Sur les Internets
Published in

Sur les Internets

Sur les Internets #13 — Data communicants

Pourquoi vous devriez miser sur les trackers.

— « Sur les Internets », c’est une veille sur les formats innovants créatifs. Pour vous abonner, c’est par ici.

Chris Whitty (à gauche), médecin-chef du Royaume-Uni, y est devenu plus populaire que Britney Spears. Des mugs “Next slide please” ont été créés à son effigie.

1. Ce qui se conçoit bien … se visualise clairement

Les faits — Le 31 octobre 2020, Boris Johnson annonçait lors d’une conférence de presse le confinement du Royaume-Uni. Pour expliquer cette décision, le médecin-chef britannique a présenté 16 slides censées faire le point sur la situation. Légendes manquantes, graphiques surchargés, données illisibles … Le bad buzz a été immédiat. Et l’effort de transparence contre-productif.

Pourquoi c’est intéressant — Parce que ce raté tient à une chose : la forme. Chris Newell, designer au sein du média britannique Tortoise, en a fait une brillante démonstration : il a entièrement repensé trois de ces slides (couleurs plus impactantes, changement d’échelles, titres explicites …). Avec une petite mollette, l’internaute peut glisser de la version du Gouvernement à celle de Chris Newell, pas à pas. Une comparaison avant/après redoutable.

Pour aller plus loin. Sur ces 3 exemples, le designer n’a touché qu’à la forme. Il explique que le travail de datavisualisation se passe en amont : dans la sélection même des données. Il prend l’exemple de la dernière slide dont le seul message devrait être de montrer la date à partir de laquelle les hôpitaux seront saturés. Et élimine donc toutes les autres données superflues. CQFD :

Source : Financial Times

2. Une bonne dose de dashboards

Les faits — Graph’ quotidien des hospitalisations et décès, comparatifs des vaccinations par pays, explosion de la fréquentation des sites gouvernementaux, émergence de data-analystes plus agiles que les pouvoirs publics … En termes de communication, le Covid-19 a été un coup d’accélérateur pour une com’ scientifique centrée autour de la data.

Une dataviz plus virale que le virus — En février 2020, on a appris qu’un graphique pouvait littéralement sauver des vies. C’est le fameux “flatten the curve”, modélisé par une agence fédérale de santé américaine. Une simple courbe, sans chiffre, qui montre la limite “absorbable” par les hôpitaux et la nécessité de freiner de manière urgente la propagation.

Pourquoi c’est intéressant — 3 leçons à en tirer :

  1. Les datavisualisations ne sont plus des “nice-to-have ou de simples illustrations : elles deviennent le coeur même de la com’.
  2. Cette course à la transparence n’est pas sans risques : des données sans contexte sont au mieux peu pertinentes, au pire trompeuses. Exemples : donner le nombre d’infections sans le rattacher au nombre de tests ; entretenir la course à la vaccination en mettant en concurrence des pays qui possèdent des stratégies (publics prioritaires, gestion des stocks, etc.) et démographies différentes.
  3. La fréquentation des sites gouvernementaux a explosé : une opportunité (pour renouer une confiance érodée) autant qu’une exigence pour les pouvoirs publics tenus désormais de livrer des informations transparentes et complètes (open data) mais aussi digestes et lisibles (design).

Passion dashboard — Les courbes du Covid-19 ont en quelques mois laissé place à l’émergence de tableaux de bord. Un format pratique, adopté aussi bien par les Gouvernements (français, espagnol, britannique, allemand, italien, autrichien …) que par les média (Financial Times, Reuters, média néerlandais VG.no, média allemand Morgen Post …).

Parmi les bonnes pratiques, quelques petits détails d’UX sympas du côté du dashboard allemand ont retenu mon attention :

  • Le site est conçu pour un usage “mobile-first”, correspondant aux deux tiers des usages, et prend au sérieux l’accessibilité (contraste de couleurs marqué, taille des typos, données les plus importantes présentées sous différents formats …). Toutes les données peuvent être téléchargées et réutilisées.
  • On y retrouve, avant tout graphique, deux phrases de texte générées par la data qui donnent l’état de la vaccination. Malin pour donner une info claire, facile à lire et à copier/coller.
  • Petite astuce tech : l’image de prévisualisation qui s’affiche quand on partage le lien sur les réseaux sociaux comme le favicon … sont automatiquement mis à jour avec les dernières données publiées.
Merci la Google trad’ approximative
  • Le tableau de bord ne joue pas sur les mots et distingue bien ceux qui ont reçu la 1ère dose et ceux qui sont effectivement vaccinés avec les 2 doses
  • On peut suivre l’avancement de la vaccination par publics prioritaires comme le nombre de vaccins reçus par laboratoires

La French touch — À noter : le tableau de bord français est le seul à recenser, en plus des données sanitaires, un tracker des aides économiques déployées (fonds de solidarité, prêts garantis etc.) par secteur et par région.

Pour aller plus loin —Quand les sites gouvernementaux sont jugés trop complexes, des initiatives citoyennes émergent pour prendre le relai. C’est par exemple le cas à New-York, où pas moins de 50 sites (ville, Etat, privé) existent pour prendre rendez-vous pour se faire vacciner. Des bénévoles ont donc lancé en quelques semaines NYC Vaccine List, un site qui compile les différentes disponibilités. Idem en Californie ou dans le Massachusetts.

3. La track aux promesses de campagne

Les faits — Pour suivre les 100 premiers jours de Joe Biden, tous les média ont dégainé leurs propres trackers : Politico, The Economist, Business Insider … Le but ? “Fact-checker” l’application des promesses du nouveau Président américain. Mais celui qui a attiré mon attention, c’est celui de deux citoyens : Track Biden.

Pourquoi c’est intéressant —C’est un tracker minimaliste et factuel avec :

  • Une timeline actualisée avec les différentes étapes sur chaque promesse
  • Des sources vérifiées (articles de média nationaux, tweets, communiqués de la Maison blanche …) pour “objectiver” le tracker
Un format développé par ThePixelHunt, Point du jour et Wedodata pour Arte

4. Morale et croissants chauds : l’expérience de philo dont vous êtes le héros

Les faits“Cette histoire commence un dimanche matin. Vous êtes chez vous. Aujourd’hui, c’est votre anniversaire. Soudain, votre téléphone sonne …”. C’est ainsi que commence “La morale de l’histoire”, un jeu de rôle imaginé par Arte en juin 2019, à l’approche du bac de philosophie. C’est à première vue une histoire banale. Mais petit à petit, l’internaute se retrouve confronté à des dilemmes et amené à faire des choix ...

Pourquoi c’est intéressant — Inspirée du livre de Ruwen Ogien « L’Influence de l’odeur des croissants chauds sur la bonté humaine », l’expérience a pour but d’amener l’internaute à comprendre des concepts de philo morale par lui-même. Le storytelling est bien ficelé. L’ambiance audio et l’arbre de décisions facilitent la mise en situation. Et, surtout, Arte a eu la bonne idée de s’appuyer sur le Youtubeur spécialisé philo Monsieur Phi (226k abonnés) qui, à la fin du petit jeu, décrypte nos choix. Et permet de comprendre le but de l’expérience : montrer que la morale est davantage une affaire de contexte que de vertu

Pour aller plus loin — La com’ numérique d’Arte est clairement sous-côtée. Le média franco-allemand vient par exemple de dépasser le million d’abonnés sur son compte Instagram principal et a lancé Le Parfum d’Irak, une nouvelle mini-série adaptée pour IG sur Arte à suivre (84k abonnés). Dernière annonce : Jours de Play, une émission sur Twitch consacrée aux jeux vidéo, testée avec succès en octobre dernier. Bref, il y a une vraie intelligence de la part d’Arte dans la manière de comprendre et s’adapter à la culture Internet.

5. La première « prise d’otage » d’URL de campagne présidentielle

Les faits “We are holding future president’s URLs for ransom. You can buy shares and get paid”. C’est le dernier coup de com’ des trublions de MSCHF. La startup américaine a acheté en masse les noms de domaine de prétendants — plus ou moins sérieux — à la présidentielle de 2024 (Alexandria Ocasio-Cortez, Kanye West, Mike Pence, Michelle Obama, Marco Rubio, Jeff Bezos …). Elle a ensuite revendu des parts de ces URL pour 1$ sur intheyear2024.com. Le but ? Redistribuer aux actionnaires le bénéfice si le candidat les rachète.

Pourquoi c’est intéressant — En prenant tout le monde de vitesse, à peine l’investiture de Joe Biden passée, MSCHF réussit un buzz à moindre coût. Comme à chacun de ses coups de com’ il y a toujours un message politique. Dans son manifeste, la startup se rêve en Robin des Bois des Internets, tordant le bras aux méchants politiques cupides. Derrière la vision un poil caricaturale se cache aussi une pratique de cyber-squatting à la limite de la légalité.

6. Les tuto du Top chef de TikTok

Les faits — Diego Alary, candidat de Top Chef l’année dernière, vient de dépasser la barre du million d’abonnés sur TikTok. Lancé en novembre dernier, il est devenu en quelques mois le cuisinier français le plus suivi de la plateforme. Et ce n’est pas par hasard.

Pourquoi c’est intéressant — Le jeune chef de 23 ans a trouvé “son” format. Et il s’y tient. Toutes les vidéos ont la même construction : un tuto d’une recette simple, avec peu d’ingrédients et peu d’étapes pour être facilement réplicables à la maison, sur fond de musique cool. Pas meilleure secret sauce par temps de couvre-feu.

Bonus — « Respectez-vous. »

La Nouvelle-Zélande tourne en dérision l’Instagrammisation absurde de spots devenus des usines à touristes. Brillant.

C’est peut-être un détail pour vous mais …

  • Zoom fatigue — Un graphiste britannique a eu l’idée d’imaginer cette (fausse) campagne KitKat. Simple et efficace.
  • Secret sauce — The Economist explique sa stratégie sur Instagram (5 millions d’abonnés, dont les 2/3 ont entre 18 et 35 ans). Meilleure idée ? La création d’une page miroir avec ses graphs … renvoyant sur les articles de son site. Habile pour contourner l’absence de liens sous les posts.
  • Le futur vu d’hier — L’INA est désormais sur TikTok. Et ce qui est intéressant, c’est le boulot éditorial qu’il y a derrière. Loin de seulement publier des archives marrantes, l’INA fonctionne par collections avec une thématique commune. La première est la « tech d’avant » (le Bi-Bop, premier téléphone de poche ; le pneumatique, ancêtre de l’email …). C’est franchement passionnant.
  • Roadtrip virtuel — Vous balader en voiture à Rio, New York ou Rome avec la radio locale à fond ? C’est possible. Ça s’appelle Drive and Listen et c’est assez fantastique en pleine pandémie.
  • Petites anecdotes pour grande distribution — Saviez-vous que Castorama s’appelait auparavant Central Castor, en référence à l’animal qui construit lui-même sa maison ? Et que, cocasse, son fondateur s’appelait Christian … Dubois ? Ou que Leroy-Merlin a (vraiment) eu comme slogan “L’enchanteur” ? J’ai adoré ce thread.
  • Le JT contre-attaque — Pour les 40 ans de son JT, TF1 a annoncé une série de formats innovants, dont un JT “personnalisé” où chacun pourra choisir la durée et les thématiques qui l’intéressent ou une émission sur Twitch à partir de mars. On y apprend au passage que l’édition de 13h capte toujours plus de 40% des audiences. Pas si boomer.
  • Le retour du fantôme — La Maison blanche (re)lance son compte Snapchat. Sans surprise, le 1er message porte sur les gestes barrières et une explication par le Dr Fauci du fonctionnement du vaccin.
  • Le CNES à la conquête de Twitch — Si le confinement vous donne des envies d’espace, la Netscouade explique comment et pourquoi le CNES s’est lancé sur Twitch (2,5k abonnés).
  • Click’n’gram — Et si Instagram était devenu le plus grand resto de vente à emporter du monde ? C’est en tout cas une vraie tendance aux US : des milliers de chefs indépendants se lancent dans des resto “pop up” depuis chez eux (publication du menu de la semaine en story, live pour prendre les commandes …).
  • Facebook is not deadLe Parisien s’est intéressé à l’explosion des groupes Facebook locaux en région parisienne qui attirent parfois jusqu’à 30 000 membres. Comme celui de Levallois-Perret.
  • Rideau de vidéos — Un journaliste a analysé les 233 pubs diffusées lors des SuperBowl depuis 2000. Le but ? Les classer pour en comprendre les tendances. Le format vaut le détour : c’est la 1ère fois que je voyais un tel “rideau de vidéos”.

C’est tout pour aujourd’hui. On se dit à dans deux semaines.

📫 Si vous avez aimé, n’oubliez pas de vous inscrire à la newsletter. Tous les précédents numéros sont disponibles ici.

Et je reste bien évidemment disponible en DM comme par mail pour tout commentaire ou suggestion.

Nous sommes en 2021 et je viens de découvrir que, dans les années 80, on pouvait imprimer des pages de Télétexte depuis sa TV. Fou.

--

--

Formats innovants & créatifs vus sur les Internets. Toutes les deux semaines dans votre boîte mail → https://t.co/G5upIk0WRN?amp=1

Get the Medium app

A button that says 'Download on the App Store', and if clicked it will lead you to the iOS App store
A button that says 'Get it on, Google Play', and if clicked it will lead you to the Google Play store
Kéliane Martenon

Kéliane Martenon

Internet, startups & formats innovants • Précédemment, chef(fe) des Internets de Bruno Le Maire.