De l’Atlantique à la Baltique, pourquoi j’ai entrepris un tour d’Europe des coworkings féminins 🔎🇪🇺

Ivanne Poussier
Dec 3, 2019 · 9 min read

C’est l’histoire d’une amitié, d’un déclic et d’une envie de prendre le large… Mais aussi d’une plongée dans des lieux confidentiels, les espaces de travail partagés conçus par et pour les femmes entrepreneures, freelances, indépendantes. Encore peu connues en France, ces communautés fleurissent à travers toute l’Europe, s’affirmant depuis quelques années comme de véritables creusets d’un autre futur du travail, paradoxalement plus inclusif.

Notre ambition est d’ouvrir la discussion sur les nouveaux lieux et modes de travail nécessaires à l’épanouissement des talents féminins digitaux d’aujourd’hui et de demain, pour mettre en lumière les initiatives destinées à répondre aux besoins spécifiques liés à l’entrepreneuriat et au freelancing au féminin.

Commençons par le début. Comment en sommes-nous arrivées là ?

A la recherche du coworking idéal depuis 2 ans

Automne 2017. Au détour de Station F, je fais la connaissance d’Eva Bordachar, solopreneuse comme moi. Nous sommes dans l’est de Paris et personnellement, j’habite à 20 minutes. Eva, elle, n’hésite pas à passer 1h30 dans les transports en commun pour faire le trajet depuis la banlieue ouest et venir là où converge tout l’écosystème startup français, armée de son sourire et de la petite valise à roulettes qui lui sert de bureau mobile. Respect.

Eva m’impressionne par son dynamisme et sa détermination. Comme moi, elle a tourné la page d’une première partie de carrière de salariée, pour se lancer dans l’entrepreneuriat et… apprendre. Son refrain : “Depuis que je suis entrepreneuse, j’ai l’impression d’être redevenue étudiante !”. Mon slogan : “L’instinct d’apprendre”. L’entente est immédiate.

Avec son application d’entraide entre parents, Hopinoy, Eva ambitionne de simplifier le covoiturage des enfants vers les activités périscolaires et de soulager les parents — souvent les mères — d’une corvée chronophage, peu gratifiante mais ô combien pesante sur la charge mentale. De mon côté, j’anime périodiquement des ateliers d’écriture web et créative destinés aux professionnelles désireuses d’affûter leur style et d’affirmer leur leadership, avec ma complice plume (une histoire qui ne manque pas de panache). Eva y participe et nous nous faisons découvrir nos réseaux professionnels féminins respectifs. Très vite, nous nous lions d’amitié.

Printemps 2019. Eva et moi continuons à nous voir chaque mois durant une journée pour travailler ensemble et nous épauler mutuellement.

Entre-temps, nous avons chacune suivi un programme d’accompagnement de startups early stage : La Ruche pour Eva, le Startup Leadership Program pour moi. Nous nous sommes vite rendues à l’évidence : l’écosystème de la Tech ne jure que par les équipes avec plusieurs co-fondateurs. Peu d’investisseurs parient sur une startup fondée par une seule personne, encore moins s’il s’agit d’une femme, comme en atteste le baromètre StarHer-KPMG [1]. Oubliée, la levée de fonds d’amorçage !

Oubliée aussi, Station F et sa voûte étoilée ! Nous nous donnons le temps nécessaire pour développer nos activités et explorons, chacune de notre côté, différents espaces de travail partagés, à Paris comme en banlieue. Nos pas nous mènent de coworking branché en tiers-lieu auto-géré, au milieu d’une faune majoritairement masculine, souvent barbue, de hipsters ou de makers. Nous en arrivons au même constat : aucun de ces lieux ne nous correspond vraiment et, pour se serrer les coudes, on n’est jamais aussi bien servi que par son cercle proche de femmes entrepreneures.

Nous sommes en avril 2019 donc, et à présent, c’est à mon tour d’emprunter le RER A pour traverser Paris, direction Poissy, où je retrouve Eva garée en double-file, au volant de son SUV, décidément fidèle à son rôle de “mom-taxi” — car, en plus de tout ce que je vous ai dit, elle élève deux filles !

Nous au Château Éphémère de Carrières-sous-Poissy, tiers-lieu géré par Vanderlab

Eva nous récupère — moi et mon sac à dos de digital nomad— pour encore dix minutes de route, jusqu’à son bureau au Château Éphémère de Carrières-sous-Poissy (photo). Mon trajet dure une heure porte à porte. Notre amitié va nous emmener encore plus loin.

Puisque le coworking idéal n’existe pas, Eva et moi décidons bientôt de nous associer en vue de créer le nôtre à Poissy. Avec un seul mot d’ordre : ce coworking sera féminin, ou ne sera pas.

Liberté, Égalité, Sororité

Signal faible. Depuis plusieurs années déjà, je m’intéresse à l’émergence des coworkings féminins. J’y vois un levier intéressant d’empouvoirement des femmes… mais à l’étranger. J’ai espéré l’arrivée, un temps annoncée, du très sélect club américain The Wing — à l’époque women-only — dans un hôtel particulier du Marais à Paris [2]. En attendant, j’ai testé avec curiosité le coworking éphémère ouvert à tou.te.s durant trois mois par My Little Paris fin 2017. Baptisé Mona, ce lieu est depuis devenu un média [3].

A gauche, le premier espace de coworking féminin ouvert par The Wing en 2016 (Flatiron, New-York). A droite, l’espace temporaire Mona ouvert par My Little Paris fin 2017 à Paris.

Au même moment, en 2017, le mouvement #MeToo s’impose dans les médias et la journaliste américaine Emily Chang révèle les dessous peu reluisants de la culture fraternelle qui règne dans la Silicon Valley. Intitulé Brotopia: Breaking Up the Boys’ Club of Silicon Valley, son livre me fait l’effet d’une bombe. On ne parle plus de sexisme ordinaire à base d’incivilités au quotidien (déjà insupportable en soi), mais d’une culture au sexisme endémique et systémique, qui se perpétue en toute impunité avec un impact beaucoup plus vaste sur la Tech et la société (régression de la place des femmes dans les métiers scientifiques, techniques et informatique, donc dans les secteurs du futur, avec pour corollaire une moindre prise en compte de leurs besoins par le marché).

Signal fort. Dans ce contexte, l’année 2019 marque un tournant avec l’ouverture de la première implantation du club The Wing en-dehors des Etats-Unis, à Londres finalement. L’Europe serait-elle devenue un continent à conquérir ? A y regarder de plus près, en m’armant de ma barre de recherche Google et d’un peu de patience, je constate que de tels lieux existent déjà, aux Pays-Bas, en Allemagne, en Suède…

Et en zoomant plus précisément sur la France ? On dénombre quelques espaces de coworking s’adressant spécifiquement aux femmes créatrices de startups—mais pas toujours exclusivement (au sein de l’accélérateur Willa par exemple à Paris, ouvert aux équipes mixtes).

De gauche à droite : l‘accélérateur Willa (ex-incubateur Paris Pionnières), le coworking L’Atelier Viking à Nantes (association), la Patronerie à Paris, l’atelier de Potentielles à Marseille (Coopérative d’Activités et d’Emploi).

Par ailleurs dans son hors-série spécial Freelance paru le 25 octobre dernier, le magazine Socialter consacre pour la première fois un article à cette tendance des femmes freelances à se regrouper dans des espaces de coworking ou des ateliers partagés exclusivement féminins [4]. A Paris, Marseilles ou Nantes, ces communautés prennent des formes très diverses : entreprise, association ou encore Coopérative d’Activités et d’Emploi (CAE). Ce qui, en contrepartie, les rend collectivement moins visibles.

Devant ce foisonnement et en parallèle de la rédaction du business plan de notre futur espace de coworking à Poissy, Eva et moi avons donc entrepris d’effectuer un Tour d’Europe des coworkings féminins pour comparer les approches et identifier les meilleures pratiques. Ce qui fait de moi une digital nomad pour au moins six mois !

Prendre le large pour observer et réfléchir

Qu’est-ce qu’un coworking féminin ? Nous décidons d’en faire l’expérience concrète et d’aller à la rencontre de celles qui les font, les animent et les utilisent. Qu’attendent les femmes de tels lieux ? Qu’est-ce qu’elles y trouvent ? Quels usages en font-elles ? Pour quels bénéfices ?

J’ai dénombré pour le moment une trentaine d’espaces en Europe, dans 12 pays. Leur recensement n’est pas terminé car chaque coworking trouvé sur le web donne lieu à une prise de contact en direct pour vérifier s’il est toujours ouvert, ce qui n’est pas systématiquement le cas.

L’objectif est de visiter une vingtaine de ces lieux sur six mois, à raison d’une semaine d’immersion environ par mois. Entamée en septembre 2019, notre enquête va se poursuivre jusqu’en février 2020. Cet article intervient à un moment charnière, après avoir dépassé le point de mi-parcours.

Les premières étapes ont été au-delà de nos espérances, riches d’enseignements, car nous avons reçu un excellent accueil de nos consœurs européennes, des rives de l’Océan atlantique à celles de la Mer baltique :

  • Septembre à Berlin chez CoWomen, Wonder et JuggleHub
  • Octobre à Zürich, Rotterdam, La Haye, Anvers et Nantes, chez Birdhaus, WeSpace, Tadah, Hashtag Workmode, Open Doors Female Hub, Girlsmode et L’Atelier Viking (à ce jour le plus petit coworking féminin d’Europe : 30 m²)
  • Décembre à Gdansk (d’où j’écris ces lignes), Varsovie, Uppsala et Copenhague, chez O4 Flow, the Brain Embassy, Hera Hub et W.E.Space.
Anvers, le 25 octobre 2019, avec de gauche à droite : Ivanne Poussier, Alba Pregja (WoMade, Bruxelles), Yana Smits (Girlsmode, Anvers) et Eva Bordachar

Les prochaines étapes, en préparation, devraient nous conduire à Londres, Barcelone, Vienne et, pour finir, Paris.

Soustraire le facteur masculin ne suffit pas

Nous sommes convaincues que le coworking se conjugue volontiers au féminin. Au point de constituer à présent un marché de niche émergent, dans un marché du coworking européen lui-même assez mature. D’après nos renseignements, de nouvelles adresses devraient même continuer à ouvrir en nombre dans les trois prochaines années, à travers l’ensemble du continent.

“The Wing, the first place in London to SOLVE the DUAL EPIDEMIC of MANSPLAINING and M A N S P R E A D I N G”. Hâte d’y être !

Cependant nous avons visité des concepts si différents, aux partis-pris tellement opposés, qu’un travail de typologie s’impose pour tenter de définir les contours de notre objet d’étude. Le simple fait de s’adresser aux femmes de manière privilégiée ou exclusive ne caractérise pas à lui seul ces tiers-lieux.

A cet égard le choix de “soustraire le facteur masculin” de l’environnement de travail n’est ni évident, ni systématique. Et certainement pas suffisant, sinon les clubs et réseaux professionnels féminins auraient permis depuis longtemps de garantir la mixité dans le monde des affaires !

Au-delà de l’analyse des concepts, de leur positionnement marketing et de leur branding, complétée par l’observation in situ de la configuration et de l’aspect matériel des espaces de travail, nous cherchons surtout à cerner en quoi ces tiers-lieux font communauté. Nous interrogeons donc les facteurs et les paramètres plus immatériels qui conditionnent la réussite de l’expérience utilisatrice, à l’échelle individuelle et collective, dans une perspective business.

En partageant nos découvertes à travers un Livre Blanc, à paraître en mars 2020, Eva et moi voulons sensibiliser le public à la place des femmes dans le futur du travail d’un point de vue français et européen. Notre ambition est d’ouvrir la discussion sur les nouveaux lieux et modes de travail nécessaires à l’épanouissement des talents féminins digitaux d’aujourd’hui et de demain, pour mettre en lumière les initiatives destinées à répondre aux besoins spécifiques liés à l’entrepreneuriat et au freelancing au féminin.

Le coworking idéal n’existe peut-être pas. Alors autant le créer à notre mesure.

#Future Of Work #Coworking #Women #Sisterhood #Safe Space #Entrepreneurship #Freelancing #Digital Nomads #Europe

Références

[1] Le baromètre StartHer-KPMG 2019 analyse les levées de fonds de start-up tech dirigées par des femmes en France (il existe depuis 2017)
[2] Imperial Pink? The Wing Gears Up to Go Global, Vogue, septembre 2018
[3] Monafesto, My Little Paris, 2017
[4] Freelance, entraide ou loi de la jungle ? Socialter, 25 octobre 2019

🧭 Pour en savoir plus et suivre nos aventures européennes, abonnez-vous à notre publication Sisterhood works, demandez-moi en contact sur Linkedin et faites-nous part de vos commentaires ou questions éventuelles, tant que nous sommes encore sur le terrain.

📍 Nous sommes toujours à la recherche d’éventuels coworkings féminins dans les pays européens suivants : Portugal, Irlande, Hongrie, République Tchèque, Slovaquie, Croatie, Estonie. Vous avez une piste ou un contact ? Ecrivez-moi.

💛 Cet article est dédicacé à toutes les femmes rencontrées et interviewées entre fin septembre et début décembre 2019 à travers toute l’Europe, qui inventent et font ces lieux d’un genre nouveau : Alba, Aleksandra H, Aleksandra J, Alexia, Ana, Annebel, Asha, Audrey, Aysha, Carolin, Caroline, Emilie, Danielle, Dominika, Doris, Dorota, Estefanía, Hanna, Hannah, Jeanne, Joanna, Julia, Karine, Kasia, Kat, Katarzyna, Katharina, Kristine, M-A, Marta, Martyna, Michelle, Natalya, Nicole, Nina, Sandra, Sara, Shari, Shelley, Siri, Sophia, Stéphanie, Suzanne, Sylwia, Yana. Merci à vous toutes.

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Welcome to Sistopia. We believe that sisterhood is key in a more inclusive future of work. We explore new ways of (co-)working across Europe and beyond.

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