De l’amour inconditionnel, du travail, et de l’esclavage

J’ai cette image en tête qui ne me quitte pas : c’est une vidéo qui a circulé à la fin du mandat d’Obama. L’ancien président des Etats-Unis profite d’une dernière conférence pour remettre la “Medal of Freedom” à Joe Biden, son vice-président. Ce dernier est très ému, et il y a ce “hug”, ce câlin.

Amour, gloire et beauté à la Maison Blanche

J’ai d’abord tout de suite pensé à l’impossible câlin entre Hollande et Valls, ou n’importe quels politiques français en fait, j’en ai ri (et frissonné). Et puis j’ai surtout pensé au travail : à nos organisations, à nos dirigeants, à nos employés et collaborateurs de toute nature contractuelle, à nos managers… parce que cette image, c’est à la fois une image de la représentation publique, et une image d’une situation travail.

Tu vois l’ambiance câlins dans ton open space de la Défense? Ou au siège de ta boîte, là où tout le monde marche à pas feutrés et chuchote?

Vous pourrez me dire que ce hug est une pratique typiquement américaine. Et vous auriez raison. Il est d’ailleurs probable que les Américains n’y mettent pas la même charge émotionnelle que nous y voyons, et qu’ils le fassent souvent mécaniquement. Ca ne lui enlève pas sa nature : une manifestation mutuelle de la reconnaissance de l’autre. De l’intégrité de chacun, à travers le corps.

Vous pourrez aussi me dire que ce sont deux gus qui profitent de leurs derniers instants dans le job pour se faire plaisir en s’offrant mutuellement les honneurs. Mais ça aussi, c’est sûrement un truc américain : remercier l’autre, exposer dans le détail ce que l’on voit de bon en l’autre, à la vue de tous! Incroyable non? Non en fait... C’est sûrement un des plus beaux aspects de la culture américaine, qu’on ferait bien de leur emprunter.

Je vous recommande en fait l’ensemble du discours, c’est une leçon de management, de valorisation des qualités intrinsèques et des efforts d’une personne.

Alors ce câlin entre collègues qui me fascine, est-ce le signe que j’aurais dépassé mon aversion de la happiness qui envahit le monde de l’entreprise -et tes réseaux sociaux- et que je commencerais à nager dans le Bonheur-au-travail? Non, non, comme je le décris dans mon article précédent, le Chief Happiness Officer n’est toujours pas mon meilleur ami.

Alors… aurais-je été subjuguée par la St-Valentin au point de voir l’amour partout? Non plus. Et je n’offre pas de chocolats à tous les hommes de mon travail à cette occasion comme peuvent (doivent?) le faire les Japonaises.

L’explication est plus simple, et en même temps infiniment plus difficile à mettre en oeuvre dans la réalité.

Au musée du château à Nantes. Vue de l’entre-pont où les esclaves étaient entassés. Ils sont représentés allongés, l’espace n’était pas suffisant pour tenir debout.

J’étais à Nantes la semaine dernière. C’est une ville agréable et dynamique, que j’évoque ici parce qu’elle a reconnu son passé et son rôle dans le commerce des noirs pour l’esclavage. Le mémorial de l’esclavage est très impressionnant, non pas parce qu’il en impose architecturalement, mais parce qu’il permet astucieusement de se représenter le (très grand) nombre de voyages maritimes qui ont transporté des esclaves dans le commerce triangulaire de l’époque.

Le parallèle entre le monde de l’entreprise et l’esclavage pourra paraître osé à certains (et sera parfaitement saisi par d’autres). Mais évoquer la traite des noirs, c’est pointer ce qu’il y a en germe en chacun de nous : la possibilité de prendre la tangente de la haine et de la violence, en se convaincant qu’on en a le droit, en particulier quand on voue son âme au culte du profit. Bien sûr en entreprise on ne vous fouettera pas (du moins sous nos latitudes). La violence sera enrobée et rendue acceptable, par des discours qui tordent les mots et les vident de leur sens, par de la pseudo-science (comme Taylor a justifié l’”organisation scientifique du travail” qui porte son nom, comme les esclavagistes ont justifié l’esclavage en définissant les races pour se laver de leur culpabilité), par diverses formes de conditionnement qui maquillent valeurs et culture et effacent les repères personnels et collectifs. En effet le vertige de penser que 8 personnes détiennent autant que les 50% les plus pauvres de l’humanité nous fait au mieux comprendre dans quoi nous sommes embarqués, mais ne nous enseigne pas comment réagir à ce scandale, paralysée dans nos dogmes que nous sommes.

L’amour, c’est ce qui reste quand on a enlevé tout le reste. Tout ce qui travestit la relation. Tout ce qui instaure un rapport de force ou de domination. Tout ce qui nous fait croire que nous avons le droit de juger l’autre. Ou de décider unilatéralement ce qu’on pense être bien pour lui. Tout ce qui fait que nous ne sommes plus tout à fait des humains égaux.

Mais — et c’est là que le bât blesse en entreprise- pour que l’amour inconditionnel émerge, il faut être… vulnérable.

J’aime bien cette vidéo danoise : le tatoué musculeux qui a des points communs avec le cadre en costume, qui a des points communs avec l’infirmière, etc.

Nous avons plus de points communs que de différences avec n’importe quel humain. Oui, même avec cet horrible manager qui ne vous respecte pas. Bien sûr il faudrait qu’il le sache aussi, qu’on est tous pareils. Il faudrait qu’il fasse tomber ces barrières qu’il instaure entre lui et le monde et qu’il se dépouille de tous ses tours de passe-passe qui lui font croire que lui, il n’a pas peur, et qu’il ne mourra pas. Ce n’est pas ce qui lui a été enseigné. Soumis aux impératifs de l’organisation, il pense qu’il doit maîtriser, dominer, qu’il doit gagner une compétition (mais une compétition pour quoi??).

L’amour, on ne le reçoit que quand on sait déjà le donner soi-même, en se débarrassant de tout ce qui n’est pas de l’amour. Si on n’en a pas reçu assez dans son enfance pour démarrer la machine de l’amour infini, il va certainement falloir travailler un peu plus sur soi pour être capable de le donner. Mais c’est possible, quand on a pris conscience de son erreur.

L’organisation ne produit pas d’amour, ni d’authenticité. Ce sont les êtres humains qui la composent qui en sont capables, les uns envers les autres.

L’amour inconditionnel, c’est ce qui va permettre à chacun d’exister, c’est ce qui permet simplement de signifier à l’autre “tu es toi, et c’est bien, et tu ne seras pas blâmé pour ça, au contraire j’attends de toi que tu sois toi et rien d’autre”. Et c’est cette certitude de l’amour inconditionnel, qui permet tout. Qui permet, dans une organisation, d’être encouragé à être le meilleur de soi (et non à être en permanence poussé à douter de soi et à corriger le “mauvais”, le non-conforme), de recevoir des retours sur son travail (et non des mises en cause personnelles), de dire ce que l’on pense. De créer. Et c’est même ce postulat de l’amour inconditionnel qui permet de dire “je pense que ça ne marche pas, nous devons changer quelque chose ou arrêter de travailler ensemble”, et à celui qui reçoit ce message de ne pas s’en sentir diminué.

Entreprises, vous pourrez faire n’importe quoi, embaucher des Chief Happiness Officer, vous payer des labels qui certifient que c’est génial de bosser chez vous, monter des programmes d’attractivité, afficher des valeurs tellement belles qu’on en oublierait que le but est le profit…, tant que personne ne veillera à dézinguer tout ce qui n’est pas de l’amour inconditionnel, tout cela ne sera que de la peinture. Arrêtez de repeindre.

Soyez vulnérables.

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