Run run run, courez voir l’exposition Velvet Underground !

L’énergie punk de Lou Reed, légende en devenir, la beauté évanescente et vénéneuse de Nico, le talent musical de John Cale, le génie créatif d’Andy Warhol… Le Velvet Underground possèdait tous les ingrédients pour un cocktail artistique révolutionnaire. Si ce n’est molotov. Peu de groupes ont en effet dynamité comme lui les carcans de la morale et repoussé les limites formelles de la musique. La philharmonie de Paris rend hommage à la trajectoire fulgurante du groupe culte des sixties dans une exposition pop et ultra documentée.

Dans le premier espace, celui de la genèse, sobre et en éclairage tamisé, on découvre à travers des images d’archives en noir et blanc et le témoignage oral de sa sœur, l’enfance du jeune Lewis Alan Reed -qui ne s’est pas encore métamorphosé en Lou- et les tourments de son adolescence. Dépressif, « perturbé », il est soumis à un traitement médicamenteux (aux effets hallucinogènes notoires) puis à une thérapie aux électrochocs dans sa primo adolescence et en garde une agressivité larvée contre ses parents, qu’il quitte pour le cœur de New York. Cette entrée en matière dresse aussi un portrait de la ville underground et de ses jeunes années 60. Celui du Village, celui des freaks, des beatniks, des minorités, des homosexuels mais surtout, celui des poètes, des artistes, des créateurs. Un condensé de vie et de liberté au sein duquel la flamme créatrice de Lou flambe avec ardeur. Sa rencontre avec John Cale, pianiste et altiste prodige, génère un véritable incendie et la naissance d’un duo qui se baptisera The Warlocks puis The Falling Spikes. Leur nom définitif, devenu mantra pour des générations de musiciens, naitra aussi d’une rencontre. Celle de John Cale et d’un livre abandonné dans une rue New-yorkaise, dont un exemplaire d’époque est présenté ici. Sur la couverture de celui-ci, un titre : The velvet underground, encadré d’illustrations représentant des accessoires fétichistes et sado-masochistes. En exergue, cette phrase qui envoute littéralement John : « Here is an incredible book. It will shock and amaze you. » Un résumé de l’univers à venir du Velvet.

Nous sommes en 1965, le nom est adopté et l’histoire est en marche, comme le démontrent des early recordings fascinants des morceaux emblématiques du groupe. Venus in furs prend une tournure presque médievale dans le casque posé sur les oreilles du visiteur, Run run run y est une balade. Cette première salle présente aussi les influences multiples des deux compères : les drogues, la presse indépendante et les fanzines, la sexualité dans toutes ses expressions, la figure poétique révolutionnaire de William S. Burroughs, celle, avant-gardiste, du musicien expérimental La Monte Young… Des espaces dédiés présentent archives sonores, filmiques et photographiques, affiches, ouvrages, dans une scénographie épurée, surplombée par des silhouettes qui symbolisent chacun des acteurs majeurs de l’aventure Velvet Underground. C’est au sortir de ce premier espace, de cette première période, qu’apparait la figure de Sterling Morrison, étudiant en littérature médievale, érudit et mystérieux, et de l’androgyne Maureen « Moe » Tucker. Puis suivent les silhouettes de Nico, l’icone allemande blonde, idole de la faune branchée de New-York, catapultée chanteuse par le visionnaire Andy Warhol (dont on se délectera des interviews filmées). Sur la gauche, en face d’un petit « temple à la déesse Nico », une salle exigue présente une composition de Jonas Mekas, réalisée spécialement pour l’exposition, à base d’archives (photographies, vidéos, textes) personnelles de l’artiste.

La Factory, fabrique de talents

Dans le troisième espace, nous entrons dans l’univers de la Factory, machine à catalyser les talents, à créer des collisions artistiques qui font fi des convenances et de la morale bien pensante. C’est au sein de cette matrice émancipatrice que sera enregistré en 1967 un premier album studio, The Velvet Underground and Nico, décrit par le magazine Rolling Stone comme l’album rock le plus influent jamais réalisé. Dans ce deuxième espace l’écran est partout. Les photographies de Gérard Malanga, témoin de l’intime, voisinnent avec les fascinants Screen Tests de Warhol et les films du réalisateur Jonas Mekas, projetés sur une étonnante structure centrale, sorte de tente géante dans laquelle des matelas attendent le visiteur pour un moment de contemplation hypnotique des danses de transe de Jonas Mekas et d’Edie Sedgwick.

Et de répit, avant la fin de l’exposition, et celle, annoncée, du groupe dans sa formation originelle, en 1969, moins de cinq ans après sa formation. Les archives photographiques, somptueuses, témoignent avec pudeur de la rupture entre Nico et les autres membres du groupe, des conflits et de l’impact des drogues et des ego -ceux de Lou et John- sur la cohésion du groupe. C’est l’époque de White Light/White Heat, album aussi sombre et rude que sa jaquette noire. Une œuvre visionnaire et post moderne dans son approche du rock (on dit souvent qu’il a préfiguré le mouvement punk), un instant charnière dans l’histoire de la musique au XXème siècle, mais aussi dans les trajectoires individuelles de ses créateurs. Peu après la sortie de White Light/White Heat, la rupture entre Lou Reed et John Cale est consommée et Nico se détache officiellement du projet. Le groupe continue sa trajectoire amputée de deux icones, et sort, avec Lou Reed aux commandes, deux albums studios qui recèlent cependant des pépites, The Velvet Underground et Loaded.

Une dernière salle d’exposition est consacrée à cette ère post Nico et John Cale, plus policée mais pas inintéressante musicalement, et qui s’achève avec le départ du fondateur Lou Reed et un ultime et unique album sans le capitaine à bord, Squeeze. De nombreux enregistrements inédits sont disponibles à l’écoute au casque dans un décorum qui fait la part belle à des œuvres inspirées par l’univers du Velvet. La boutique du musée propose à la sortie une intéressante sélection d’ouvrages pour aller plus loin dans la découverte d’une carrière dont la brièveté n’eut d’égale que la fertilité.

Anaïs Rouyer

POUR ALLER PLUS LOIN…

A voir :

Nico Icon, documentaire de Susanne Ofteringer (1995)

Les Warohl screen tests, disponibles pour la plupart sur youtube

Andy Warhol’s factory people, série de 3 documentaires

A écouter :

Toute la discographie du Velvet Underground, et s’il ne fallait choisir qu’un disque : The Velvet Underground & Nico, objet culte de la musique comme du Pop Art.

Lou Reed : Lou Reed, Transformer, Berlin.

Nico : Chelsea Girl.