Illustration Nana

24h dans un McDo

JEAN BALTHAZARD

Samedi matin, un peu avant six heures. Les premiers clients émergent pour ramasser un déjeuner ou un café. J’étais seul depuis 40 minutes dans un état végétatif avancé. Je ne sens même plus les effluves de graisse et de friture. Je suis un zombie. Normal je suppose, puisque je viens de passer 24 heures dans un McDo.

Ok c’est un défi bizarre, j’en conviens, de se taper un tour d’horloge dans une succursale de la chaîne de restauration rapide la plus réputée de la planète.

Pourquoi au juste ? Question légitime.

D’abord parce que le McDo polarise. Pour certains, les arches dorées symbolisent le capitalisme sauvage et la malbouffe. D’autres s’y rendent sans scrupule en quête d’un trio Big Mac. Sans oublier les fêtes d’enfants et les heures innombrables passées dans les structures de jeux. C’est aussi, dans bien des villes, le seul endroit ouvert 24h/24, avec l’indissociable Tim Hortons. Un club social pour les personnes désirant tuer quelques heures, des p’tits vieux la plupart du temps.

C’est donc dans ce contexte que j’ai pris la direction de la succursale McDonald’s au coin des boulevards Le Corbusier et Saint-Martin, à côté du Centre Laval.

L’île Jésus a beau être une banlieue paisible, le McDo que j’ai choisi a connu ses épisodes de violence. En 2016, un homme âgé de 38 ans avait intimidé deux jeunes individus, dont un mineur, en leur montrant son arme à feu. Quatre ans plus tôt, en 2012, un homme dans la vingtaine avait agressé deux personnes en les frappant à la tête avec une bouteille de Jack Daniels. Ça brasse à Laval.

Mon quartier général pour les 24 prochaines heures comporte deux étages, du mobilier en apparence neuf, de la belle tapisserie au mur et des lampadaires dernier cri. Les haut-parleurs diffusent une playlist digne des cafés « troisième vague » qui pullulent à Montréal.

La crowd est assez homogène en cette matinée : des personnes âgées qui fixent leurs mots croisés en silence ou contemplent à travers les fenêtres les voitures en mouvement. Certains dégustent un hamburger ou une salade. Mais le vieillissement engendre parfois certaines contraintes. Par exemple, un octogénaire demande à sa fille, probablement dans la soixantaine, pourquoi lui n’a pas de poulet dans son plat. « Tu ne serais pas capable, tu aurais de la misère avec tes dents », lui répond sèchement sa fille.

Sur l’heure du lunch, les personnes âgées cèdent graduellement leur place aux travailleurs pressés de s’envoyer un repas calorifique. De 11 h 30 à 14 h, la file ne dérougit pas.

Alors que j’observe justement la cohue devant les caisses, deux hommes s’assoient prestement à côté de moi. Le premier, plus âgé, porte un veston noir sur lequel est apposée une épinglette de Laval. Il a une barbiche et les cheveux courts blancs. L’autre monsieur, plus jeune, porte une chemise blanche avec des motifs noirs. Tout porte à croire que les deux hommes parleront business.

Mais un autre genre d’affaires retiennent leur attention. « Je m’excuse encore », lâche d’emblée l’homme âgé, en train de remplir un constat à l’amiable après un accident de voiture tout près. L’homme plus jeune pose des questions à un rythme effréné et remplit les cases de façon machinale. Le plus vieux s’excusera encore à plusieurs reprises. « N’allez pas sur l’autoroute avec votre voiture », conseille le jeune, expert en sinistre de profession.

Illustration Christine Lemus

Les employés peuvent souffler un brin en après-midi avant que de nouvelles hordes de clients débarquent à partir de 18 h. Une violente envie d’aller aux toilettes m’oblige à demander à mon voisin de table de surveiller mes affaires. C’est ainsi que je fais la connaissance de Gontrand, âgé dans la soixantaine et grand protecteur de mes effets personnels.

Les yeux bleu clair, de petits cheveux blancs courts, le front dégarni et le visage plat, Gontrand porte une chemise grise légèrement entrouverte, laissant entrevoir quelques poils de chest. Quelque peu bedonnant, il m’avoue peser 220 livres.

Notre conversation s’étale finalement sur deux heures. Gontrand me demande mon avis sur à peu près tout : Donald Trump, la légalisation du pot, le salaire des députés, etc. Je ne lui dit pas que je suis un journaliste en mission. On parle ainsi comme deux clients réguliers du McDo.

Il m’explique en long et en large ses problèmes. « Moi, j’ai mangé une claque financière. Là, je suis correct monétairement, mais j’ai connu une dizaine d’années sur la récession », m’avoue-t-il seulement cinq minutes après le début de notre conversation. Il me raconte qu’il a pris l’habitude de dépenser peu d’argent et qu’il est « encore sur ce beat-là ». C’est pourquoi il se rend au McDo quelques fois par semaine puisqu’il aime les activités « gratuites ».

Illustration Christine Lemus

À la fin de notre discussion, il me propose de faire un sudoku, un tough en plus. Me concentrer sur ce puzzle me permet d’oublier momentanément le cri des enfants et les chants d’anniversaire provenant de la salle de jeux.

Gontrand restera avec moi de 16 h à minuit. Si avant l’expérience, je pensais devoir consommer fréquemment pour légitimer ma présence, Gontrand me prouve le contraire, en sirotant seulement un petit café en huit heures. That’s it. Pour épargner, il est même allé manger sa salade aux anchois dans son véhicule.

En soirée, des grappes d’ados débarquent en masse. On se croirait au secondaire. Chaque gang dans son coin. Deux, trois gars flirtent avec des filles. Quelques personnes se chuchotent des potins. Une personne crie à une autre de « prendre des nuggets » de poulet. Elle compte en même temps son petit change pour s’assurer qu’elle a assez d’argent. Plus loin, une jeune fille tente de convaincre son amie de « laisser aller les choses » avec un garçon puisque « ça ne sert à rien ».

La nuit, elle, sera bien tranquille. Quelques fêtards viennent prendre leur dose de gras et cuver un peu leur vin avant d’aller se coucher. Mais rien de très croustillant. Salutations à ce jeune homme bien sobre qui accompagnait ses deux amies, un peu trop en boisson. Pendant qu’elles marchaient croches et parlaient un peu trop fort, lui dégustait son trio la mine basse.

Illustration Nana

Vers 5 h, je suis le seul client dans le resto, et ce, durant une quarantaine de minutes. Je suis le dernier survivant.

J’ai presque complété mon étrange siège. Je n’ai pas fermé l’œil encore, mais la fatigue me rend amorphe. Je m’ennuie de Gontrand, avec qui le temps passait plus vite.

Non, il ne s’est pas passé grand-chose. J’ai fait du voyeurisme « gastronomique » de manière passive. Des petits vieux qui tuent le temps, des ados qui roucoulent, des fêtards qui dessoulent : autant de moments banals classiques de la vie réunis dans ce temple de la McCroquette. Et si le McDo était un microcosme de la vie ordinaire ? Mon 24 heures achève. Il est temps, je commence à philosopher comme de la marde.

Jamais, on ne m’a demandé de sortir du restaurant ou de consommer davantage. Jamais on ne m’a demandé quoi que ce soit en fait. Les employés ne semblaient pas vraiment me voir. Peut-être se foutaient-ils éperdument de la présence du pilier de comptoir que j’étais. En quittant l’établissement, je croise dans la porte les premiers clients qui débarquent les yeux encore collés pour déjeuner ou ramasser un café. Dans le fond, le McDo est un peu comme l’église moderne. L’endroit où les gens se rassemblent matin et soir. Sauf qu’au lieu de prier, les adeptes des arches dorées vivent leur communion avec du gras trans et des calories.

Bon, mes philosophies boboches recommencent, je vais me coucher.

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Pour d’autres impressions sur mon expérience « 24h au McDo », vous pouvez écouter la version balado de ce reportage en cliquant sur ce lien.

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