“La troisième révolution industrielle”

Jeremy Rifkin est un économiste, essayiste, activiste américain. Son œuvre prolifique (plus de vingt ouvrages) est construite autour des techniques contemporaines et de leurs potentialités pour l’avenir de nos sociétés. Ce travail d’élaboration de prospectives est d’une certaine manière synthétisée dans son livre La troisième révolution industrielle : Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde, paru en anglais en 2011, et en France en 2012 chez Les liens qui libèrent.

Dans cet ouvrage au titre assez explicite, Rifkin dresse un portrait large — et parfois seulement esquissé, ce qu’on lui pardonnera vu l’ambition du projet — des défis auxquels nous sommes confrontés, et des moyens que nous avons d’y répondre. Le point central de sa démonstration est le postulat que nous sommes à un point de rupture qui trouve sa source dans l’économie. Il s’agit de la « troisième révolution industrielle ». « Les grandes transformations économiques se produisent quand une nouvelle technologie des communications converge avec un nouveau système énergétique » (p. 55). Ainsi, la première révolution industrielle fut placée sous le signe de la machine à vapeur et de l’imprimé (journaux, revues et livres) qui ont permis une production intense mise en branle par des ouvriers alphabétisés. La seconde révolution conjugue communication électrique et moteur à combustion interne (à essence) et donne naissance à l’ère des grandes industries automobiles, pétrolifères et médiatiques, avec ce que cela implique quant aux modes de vie de la population (société de consommation, télévisuelle…).
 Pour Rifkin, la jonction entre Internet et les énergies renouvelables fournit la structure de la troisième révolution industrielle, qui marque le passage de la société des énergies fossiles et de la centralisation — dont on observe l’essoufflement — vers la société durable et collaborative qui représente à ses yeux notre seule possibilité d’évolution.

« Comme toutes les autres infrastructures d’« énergie-communications » dans l’histoire, les divers piliers de la troisième révolution industrielle doivent être mis en place simultanément, faute de quoi les fondations ne tiendront pas. » (p. 58)

Ces piliers sont au nombre de cinq :
- le passage aux énergies renouvelables ;
- la transformation du parc immobilier de tous les continents en ensemble de microcentrales énergétiques qui collectent sur site des énergies renouvelables ;
- le déploiement de la technologie de l’hydrogène et d’autres techniques de stockage dans chaque immeuble et dans l’ensemble de l’infrastructure, pour stocker les énergies intermittentes ;
- l’utilisation de la technologie d’Internet pour transformer le réseau électrique de tous les continents en inter-réseau de partage de l’énergie ;
- le changement de moyens de transport par passage aux véhicules électriques branchables ou à pile à combustible.

Il n’est pas nécessaire d’appuyer longuement le passage aux énergies renouvelables. Études à l’appui, Rifkin soutient la viabilité d’un passage aux énergies renouvelables (éoliennes, solaires, hydroélectriques, mais aussi conversion des ordures municipales en énergie biomasse).
 Le deuxième point est en revanche plus intéressant, puisqu’il est un exemple de ce que Rifkin appelle le « pouvoir latéral ». Il s’agirait en fait de transformer chaque habitation en mini-centrale électrique, c’est-à-dire d’exploiter l’énergie solaire qui arrive sur le toit, le vent contre les murs, les ordures produites par la maison, la chaleur géothermique des fondations… Cet immense chantier, subventionné par l’État et par des prêts immobiliers verts (les économies d’énergie réalisées dans les premières années servent à rembourser le prêt) créerait évidemment de nombreux emplois dans le bâtiment. L’énergie ainsi produite, en plus d’être verte et à moindre coût, pourrait être échangée via un « Internet de l’énergie ». Les réseaux électriques intelligents, connectés à Internet et à l’évolution météorologique, pourront distribuer efficacement l’énergie produite, et adapter les dépenses énergétiques en fonction des pics de consommation.

« Dans le nouveau scénario, les compagnies [d’énergie] abandonneraient en partie leur contrôle vertical traditionnel tant sur l’offre que sur la transmission de l’électricité, pour s’intégrer, au moins partiellement, dans un réseau de milliers de petits producteurs d’énergie […] Elles s’éloignent progressivement de la vente de leur propre énergie pour devenir des fournisseurs de services qui utilisent leur compétence pour gérer l’énergie des autres » (p. 83)

« Cela étant posé, comme disait la Pompadour en mettant son outil de travail sur la commode Louis XV » (Desproges dixit), nous voyons que ce que Rifkin fait miroiter, c’est un tout autre modèle économique. Modèle qu’il a le bon goût de développer par la suite dans ses nombreuses implications (de la vie politique à l’école), en jonglant adroitement entre grandes considérations macro-économiques et exemples concrets de réalisations. Jeremy Rifkin donne une belle place au numérique et à la créativité dans son programme d’avenir, aspects sur lesquels nous reviendrons.

À suivre…

Louis de Bonnault, rédacteur chez Sorbonne Junior Conseil