Hyperventilation, piège a…bscons

Happy birthdead

J’ai eu 39 ans il y a quelques jours.
Ce matin, je me suis réveillée avec une conviction. Comme digéré, le constat froid et soyeux que je suis déjà morte. Que ma vie est déjà ruinée.

C’est peut-être une conviction qu’on acquiert quoiqu’il arrive quand la quarantaine approche, quand on commence sa deuxième vie, celle qui nous appartient un peu plus. Mais le sens qu’on peut donner aujourd’hui à cette autre vie qui commence est nourri par le non-sens collectif dans lequel nous sommes engagés.

Dans cette vidéo, l’astrophysicien (et philosophe, mais n’est-on pas forcément philosophe quand on est astrophysicien?) Aurélien Barrau parle de la mort des animaux pour notre consommation. Il dit que le premier problème n’est pas tant de les tuer (les points de vue du respect de la vie quelle qu’elle soit et de notre place dans la chaîne alimentaire peuvent être rationnellement débattus), mais de les priver de leur vie avant la mort.

Si nous sommes capables d’exercer une domination sans limites sur les animaux en mettant leur vie en cage, c’est que nous le faisons avec nous-mêmes aussi. Nous nous privons de nos vies, nous nous enfermons dans des cages de croyances, d’histoires racontées par d’autres à leur profit, et qui nous éloignent de la Nature et de notre nature.

J’ai déjà ruiné ma vie. Mais je ne l’ai pas fait moi-même bien sûr… qui naît avec le désir de ruiner sa propre vie? J’ai simplement laissé d’autres faire. Je ne savais pas. Je ne savais pas que tout ça, ces études, cette place sociale, ces jobs débiles, ces objets indispensables… que tout ça n’était pas ma vie.

Matthieu Van Niel — tatoudi.com // Illustration repérée dans l’article http://alternatives.blog.lemonde.fr/2018/10/09/bouleversements-climatiques-ou-migrer-en-france-pour-echapper-au-pire/

Je vais bien en fait, contrairement à ce que mes paroles laissent penser. Je trouve un alignement, celui qu’on cherche vers 40 ans probablement, quand on enlève tout ce qui ne nous appartient pas, quand on se débarrasse du poids des pressions sociales et de ce(ux) qui nous polluent, et quand on commence à chérir vraiment l’essentiel. Cet essentiel qui ne nécessite pas d’achat inutile. Je suis en quelque sorte dans la partie montante de la courbe de deuil ci-dessus. J’ai conscience de la dualité des choses. Tout est à deux faces, et pour créer le futur qui ne peut qu’émerger du présent, il faut s’épouser soi-même tel qu’on est, et épouser le présent, tel qu’il est.

Cela dit, je vois quand même qu’on respire trop vite. Collectivement, on chauffe, on étouffe, comme si on s’était mis nous-mêmes la tête dans un sac. Nous avons créé toute une infrastructure dingue, des tuyaux, des machines, du feu, de l’eau, des camions… Vous avez déjà vu une raffinerie? C’est dingue une raffinerie.

C’est absurde de respirer trop vite volontairement. Notre maladie c’est de nous être enfoncés trop loin dans un piège abscons, une sorte de décision que personne n’a prise mais que tout le monde suit, qui nous fait penser que c’est ça la vie. Nous trouvons des solutions décevantes pour remplacer d’autres solutions décevantes à des problèmes qui ne devraient même pas exister.

Dans notre manière d’aborder la résolution de nos petits problèmes de destruction de notre propre environnement, nous nous contentons de nous agiter de gauche à droite en haut de la courbe verte(puisque malgré tout, nous sommes riches), alors qu’il faudrait prendre le toboggan vers le bas, changer de mode de vie.

Regardez, la voiture électrique. On se demande si le bilan énergétique est vraiment meilleur, on ne sait pas, les études sont contradictoires, la pollution n’est que déportée, le bilan carbone est équivalent, sans parler du tout électrique nucléaire… Ce qui est clair pour moi c’est que si on ne sait pas, c’est tout simplement parce que c’est exactement la même chose. Une autre mauvaise solution. On ne change pas de paradigme, on déplace le problème. La question n’est pas quelle voiture acheter, mais comment organiser la vie de la cité pour ne plus être dépendant de la voiture. C’est dommage de former tant d’ingénieurs et d’en faire des amoureux satisfaits des solutions aveugles qu’on leur apprend à proposer sans jamais s’extraire de ce petit paradigme étroit (mais très solidement construit) de la surconsommation. Et on leur demande de penser “out of the box”. LOL.

Ainsi nous continuons à faire feu de tout bois, nous consommons tout notre oxygène et nous cherchons tout juste à optimiser des chiffres après la virgule ou à renvoyer la patate chaude à quelqu’un d’autre, au lieu d’éteindre le feu.

On évoque bien l’innovation frugale parfois, mais son approche ici nous maintient dans la même posture : elle nous fait regarder de haut ceux qui se débrouillent avec peu. Les admirer, un peu, surtout pour leur extraordinaire créativité, mais ne pas se sentir concerné directement. Alors que pourtant nous y sommes, à cette crise collective de la quarantaine où nous devons aller à l’essentiel et nous débarrasser de ce qui nous pollue.

Nous ne devrions pas dépenser plus d’énergie que ce que nos petits bras et nos petites jambes nous permettent. Mais à la place, nous sommes transpirants, tout en muscles gonflés et en gros poumons surexcités. Nous soulevons des poids trop lourds, nous dressons des édifices trop hauts, nous allons beaucoup trop vite. Nous ne marchons plus, nous roulons, nous volons! Nous nous fantasmons en Superman alors que nous ne sommes que pyromanes. Une fuite en avant pour ne pas regarder ce qu’on laisse derrière notre trajectoire.

Bien que j’adhère à l’action fédératrice, je ne crois pas au message résumé dans le hashtag du mouvement #ilestencoretemps. Le message est trompeur (même si je ne doute pas une seconde de la pensée complexe de ses instigateurs). Temps de quoi? Nous sommes déjà morts. Au mieux est-il temps (et même nécessaire) de ne plus perdre de temps et d’être exemplaire aujourd’hui. Arrêter notre bête addiction aux pailles et aux cotons-tiges c’est bien. Mais dans la plupart des cas, nous ne verrons pas les fruits de ces graines plantées aujourd’hui, surtout sans lois…. L’échelle de nos vies n’est pas une échelle juste pour nous sentir capables d’agir. C’est une échelle qui favorise l’injonction paralysante et l’angoisse de ne pas réussir. Je préfère ne pas être (trop) angoissée du résultat, et planter les graines que je peux en étant exemplaire, en ne réduisant pas ma dissonance cognitive dans le sens de la flemme. Je crois qu’il faudrait juste choisir la sérénité qui va avec la certitude que la vie n’est qu’un sursis. L’existence même de la paille et du coton-tige sont des aberrations. Le fruit de principes d’usages personnels et collectifs très contestables (utiliser une fois et jeter, écouler les matières plastiques qui ne sont que des sous-produits du pétrole…) vaguement voilés par des injonctions et des croyances sur la manière dont on doit vivre et se conformer (avoir une voiture et des oreilles rutilantes, apparemment).

Quelle ironie que la manifestation pour le climat ait lieu un jour de chaleur moite d’octobre, 10 degrés au-dessus des normales saisonnières. Le voisin fait un barbecue. Demain il fera de nouveau frais. Il ne faudra pas oublier pourtant qu’il est temps de prendre ce toboggan dont on ne sait pas où il nous mènera.

PS : arrêtez le sopalin aussi. Pour les mouchoirs on peut discuter.