J’essaie de défendre des valeurs qui me semblent justes”

Pour beaucoup, Eloïse Bouton est un mystère. Plus connue pour son militantiste au sein du mouvement Femen — qu’elle a quitté début 2014— Eloïse se définie désormais comme une militante féministe “sans étiquette”. Autrice, journaliste indépendante et membre du collectif de femmes journalistes Prenons la Une, elle écrit notamment pour “L’Obs”, “Brain magazine” et “Glamour”. Elle collabore également avec diverses personnes et associations comme “La Barbe”, “Georgette Sand”, “Droits Humains Pour Tou-te-s”, “Midi Minuit du Patrimoine”, “l’Institut en Santé Génésique”…. Sans oublier sa passion pour le hip hop ! C’est pour toutes ces raisons que nous l’avons interviewé, pour qu’elle nous parle de son dernier livre — The Queen Christine — consacré à l’artiste Christine and the Queens, mais aussi de ses nombreux autres projets.

Pourquoi avoir décidé d’écrire un livre sur l’artiste Christine and the Queens ?

“Je trouve que c’est un personnage intéressant, ambivalent, et foncièrement politique. J’avais envie de comprendre comment une artiste freaky pouvait séduire un grand nombre de personnes.”

D’après vous, en quoi son parcours est particulier ?

“Je pense qu’elle est l’une des rares artistes contemporaines à allier engagement et popularité. Bien qu’elle prenne ouvertement position sur certains sujets, comme le féminisme, les migrants ou la défense des droits LGBTQ, elle ne clive pas pour autant et continue de fédérer un public de plus en plus important. Par ailleurs, c’est une bête de communication et elle manie les réseaux sociaux avec beaucoup de talent, ce qui la rend accessible de tou.te.s. Enfin, elle a fait de son identité sexuelle et de son androgynie une marque de fabrique, ce qui, à mon sens, n’était pas arrivé depuis bien longtemps en France.”

Comment interprétez-vous son succès que l’on pourrait qualifier de rapide, soudain même ?

“Comme je viens de le dire, je pense qu’il y avait une place à prendre. La France est en mal d’icône LGBTQ et elle vient combler ce manque. De plus, elle est aussi très « anglo-saxonne », de par les influences qu’elle revendique, sa carrière et ses textes en anglais et en français, ce qui la rend moderne et internationale.”

Quelques fans de Christine and the Queens n’ont pas l’air d’avoir goûté votre livre, vous reprochant de déplorer l’aspect désormais populaire — et donc commercial — de la chanteuse. D’après vous, pourquoi ?

“Christine and the Queens a toujours revendiqué sa volonté d’être une artiste populaire, qui touche le plus grand nombre. A mon sens, je ne lui ai jamais reproché ça, ni quoi que ce soit d’ailleurs. Mes critiques, ou plutôt mes questionnements, visent surtout son label, Because Music, qui semble la marketer comme n’importe quel autre produit. C’est malheureusement le reflet de l’industrie musicale actuelle. J’ai l’impression que certains fans ont été déçus de ne pas lire un livre de fan qui dise « Christine est géniale, je l’aime, achetez ses disques ». Mais je n’ai pas écrit un livre de fan. Même si j’apprécie l’artiste, j’avais envie d’apporter davantage d’analyse et de nuances pour tenter de comprendre le personnage et son succès.”

Regrettez-vous de ne pas avoir pu interviewer Christine and the Queens ?

“D’un côté oui, car cela aurait évidemment facilité mon travail et j’aurais aimé la faire réagir sur plusieurs sujets, mais de l’autre non, car ça m’aurait conduit à écrire un autre livre, moins distancié.”

Savez-vous si elle a lu votre livre et ce qu’elle en a pensé ?

“Non et non.”

Maintenant que vous maîtrisez le sujet, d’après vous, que réserve l’avenir à Christine and the Queens ? Pensez-vous possible qu’elle puisse percer à l’international, notamment aux USA ?

“C’est probable, surtout quand on voit le succès qu’elle connaît au Royaume-Uni. Après, les Etats-Unis c’est immense, et peu d’artistes français ont réussi le pari de se faire (re)connaître par le public américain. Aussi, les US sont beaucoup plus en avance sur les questions de genre, donc son côté dégenré n’aura pas le même écho là-bas.”

Vous-même vous êtes mélomane puisque que vous avez créé le blog “Madame Rap”, qui met en lumière les femmes dans le hip hop. Pouvez-vous nous en dire plus ?

“C’est un site que j’ai lancé il y a pile un an pour montrer que « femmes » et « hip hop » ne sont pas antagonistes et pour lutter contre le préjugé selon lequel le rap serait la pire musique machiste qui existe. Aujourd’hui, Madame Rap recense plus de 1000 rappeuses du monde entier et propose des interviews d’artistes hip hop internationales en français en anglais. C’est est aussi une association de loi 1901 qui vise à célébrer les féminismes, l’art et les cultures urbaines et leur offrir une réelle visibilité. Le but est de faire du site un véritable espace d’information et d’éducation alternatif, avec l’organisation d’événements, la promotion d’artistes, du contenu éditorial et un shop en ligne.”

Est-ce la lutte contre toutes les formes d’injustice qui a guidé et guide encore aujourd’hui votre engagement ?

“Plus que lutter contre des injustices, je pense que j’essaie de défendre des valeurs qui me semblent justes, au sens de conformes à mes convictions. Mais oui, toute forme d’injustice me touche, qu’elle concerne les femmes, les Noir.e.s, les musulman.e.s, les handicapé.e.s, les transsexuel.le.s, les personnes âgées ou les animaux. Le fait que la société bafoue des individus en raison de leur(s) différence(s) me hérisse les poils.”

Pourtant vous êtes féministe — militante donc — et vous aimez le rap ! N’est-ce pas un peu surprenant ? Surtout que certaines paroles de rappeurs ne sont pas seulement sexistes, elles sont également homophobes…

“En effet, de prime abord, ça semble souvent être une forme de contradiction. Mais quand on se penche de près sur le sujet, ce n’en est pas vraiment une. Les rappeurs comme les féministes se battent contre un oppresseur commun, le patriarcat, et c’est à cet endroit que nous nous retrouvons. J’ai justement écrit une tribune sur ce sujet, où j’explique pourquoi je suis féministe et j’aime le rap, et comment la variété est tout aussi sexiste que le hip hop, la seule différence est que son sexisme est jugé acceptable car il est généralement produit par des hommes blancs hétérosexuels. Donc être féministe et aimer le rap ne me semble pas plus schizophrène qu’être féministe et s’épiler ou porter des talons, être féministe et aimer les films de Woody Allen, ou être féministe et faire les soldes.”

Vous avez également lancé “Contre coups”, une compilation caritative de 12 femmes artistes contre les violences faites aux femmes, dont les bénéfices générés sont reversés à l’Institut en Santé Génésique. Pouvez-vous également nous en dire plus et nous faire un bilan de cette opération, 9 mois après son lancement ?

“Nous avons réussi à récolter 5409 euros qui ont été reversés à l’ISG, ce qui, j’espère, va temporairement l’aider à continuer de mener un travail incroyable auprès de femmes victimes de violences. C’était aussi très enrichissant de rencontrer d’autres femmes artistes concernées par ces questions et prêtes à investir du temps et de l’énergie dans une cause commune. Je n’aurais jamais pensé que cette compilation fédèrerait autant, je suis ravie de ce succès.”

Quels sont d’après vous les prochains défis que la société devra relever ?

“Il y en a tellement ! Sortir de la haine de l’autre, du repli sur soi, de la peur, de l’individualisme exacerbé, du mépris de notre planète, du profit aveugle. Je pense que l’humanité est « dégénérée » au sens propre du terme et devient de plus en plus violente. Sans faire mon bisounours, j’ai l’impression que nous sommes arrivés à la fin d’un cycle et que certain.e.s d’entre nous cherchent désespérément des solutions pour construire autre chose, alors que les plus privilégiés s’obstinent à conserver leurs passe-droits.”

Le militantisme est un engagement politique en soi. Avec la campagne des présidentielles qui va débuter, allez-vous vous engager personnellement pour un candidat ou au sein d’un parti ?

“Pour le moment, personne ne m’inspire vraiment. Je rêverais d’une candidate noire musulmane, lesbienne, ronde, écologiste et féministe !”


  • Publications :

The Queen Christine, Les Editions du Moment, 16 juin 2016.

Confession d’une ex-Femen, Les Editions du Moment, 29 janvier 2015.

  • Retrouvez toute l’actualité d’Eloïse Bouton sur son blog :

Eloïse BOUTON — Journalisme, féminisme