuses par les pluies diluviennes. C’est désormais un vrai village. Un village nié, oublié. Et puis il y a tous ceux, qui comme Akim, ne savent pas où aller. Un canapé posé au milieu des débris de ce qui était sa case, quelques affaires, et une famille qui voit le jour baisser et s’apprête à passer la nuit là, parmi les moustiques et les odeurs de pneus enflammés.

Une seule petite case a été épargnée, celle d’Echati. Les hommes en orange de l’Equipement n’ont pas eu le courage de la détruire. On les comprend. Echati à 17 ans, et son bébé n’a que trois semaines. Ce soir, elle ne sait pas où aller. Elle dormira là, et demain elle ira au collège. Demain sa petite case sera réduite en un tas de cendres et de tôles froissées.

Pas de relogement, personne pour assister ces familles. Juste du silence. Une brutalité naïve.

Le vent tourne les pages d’un cahier d’écolier oublié parmi les débris. Une carte de cette si lointaine Europe crayonnée maladroitement de couleurs vives. Les restes d’une case qui s’embrasent dans la nuit. La lune, pleine, éclaire les ruines fumantes. Et la France outre-mer s’endort en silence.

Parution initiale 11 novembre 2005 / Kashkazi