Des convictions au service d’une mission

Humans of New Work #3: Inès Leonarduzzi

Inès Leonarduzzi

Le troisième épisode de notre série Humans of New Work, qui donne la parole aux slashers et nouveaux travailleurs, est consacré à Inès Leonarduzzi, éternelle slasheuse, aujourd’hui à la tête de Digital for The Planet. Il y est question d’aventures autour du monde, de botanique et de malentendus…

Quel est ton parcours ?

J’ai 30 ans. je dirige Digital For The Planet, le premier Global Earth Project qui milite pour l’écologie digitale en fédérant les initiatives du monde entier et accompagne les villes et les entreprises sur ces enjeux.

A l’université, j’ai étudié la littérature et les langues, et plus précisément le chinois mandarin car je pratiquais les arts martiaux et je rêvais de parcourir les montagnes Huangshan à l’est de la Chine ! J’ai donc étudié pendant 3 ans la civilisation, la littérature et la langue chinoise.

Après un passage à New York où j’ai étudié l’art chez Christie’s Education, je suis allée à Hong Kong où j’ai monté une startup dans l’art et l’événementiel, avant de rentrer en France, où j’ai complété mon parcours en école de commerce avant de travailler en entreprise. J’ai opéré à plusieurs postes et j’ai eu la chance de me voir confier dès le début de ma carrière des responsabilités et de beaux défis à relever. Je dis chance parce que je pense que c’est une vraie compétence !

Être chanceux, c’est être curieux, apprendre beaucoup de tous les secteurs et écouter, être alerte. C’est précisément ce qui permet de rencontrer les bonnes personnes au bon moment.

Je me suis ensuite un peu lassée du monde des “grandes entreprises”. J’ai donc tenté ma chance en consultante freelance. À l’époque, la tendance du freelancing émergeait seulement, je travaillais de partout dans le monde : en Indonésie, en Inde, en Asie mais aussi au Brésil ou aux États-Unis et Canada, depuis les cafés ou les plages et j’étais très heureuse. J’ai rencontré plein de gens différents mais aussi des gens “comme moi”. Maintenant, il existe pléthore de sites pour freelances qui voyagent. Je trouve ça génial d’avoir enfin “dématérialisé” le cadre du travail, qui demeurait sclérosé dans une approche fordiste, même si beaucoup reste encore à faire pour nombre d’entreprises.

J’ai créé en parallèle, le BrunchbyInès, un salon de thé clandestin parisien, healthy et biologique. C’était dans mon appartement, à Bastille et j’y recevais le monde entier car la presse s’était à l’époque emparée du phénomène et mon salon de thé informel à la base dédié à mes amis et leurs amis, est devenu un spot pour les voyageurs, artistes et parisiens en tout genres. C’était une expérience particulièrement improbable. Après quoi, je suis allée à Rio de Janeiro où j’ai débuté l’écriture de mon roman. Il se trouve que j’écris depuis toujours et d’ailleurs je poste régulièrement des haikus, des poèmes en tout genre que je griffonne sur mon compte Instagram.

Je crois que j’ai toujours cherché à être utile, à donner du sens à mon quotidien. Lors d’un voyage et une randonnée en Italie, j’ai réalisé que le digital impactait silencieusement et lourdement la planète. À mon retour à Paris, je créais Digital For The Planet et me voici aujourd’hui sur mille et un projets auprès d’une équipe formidable au service de l’écologie digitale.

Que voulais-tu faire quand tu étais plus jeune ?

Principalement trois métiers : botaniste, magistrate pour les droits de l’Homme et architecte. Je crois qu’aujourd’hui je suis un peu les trois à ma manière. Je tiens toujours un herbier qui se compose d’une cinquantaine de calepins annotés depuis que j’ai 8 ans et je poursuis mon tour du monde des plus beaux jardins botaniques, que j’espère faire en entier ! J’ai contribué à quelques rapports pour l’Unesco sur les femmes réfugiées en Turquie ou encore la jeunesse artistique en Iran. Je viens d’écrire un rapport sur la jeunesse algérienne publié sur Linkedin et dont certains volets seront publiés par Libération. Mon attrait pour les droits de l’Homme et de la Femme sont bien là, quelque part en moi… Et enfin, architecte. L’architecture est l’art de construire à partir de rien en privilégiant la fluidité, la facilité et le confort. Nous sommes tous architectes de nos vies. L’architecture est un métier au moins aussi utile que créatif.

On ne tombe pas dans l’écologie par hasard, c’est beaucoup trop contraignant du point de vue opérationnel ! Il faut tomber en amour pour ce sujet.

Comment en es-tu arrivée à lancer Digital for the Planet ?

Absolument par hasard. C’est un projet au corps mouvant. ll évolue en gardant fixe l’objectif : réduire l’impact de la pollution numérique et apprendre à tous à faire du digital durable car aujourd’hui le numérique consomme 16% de la consommation électrique mondiale et ce chiffre va grandissant. Il cause des conflits armés terribles en Afrique et appauvrit des régions comme la cordillère des Andes. J’écris actuellement un livre sur le sujet qui paraitra à l’automne. Je suis entourée d’une équipe qualifiée mais aussi et surtout passionnée. On ne tombe pas dans l’écologie par hasard, c’est beaucoup trop contraignant du point de vue opérationnel. Il faut tomber en amour pour ce sujet. Toutes ces personnes contribuent beaucoup à ce qu’est Digital For The Planet. Nous prévoyons des conférences à l’étranger mais aussi des voyages d’actions à mener au Congo, au Ghana ou encore en Bolivie d’ici à l’année prochaine, pays particulièrement touchés par l’industrie numérique.

En parallèle, on développe la première intelligence artificielle green entièrement dédiée aux pratiques de l’écologie digitale.

Quelles ont été tes motivations/inspirations pour entreprendre ?

Je suis une aventurière. Ma mère dit de moi que je suis un esprit libre impossible à contenir. Pour moi, l’entreprenariat représente le risque et la liberté au quotidien. Il ne faut pas se méprendre, entreprendre est loin d’être aisé mais cela confère une réelle opportunité d’apparaître au monde comme on le souhaite. Pour moi ça n’a pas de prix.

Au pire on meurt et on recommence. De toute façon, tout renaît, rien ne meurt, tout se recycle. La peur ne devrait jamais être un frein !

Mon astuce, quand j’ai peur, est de me diriger droit vers l’objet de ma peur pour la vaincre. Je tiens cela de Batman, dont je suis une immense fan. Bruce Wayne, qui est — notons le — le seul super héros sans aucun pouvoir surnaturel, choisit comme emblème la chauve souris car petit, il a un accident avec cet animal dont il ressort traumatisé et qu’il associe à la mort de ses parents. Adulte, il puisera sa force de sa plus grande peur. Je déteste avoir peur alors je m’astreins à transformer cette émotion en adrénaline. L’entreprenariat, mais pas que, est ma manière d’être Batman et d’avancer malgré mes peurs.

Selon toi, quels sont les facteurs qui favorisent une collaboration positive ?

Invariablement, je dirais que l’écoute est la première des choses. C’est la façon la plus humble et la plus efficace de laisser de la place à l’autre. Dans une collaboration, il n’y a pas de compétition ou de crise d’égo. Il faut bien-sûr préalablement bien choisir ses partenaires, qu’ils soient salariés, des clients ou autres.

S’écouter, se compléter et surtout avancer vers un but bien commun et bien défini sont pour moi les clés d’une collaboration positive. De toute façon si on n’écoute pas, on ne peut pas être entendu et sans communication, pas de collaboration.

Comment vois-tu le “futur du travail” ?

Le digital a horizontalisé tous les rapports à l’autre dans l’entreprise. Il a aussi modifié la manière dont on se déplace, dont on consomme du contenu et apprend les choses. Ainsi cela remet en cause les postulats figés du salariat comme par exemple le principe du 9h-18h, le fait d’être au bureau tous les jours et toute la journée, de craindre son patron, ne pas “squeezer” son N+1. Ces considérations ne sont plus acceptables parce que plus justifiables. Elles ne produisent plus de sens et sans direction, une entreprise a une durée de vie limitée.

Et “slasheur” ? Ca veut dire quoi de “slasher” ?

Leonard de Vinci était un slasheur : il était peintre et à la fois artiste, organisateur de spectacles et de fêtes, scientifique, ingénieur, inventeur, anatomiste, peintre, sculpteur, architecte, urbaniste, botaniste, musicien, poète, philosophe et écrivain. Nous n’avons rien inventé.

L’humain n’est pas fait pour une seule tâche. Il ne s’épanouit vraiment que lorsqu’il exprime sa multi-potentialité. Certaines personnes ont des dispositions plus fortes que d’autres mais ça n’en est pas moins une loi fondamentale naturelle.

Le fait de slasher a quelque chose de très méridional. On dit sur le pourtour méditerranéen, il faut être tourné à la fois vers la mer et la terre. Ainsi l’acuité intellectuelle, la curiosité et l’attention sont toujours sollicitées. Dans les campagnes, là d’où je viens, on dit qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, il faut se débrouiller. On est entreprenant par nature, même si on n’est pas entrepreneur. Enfin, je pense que plus on est curieux, plus on développe des compétences. Ouvrir les yeux et regarder, c’est le début de tout. Au premier instant de notre existence, on ouvre les yeux pour voir, seulement là commence notre développement. Faire croire à l’humain qu’il ne pouvait être bon que dans un domaine est une des plus grandes sources de gâchis !

On parle de plus en plus de quête de sens et de besoin d’alignement… comment est-ce que ces thématiques résonnent chez toi ?

Mes parents ne m’ont hélas pas appris à faire semblant. Parfois, ça aurait pu servir… Du coup, j’ai besoin d’être proche de moi en permanence. J’ai un besoin très fort de me ressembler. Parfois, le simple fait d’avoir à dire quelque chose que je ne pense pas revient à me compromettre personnellement. Je ne serais plus capable, je crois, d’évoluer dans un univers de faux semblants. Où je dois me diminuer ou pire me transformer pour être acceptée. J’ai très à coeur d’agir au quotidien comme le ferait une personne respectable mais je me fiche de ne pas plaire à tout le monde. En fait, bien au contraire, c’est un signe de bonne santé. Je me méfie des gens que tout le monde aime et de ceux qui aiment tout le monde.


Tes Slashs : Consultante digitale / écologiste / auteure.

Ton super pouvoir ? C’est mon armure invisible. Ce qui est bien, c’est que je peux la mettre et la retirer quand je veux. Cette armure est faite de beaucoup de mental et d’entraînement. Ce que nous enseigne la science-fiction, c’est qu’un super-pouvoir est inutile si on ne croit pas d’abord en soi. Ca se vérifie dans n’importe quel film.

Ton.ta super-héros ou personnage de fiction préféré.e ? Batman, sans hésiter. Il a été un père spirituel, dans ma gestion de la peur mais pas que. Comme lui je suis intrépide et j’ai une passion incommensurable pour l’humain, l’injustice me rend dingue et j’aime l’idée de dédier ma vie à une ou plusieurs causes. On ne vit jamais que pour les autres, c’est ce que je pense. J’ai un tee-shirt noir avec les ailes jaunes de Batman en logo, il m’arrive le porter sous un blazer lors de mes rendez-vous avec des investisseurs ou lors de conférences que je donne, une manière de lui rendre hommage et de me rappeler que comme lui, j’ai une armure si besoin.

Ton/tes déclics ? Le jour où j’ai décidé d’arrêter de m’excuser d’exister. Et le jour où j’ai décidé de pratiquer l’auto-compassion, c’est à dire de me pardonner ce que je fais moyennement bien, me remercier pour ce que je fais de bien. Il y a aussi le jour où j’ai compris que la légitimité, personne ne te la donne tu la prends à la force de ton travail et ton implication. Que croire en soi est proprement essentiel. Et, paradoxalement, le jour où j’ai compris qu’on n’est pas un leader tout seul. Que la confiance des gens qu’on aime, ça n’a pas de prix.

Ta devise ? “Sur un malentendu, ça peut passer.” Je crois profondément au caractère sérendipitique de la vie. Les règles sont faites pour être défaites, dès lors qu’on les maitrise. Quand vous maîtrisez la musique, vous pouvez faire ce que vous voulez avec le tempo et alors tout devient réalisable, mais pour ça, il faut du malentendu. Le malentendu c’est ce moment où entre la transmission et la réception d’une information, vous en faîtes quelque chose d’autre. Vous réinventez le propos. J’aime ce mot, “malentendu”. Petite, je détournais toujours ce qu’on me demandait de faire. On me disait souvent “tu n’as pas entendu ce que je t’ai demandé ? Tu n’as pas compris ?” J’aime lire les choses à ma manière et inventer un chemin même s’il y en a déjà un. Je fonctionne comme ça, c’est une prise de risque énorme au quotidien mais ça a été la source des plus beaux malentendus de ma vie. Ça en vaut vraiment la peine. Entendez mal et proposez quelque chose qui vous ressemble. On ne peut enrichir le monde que comme cela.


Ce Medium est un espace de narration collective qui explore le futur du travail et de la société. Nous y partagerons notre aventure, des retours d’expériences, des histoires de slashers et de nouveaux travailleurs, des témoignages d’expert.e.s, et nos découvertes.