Le switch des littéraires

Les profils qu’on commence à s’arracher dans les startups et les entreprises : il y a du travail pour les poètes !

En France, le système scolaire encourage les bons élèves à faire des mathématiques. Elles sont la matière royale, celle avec laquelle on prouve son intelligence avant d’accéder à l’élite de la nation. Maths et informatique orientent vers de belles carrières d’ingénieurs comme vers bien d’autres carrières qui n’ont rien à voir avec les sciences. Les entreprises raffolent des profils d’ingénieurs, même si c’est pour en faire des commerciaux. Dans le monde du numérique, les matheux sont particulièrement appréciés, surtout s’ils ont appris à faire parler les données, composer des algorithmes et extraire de l’intelligence. On recrute plus de data scientists que de poètes, n’est-ce pas ?

A beautiful Mind

Aujourd’hui, peut-être. Mais demain, c’est moins sûr. Certes, les carrières scientifiques ont encore le vent en poupe. Mais si on n’a pas la bosse des maths et qu’on n’est pas un brillant programmeur, mieux vaut aujourd’hui cultiver l’art de combiner les mots. Les “poètes” sont en train de prendre leur revanche.

En France, les carrières réservées aux “littéraires” (le mot est vague, il s’agit en fait de tous ceux qui ne sont pas “scientifiques”) étaient autrefois prestigieuses : enseignement, recherche, journalisme, politique ou barreau offraient des carrières glorieuses. Même nos présidents étaient des littéraires : Georges Pompidou était agrégé de lettres ; François Mitterrand avait fait des études de lettres et de droit. Les lettres menaient au pouvoir. Elles en étaient aussi le symbole.

Napoléon à Polytechnique

Napoléon avait porté aux nues les scientifiques et les militaires, mais les littéraires n’étaient pas en reste. Plus tard, quand l’école est devenue obligatoire sous la troisième république, la figure de l’instituteur, celui qui savait écrire, est devenue emblématique. La maîtrise de la langue, la faculté de combiner les mots et de les coucher sur du papier était sans conteste la compétence la plus précieuse pour quiconque rêvait d’une carrière professionnelle. C’était la clef de l’ascension sociale, le moyen de quitter les campagnes ou d’éviter l’usine. Et l’école transmettait la maîtrise de la langue française : après un simple certificat d’études, un Français écrivait mieux que la plupart des bacheliers d’aujourd’hui…

L’instituteur (La Gloire de mon père)

Une rupture est survenue au cours des 40 dernières années. La transformation de l’école, la sur-valorisation des profils scientifiques, les nouvelles technologies et la passion française pour l’ingénierie ont contribué à marginaliser les littéraires dans notre pays. Bien qu’une grande partie des élèves n’aient ni goût ni talent pour les matières dites “scientifiques”, 80% des bacheliers de la voie “générale” choisissent aujourd’hui de passer un bac “scientifique”, tant les filières “littéraires” sont dévalorisées (lettres, langues, sciences humaines). Ils sont nombreux à fuir également les études supérieures dans ces filières, persuadés qu’elles ne “mènent à rien”. Les études supérieures en lettres, linguistique, langues étrangères ou sciences humaines leur sont présentées comme des études menant exclusivement à des métiers à “vocation” : l’enseignement, la recherche ou encore le journalisme, trois secteurs qui se sont considérablement appauvris au cours des dernières décennies.

Dead Poets Society

Il faut donc de la “vocation” pour s’y lancer. L’acceptation d’une vie de relative misère (relative, si on la compare à ce qu’elle était il y a encore 40 ans) va souvent de pair chez ceux qui ont “la vocation” avec un certain mépris de l’argent. Il est plus facile de l’accepter si l’on étouffe ses désirs matériels. Avec la paupérisation, la “vocationalisation” et la marginalisation des littéraires, on assiste à une coupure progressive entre les métiers à “vocation” (essentiellement dans le secteur public, mais pas seulement) et d’autres secteurs qui pourraient employer des littéraires mais les ont complètement évacués de leur radar.

La dévalorisation des profils littéraires et le sentiment de n’avoir “aucun débouché” dépriment de nombreux Français. L’Ecole normale supérieure, qui recrute les meilleurs d’entre eux, produit de nombreux dépressifs. Ce problème est (presque) exclusivement français : hors de France, les entreprises, petites et grandes, les administrations du monde entier, recrutent des littéraires à toutes sortes de postes. Mieux encore : être littéraire n’est pas une tare ! Les entrepreneurs de la Silicon Valley sont nombreux à avoir fait des études de philosophie ou d’histoire. Par exemple, Peter Thiel et Alex Karp ont fait de la philosophie ; Susan Wojcicki, la CEO de YouTube a étudié littérature et histoire ; Tim O’Reilly, le grand maître à penser de la Silicon Valley, a fait des études de lettres classiques. Il y a en fait bien moins de scientifiques dans la Silicon Valley que l’on se plaît à le croire en France.

Susan Wojcicki, CEO de YouTube, a fait des études d’histoire et de littérature

Bien sûr, la multiplication des écoles de code est une bonne chose. Elles permettent des reconversions et offrent des perspectives nouvelles à de nombreux Français. L’école 42, financée par Xavier Niel, est une initiative salutaire. Mais les startups, comme les entreprises traditionnelles, ont de plus en plus besoin de ces “littéraires” qui savent manier les concepts, raconter des histoires et les mettre en mots et en images. Parce que ces deux mondes s’ignorent, les rapprocher serait une mission d’utilité publique, à la fois pour donner des débouchés à ceux qui n’ont pas (ou plus) la “vocation” et pour ouvrir des nouveaux viviers de talents pour ceux qui cherchent à en recruter.

Dans le numérique, en particulier, on valorise tout particulièrement les profils littéraires. L’âge du Content Marketing, comme l’a très justement écrit Karine Abbou dans ce joli billet LinkedIn, marque la “revanche des littéraires”. Karine Abbou explique cette revanche par le règne de Google, dont les algorithmes se nourrissent exclusivement de mots. Google a fait tomber les frontières :

  • entre les marques et les médias : toutes les marques deviennent médias, tandis que les médias se transforment en marketeurs pour survivre. La question de savoir qui est plus “indépendant” n’a pas de réponse tranchée ;
  • entre les métiers : les “stratégistes éditoriaux” sont à la fois spécialistes du SEO (optimisation pour les moteurs de recherche), producteurs de contenus multimédias et animateurs de communautés.

Karine Abbou donne l’exemple de Meetic, qui finance la création de contenus de qualité. Partout, on crée aujourd’hui des logiciels pour faire fructifier les talents rédactionnels, et inversement.

Des nouveaux métiers du content (qui parfois ne sont pas entièrement nouveaux, il faut bien le dire) émergent dans les startups. Ainsi —la liste n’est pas exhaustive— les startups américaines recrutent des :

  • wordsmiths : le poste de wordsmith est plus valorisé qu’un poste de communication dans une entreprise traditionnelle (bien que la nature du travail ne soit pas fondamentalement différente). Cet artisan des mots est très valorisé car la mise en mots est l’une des activités jugées les plus critiques par de nombreuses startups. Elles cherchent à recruter les meilleurs et, pour cela, elles les payent bien !
  • content editors : dans toute startup (et maintenant aussi dans certaines entreprises traditionnelles), il y a une personne (ou une équipe) qui produit du contenu. Là encore, il s’agit de quelque chose de sensiblement différent de la “communication externe” à l’ancienne : il s’agit de faire rayonner sa société avec du contenu de qualité, qui n’est pas grossièrement promotionnel, et peut même être indépendant (articles de fond, études) ;
  • community managers : on ne le présente plus, le community manager anime la communauté sur de multiples réseaux, fait de la curation de contenus, et met les contenus en réseau. Parfois, le community manager n’est autre que le content editor. Tout contenu doit en effet être diffusé.
  • fantasy writers : ce n’est pas une blague, la NFL recrute des fantasy writers pour manier toutes sortes de contenus multimédias pour sa branche “fantasy football”, où il faut raconter des histoires.
  • course developers : de nombreux MOOCs (Massive Online Open Courses) et COOCs (Corporate Online Open Courses) travaillent avec des enseignants, mais recrutent aussi tout spécialement des talents pour créer les modules. Ainsi, par exemple, de Thinkful.

Les noms de métiers varient, et il y en a beaucoup. La liste est loin d’être exhaustive. Ce sont le plus souvent des métiers hybrides, qui allient plusieurs talents, dont celui de mettre en mots. Bien sûr, les secteurs traditionnels de la communication et de la publicité recrutent encore. Mais la transformation numérique les menace à moyen terme s’ils n’évoluent pas. Certaines agences et entreprises tentent de se mettre à la page du numérique et de recruter ou former ces talents hybrides.

Le littéraire qui veut switcher ne peut se permettre d’ignorer les algorithmes ou de détester les data. Il doit accepter d’enrichir ses contenus et de les mettre en réseau. Il doit constamment apprendre et mettre à profit tous ses talents (plusieurs langues, connaissances sectorielles, sens de la débrouillardise). Il doit souvent aussi faire ses preuves hors du salariat. Souvent, il n’y retournera pas parce qu’il aura pris goût à la liberté de la vie de freelancer.

Carrie Bradshaw, une pionnière ?

Dans un monde où le contenu est roi, c’est le plus créatif qui sera le plus valorisé. L’intelligence artificielle produit déjà des dépêches. Plus encore que le “littéraire”, c’est l’artiste et le poète qui pourraient devenir les figures reines du monde du travail de demain. Le poète possède l’art de combiner les mots et les sonorités pour suggérer des sensations et provoquer des émotions. Les startups, comme d’ailleurs toutes les entreprises, ont besoin de manipuler images et symboles ! Elles sont d’ailleurs un certain nombre à chercher à maîtriser l’art de l’épopée.

Homère aurait-il conté les exploits des entrepreneurs s’il était né à la fin du siècle dernier ?

L’Odyssée

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