Le triomphe des amateurs ?

L’histoire de “YouTube Man”, l’homme qui a appris le lancer de javelot en regardant des vidéos YouTube, n’a pas fini de nous inspirer. Quand l’athlète kenyan Julius Yego a remporté une médaille d’argent aux jeux olympiques de Rio, il a fait rêver bien des gens : les jeunes Africains, mais aussi tous ceux qui ne disposent pas des infrastructures sportives, des stades ou des fédérations bien financées pour s’entraîner comme des professionnels. Surtout, son exploit nous fait encore davantage questionner la distinction classique entre “amateur” et “professionnel”. Qu’est-ce qu’un amateur ? Qu’est-ce qu’un professionnel ?

A l’instar du marché des taxis, bouleversé par l’arrivée des applications numériques de VTC qui les mettent en concurrence avec des “amateurs”, de nombreuses activités et marchés sont aujourd’hui transformés par l’arrivée d’amateurs armés de smartphones ou par de nouveaux “experts” autodidactes. Le “professionnalisme” tel que nous l’avons connu jusqu’ici se meurt. Le numérique ne laisse aucune profession intacte : avocats, médecins, professeurs, journalistes, consultants, chauffeurs de taxi, etc. La transformation en cours ne peut être comparée qu’à la manière dont les firmes industrielles de l’économie fordiste ont affecté l’artisanat à l’ancienne. Des applications sophistiquées permettent aujourd’hui à des amateurs d’offrir un service de qualité sans les qualifications professionnelles autrefois jugées obligatoires. L’information abondante et accessible permet à des amateurs curieux et motivés d’accéder à du savoir d’expert autrefois propriété exclusive des experts professionnels.

Partout, les amateurs sont en train de gagner du terrain.


L’ancien paradigme professionnel avait sa raison d’être

Les “professionnels” fleurissent depuis le dix-neuvième siècle. De chaque activité ou discipline est né un corps professionnel, avec ses règles, ses valeurs, sa culture et ses barrières. Ces corps sont issus du paradigme inventé par les guildes médiévales. Comme les guildes, les corps professionnels ne se contentent pas de préserver et transmettre un savoir précieux. Ils promeuvent aussi un ordre social et assurent une stabilité politique. Chaque profession a sa représentation. Celui qui fait partie d’un corps existe socialement, politiquement et économiquement. En bref, les professions sont un rempart contre le chaos politique.

Il ne suffit pas d’avoir des connaissances dans une discipline donnée pour être un “professionnel”. Les professionnels se caractérisent non seulement par leur savoir spécialisé, mais aussi par le fait qu’ils ont les références et titres pour faire partie d’un club fermé, qui partage des valeurs et une culture et dont les activités sont régulées. La plupart des professions se voient attribuer une forme d’exclusivité, protégée par la loi. Dans certains cas, comme celui des médecins, le monopole de la prescription de médicaments est justifié notamment par la protection du public.

Dans de nombreux cas, la constitution d’une “profession” s’est accompagnée d’un arsenal d’institutions pour la soutenir : des écoles spécifiques, des diplômes validés, des instances de contrôle. Bien identifiables et visibles, ces professions ont obtenu des situations de monopole et/ou des protections réglementaires assurant leur survie. Comme l’expliquent Richard et Daniel Susskind dans un passionnant ouvrage intitulé The Future of the Professions, les protections dont bénéficient les corps professionnels sont le résultat d’un “pacte” (implicite ou explicite) entre la société (via les autorités) et les corps professionnels, qui offre régulation et protection des corps en échange d’une qualité de service et d’une protection contre les charlatans.

“En échange d’un accès à leur savoir unique sur des sujets vitaux, la société a octroyé aux corps professionnels un mandat de contrôle social sur leur domaine d‘expertise, un grand degré d’autonomie dans leurs pratiques, et le droit de déterminer qui pourra ou ne pourra pas endosser l’habit de l’autorité professionnelle.”
Si si, l’habit fait le moine

Mais des transformations profondes remettent en question l’ordre établi

Dans l’ancien paradigme, l’expertise des meilleurs professionnels ne pouvait profiter qu’à un très petit nombre d’individus. Parce que leurs services ne pouvaient être rendus à grande échelle—les professionnels à l’ancienne travaillent souvent en face à face et de visu, comme c’est le cas avec les médecins et les avocats par exemple, donc le nombre de clients qui ont accès aux meilleurs praticiens est forcément limité. En réalité, la plupart des individus doivent bien se contenter de praticiens moyens ou médiocres. Pourtant, avec le numérique, les consommateurs se sont habitués à accéder au meilleur service. Ils sont devenus plus exigeants, d’autant plus qu’ils savent que, grâce à la technologie, le plus haut niveau de service, d’expérience et d’expertise peut désormais profiter au plus grand nombre.

Par exemple, le développement des MOOCs (Massive Online Open Courses) permet non seulement un large accès à la connaissance à tous ceux qui ne peuvent pas s’offrir l’université (notamment de nombreux jeunes des pays en développement), mais il rend également le travail des plus talentueux professeurs accessible à tous. Les MOOCs augmentent le niveau d’exigence de tous les étudiants, y compris ceux qui ont la chance d’étudier à l’université. Pourquoi se contenter d’un professeur moyen quand on peut profiter des meilleurs cours ? Dans les universités américaines, de nombreux étudiants combinent les meilleurs cours en ligne avec le meilleur de ce que l’université offline peut leur apporter. Pas facile de les en empêcher !

En résumé, au moins quatre grands bouleversements viennent changer la donne :

  • les grandes applications numériques ont imposé un nouveau paradigme qui veut que la plus grande qualité soit scalable, c’est-à-dire diffusable à la plus grande échelle sans perte de valeur, au lieu de n’être réservée qu’à un petit groupe de privilégiés. Les consommateurs ne veulent plus se contenter de services médiocres. Le meilleur pour tout le monde ;
  • les plateformes numériques permettent à des “amateurs” de fournir des services de “professionnels” : ainsi le service des chauffeurs Uber ne laisse rien à envier à ceux des taxis en confort et fiabilité ; le bon accueil des hôtes Airbnb met en péril les professionnels de l’hôtellerie ; la cuisine des amateurs de Menu Next Door fait trembler les restaurants qui servent des plats congelés, etc. Un système de notation permet aux clients de s’assurer de la qualité du service (ou du bien) qu’il consomme. Les amateurs sont des professionnels comme les autres ;
  • l’abondance de l’information et ses modes de diffusion décloisonnent l’expertise et le savoir pour le mettre à la disposition de tous. Le monde de l’éducation s‘est plus transformé au cours des quinze dernières années qu’au cours des deux siècles qui ont précédé. Un amateur passionné peut être “expert” sans passer par les circuits traditionnels de validation. L’expertise et le savoir ne sont plus protégés par des titres ;
  • les carrières linéaires dans les organisations traditionnelles sont en péril : les organisations elles-mêmes sont plus fragiles et ne garantissent plus les emplois, mais en plus les individus aspirent à plus de mobilité dans leur vie professionnelle. La culture et le rapport au travail ont changé.

La frontière entre amateurs et professionnels devient de plus en plus floue

Ce sont les consommateurs qui donnent le rythme aujourd’hui. L’expertise et les services professionnels peuvent être rendus accessibles au plus grand nombre, de la même manière que les voyages en taxi ont été démocratisés par les applications de VTC. Un plus large accès au savoir et aux services critiques explique le triomphe des amateurs. La démocratisation du savoir et de certains services professionnels, comme le conseil médical via les applications de smartphone ou les cours d’Harvard via les MOOCs, est une rare bonne nouvelle dans un contexte d’inégalités croissantes. Fondamentalement, cet accès démocratisé est la seule force qui contre-balance le creusement des écarts de revenus. La montée des inégalités n’est d’ailleurs pas aussi forte qu’on le pense si l’on tient compte de la meilleure distribution du savoir et de l’expertise. Après tout, l’expertise et le savoir sont aussi des richesses — ce que le Prix Nobel d’économie Gary Becker appelle le capital humain.

Certes, les consommateurs doivent être protégés des charlatans, mais les systèmes de protection de l’ancien paradigme échouent à assurer une protection digne de ce nom. Ils sont souvent obsolètes. Il n’est pas très difficile de fabriquer un faux diplôme. Des nouvelles formes de contrôle et de validation sont appelées à se mettre en place. Elles reposeront de plus en plus sur les big data ou la blockchain.

Catch Me If You Can!

Nombreux sont les professionnels qui, tels les avocats ou les consultants, sont si occupés à facturer toujours plus d’heures qu’ils ne passent que très peu de temps à se former, à lire de nouvelles études ou à s’informer sur les nouveautés dans leur domaine d’expertise. Le professionnel qui a obtenu un diplôme il y a 20 ans peut très bien être un “charlatan” aujourd’hui, s’il n’a jamais actualisé son savoir ! Et si les amateurs étaient meilleurs ? Parce qu’ils ne sont pas automatiquement “légitimes” et parce qu’ils ne sont pas protégés par leur habit, les amateurs ne peuvent être convaincants que lorsqu’ils sont vraiment bons. Ils ne peuvent travailler de manière régulière que si ce qu’ils offrent est meilleur ou plus accessible.

Après tout, dans le monde du sport, on a longtemps loué la supériorité de l’amateur. A la différence du professionnel, l’amateur excelle dans son art par amour de l’art. Ses exploits en sont d’autant plus nobles. Et si, d’ailleurs, on cessait d’utiliser le mot “amateur” — dont l’étymologie est pourtant si positive (“celui qui aime”) — comme une insulte ?

Par ailleurs, la technologie provoque l’obsolescence de toute forme d’expertise à un rythme de plus en plus rapide. Plus on encouragera les jeunes à se spécialiser dans des domaines professionnels spécifiques et fermés, plus ces jeunes risqueront de tout perdre lorsque la technologie aura rendu cette expertise obsolète. Les amateurs, quant à eux, sont plus flexibles et résilients. Souvent multipotentiels, ils savent accepter le changement plus facilement car ils ont appris à sauter d’une activité à une autre.

A l’échelle individuelle, la distinction entre amateur et professionnel perd de son sens à mesure que les carrières deviennent plus chaotiques et accidentées. Si l’on exerce plusieurs métiers, si l’on change d’activités plusieurs fois dans sa vie, si l’on est expert dans plusieurs domaines, ne peut-on donc pas être aussi professionnel ?

A l’échelle collective, la question réglementaire doit pouvoir être posée. La protection des insiders ne se justifie qu’au nom d’un intérêt et d’une déontologie supérieurs, que lorsque la protection de la profession permet la meilleure protection des consommateurs. Elle est absurde quand elle ne reflète que la puissance de frappe d’un lobby efficace…


Les corps professionnels ne sont plus à la hauteur

Les termes du “pacte” entre la société et les corps professionnels protégés devraient-ils être revus aujourd’hui ? Ce pacte n’est-il pas désormais totalement obsolète ? C’est la question à laquelle Richard et Daniel Susskind tentent de répondre dans leur livre. La réponse qu’ils apportent est loin d’être simpliste, mais elle est globalement positive. Oui, le pacte est largement obsolète car les corps professionnels échouent sur plusieurs fronts :

  • les corps refusent le changement ; ils résistent à toute tentative de réforme ; ils ne pensent pas la révolution et ne peuvent par conséquent pas innover, ni satisfaire des consommateurs toujours plus exigeants ;
  • ils ont augmenté l’utilisation de jargon et de barrières bureaucratiques pour mieux contrôler la distribution de leurs services ;
  • trop peu de gens ont accès aux services professionnels : une réglementation stricte les rend peu accessibles au plus grand nombre ;
  • bien qu’ils soient censés actualiser leur savoir et leurs compétences avec la formation continue, en réalité, de nombreux corps professionnels —avec des grandes différences selon les corps et les individus—se contentent fondamentalement d’une formation initiale passée ;
  • pour mieux protéger leur position, les corps professionnels dissuadent leurs clients d’apprendre par eux-mêmes, d’accéder à la connaissance et de gagner en autonomie, ce qui est incompatible avec les aspirations des individus désormais habitués à accéder au savoir en un clic.
“Dans la plupart des économies développées, le coût de la santé monte en flèche, les écoles sont sous-financées, les services juridiques sont hors de prix, y compris pour certains professionnels. (…) Les petites entreprises sont impuissantes et aliénées. Elles n’ont pas les ressources pour faire appel aux consultants en management, conseillers fiscaux ou comptables dont elles pourraient avoir besoin.”

Conclusion

La question de la distinction entre amateur et professionnel nous ramène aussi à la question de l’argent et des moyens d’existence. Si ceux qui raflent la mise ne sont pas fondamentalement motivés par l’argent, alors comment vivrons-nous tous à l’âge post-professionnel ?

Voilà LA question à laquelle nous devrons répondre au XXIe siècle. Nous devons explorer les moyens de découpler travail, passion, revenus et protection sociale. De nouvelles institutions devront être créées pour rendre cela possible. En tous cas, l’existence des professions sera de moins en moins protégée par l’immobilisme. Au contraire, ceux qui vivront mieux seront ceux qui auront embrassé le nouveau paradigme et rejeté certaines formes archaïques de réglementation.

Certains professionnels et entrepreneurs inventent aujourd’hui les moyens d’augmenter à la fois la qualité du service et l’échelle à laquelle celui-ci peut être rendu. Il ne s’agit pas de rejeter en bloc toute forme de réglementation, ni de libéraliser tous les marchés au mépris de la protection des consommateurs ou de la planète. Il s’agit d’accepter de revoir les termes d’un certain nombre de “pactes” protégeant les corps professionnels, dont la défense ne se justifie plus par la poursuite de l’intérêt général. De nombreux services (santé, juridique, éducation) ne peuvent plus n’être réservés qu’à quelques-uns. L’expertise appartient à tous.