Photo: Jules Falardeau / Traitement: Charles-André Leroux
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Jul 19 · 7 min read

JULES FALARDEAU

Pour les parents de Salimata, le soccer, c’était un sport d’hommes. Enfant, au Sénégal, elle n’avait pas le droit de montrer sa passion pour le ballon rond.

« Toute petite, je voyais mes frères jouer au foot et instinctivement, je voulais jouer. Ma mère m’a dit : “non, c’est un sport de gars, les filles ne jouent pas au foot”. Ça m’a bouleversée », se souvient encore Salimata Ndoye Sall.

Elle a finalement pu s’assumer complètement lorsqu’elle est arrivée au Québec, à 24 ans.

Aujourd’hui âgée de 37 ans, Salimata est travailleuse sociale à Montréal. J’ai connu cette vraie passionnée du ballon rond l’an dernier, lors de la dernière Coupe du Monde de football, alors qu’on s’était mis à échanger sur Facebook.

Sa passion pour le foot est née en 2002, lors de la Coupe du monde organisée conjointement par la Corée du Sud et le Japon. Le match d’ouverture opposait l’équipe championne du monde, la France, contre son ancienne colonie, le Sénégal. Une première pour le pays africain.

Ce match aurait dû être une formalité pour l’Hexagone, mais à la trentième minute, à la surprise générale, le Sénégalais El-Hadji Diouf s’est échappé. Un but, dont le nom de son auteur est aussi poétique que son action : Papa Bouba Diop était étendu sur le sol et avait poussé le ballon au fond du but français. C’était le choc. Les lions de la Téranga venaient de terrasser le coq français 1 à 0. Ce n’était pas seulement l’histoire de David contre Goliath, mais aussi une victoire contre l’ancienne métropole. Le Sénégal a connu par la suite un parcours incroyable en devenant la première équipe africaine à se rendre en quarts de finale depuis le Cameroun en 1990.

***

Cette fois-ci, en pleine Coupe d’Afrique des nations Total (du nom du commanditaire pompeur du pétrole africain), Salimata s’est laissée convaincre de m’accorder une entrevue, à la condition de le faire avec une amie à elle, aussi d’origine sénégalaise.

Salimata Ndoye Sall / Photo: Jules Falardeau

Nous nous sommes rencontrés tous les trois à proximité d’un terrain de foot à Rosemont, un jour de match. Le Sénégal y jouait sa qualification contre le Kenya.

Ndack Kane / Photo: Jules Falardeau

L’amie de Salimata, Ndack Kane — « sa pionnière », comme elle aime le dire — vit depuis 21 ans au Québec. À 40 ans, elle est chargée d’enseignement à l’UQAM au département d’économie. J’ai en face de moi deux intellectuelles drôles, chaleureuses et articulées. Ça promet.

Comment ont-elles vécu la Coupe du monde de 2002? L’une l’a vécue au Sénégal, l’autre au Québec.

« C’était la folie. Ça nous a beaucoup marqué, affirme Salimata. Quand la Turquie nous a éliminés, j’ai pleuré pendant deux mois. J’ai eu beaucoup de misère à m’en remettre. J’ai même consigné toutes mes émotions dans mon journal. »

« Nous, on regardait les matchs aux résidences de l’Université de Montréal, explique Ndak. Quand on a gagné le premier match, on est devenus fous. Lors du premier but, j’ai comme un blanc, je me souviens juste que nous sommes montées sur une table et qu’on hurlait. Il y avait quelques étudiants québécois avec nous qui n’y connaissaient rien. Eux regardaient le football américain d’habitude. Je leur ai dit : “c’est juste le truc le plus regardé dans le monde “. La piqûre s’est passée, eux-aussi sont devenus fous. »

Salimata ajoute que l’ambiance était très particulière au Sénégal. Tout le monde s’habillait avec les couleurs du pays. Ça a ravivé « un certain patriotisme », selon elle. Le sport vecteur de fierté nationale? Tiens donc.

On se décide d’aller échanger quelques passes sur le terrain. Je pense qu’on rajeunit tous de 20 ans au contact du ballon rond.

Photo: Jules Falardeau

« J’ai jamais voulu obéir à ma mère. Quand mes parents étaient là, je me pliais, mais quand ils sortaient, j’allais tout de suite jouer dans la rue, se souvient Salimata. Je demandais à mes petits frères de monter la garde, de surveiller les intersections. Je savais que si je me faisais prendre, j’allais être grondée. Lorsque je recevais le signal de mes espions, je me dépêchais pour aller nettoyer mes jambes. »

Ndack admet qu’elle a eu la chance d’avoir un grand-père avant-gardiste. Chez elle, c’est par l’éducation que passait la libération. À l’époque, les femmes n’allaient pas systématiquement à l’école. La mère a Ndack a passé son brevet et complété un bac en France au début des années 70.

« Elle est revenue dès qu’elle a eu son diplôme en se disant : “on a un pays à construire, il faut contribuer’’, se rappelle Ndack. Le Sénégal a obtenu son indépendance en 1960, alors tout était à faire. Il fallait mettre l’épaule à la roue. Cette génération a poussé ses enfants vers l’école, pour qu’ils aillent étudier à l’étranger. Moi, je suis venue au Québec quand j’avais 17 ans. Je suis restée, mais ce n’était pas le plan initial. »

« Quand j’ai mijoté l’idée de partir, j’avais des frères du quartiers, des voisins, qui rêvaient aussi de partir mais pour d’autres raisons, souligne Salimata. Pour amasser de l’argent, revenir acheter des maisons à leur mère, vivre décemment, marier la fille de leurs rêves. Moi c’était pas ça. Moi, c’était être libre. Cette liberté, je l’ai sentie dès que je suis arrivée et c’est le plus beau cadeau. »

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Tranquillement, on se dirige vers la rue Jean-Talon tout en continuant de jaser. On sait que le match vient de commencer. On trouve un café algérien qui passe du foot. On décide de s’assoir à la terrasse. Le problème : l’Algérie joue en même temps un match sans signification puisqu’ils sont déjà qualifiés. Aucun Algérien ne changera de poste pour diffuser le match du Sénégal. C’est à ce moment que nous rencontrons Bamba, un jeune Sénégalais qui vit et travaille à Québec. Il reconnaît le tenancier du café. C’est l’homme qui lui a donné son premier manteau d’hiver à son arrivée. Bamba se joint à notre quête. Si on trouve un endroit avec du WIFI on pourrait regarder le match sur son portable.

Photo: Jules Falardeau
Photo: Jules Falardeau

Notre quatuor se retrouve à l’arrière d’un autre café algérien bondé. Bamba réussit à mettre le match sur son cellulaire. L’ambiance est étrange puisque la foule réagit aux actions d’un autre match. Les Algériens sont de bonne humeur. La marque y est pour quelque chose : L’Algérie mène 2–0. Salimata et Ndack sont les seules femmes présentes.

« Où sont les femmes algériennes », demande Salimata à un partisan algérien.

« Elles sont à la maison, elles préparent le repas parce qu’elles savent qu’on va rentrer heureux. C’est comme ça souvent les jours de match ».

Je vois Salimata fulminer intérieurement mais elle lâche prise. Elle préfère profiter du spectacle. Derrière, un autre Algérien regarde le même match que nous sur son téléphone, avec quelques secondes d’avance. Il nous dit quand les buts seront marqués, ce qui brise la surprise et par conséquent, la magie.

Photo: Jules Falardeau

« J’ai longtemps senti quelque chose qui semble très africain au Québec. Je crois que c’est le métissage avec les Amérindiens et le rapport au territoire qui fait cela, philosophe-t-elle. Quand je discute avec des Français, ils sont frappés par la présence de la femme québécoise. Déjà, elle est solide. Elle est shapée. Elle est forte, quoi. Moi, chez les aînées canadiennes françaises, je vois ma grand-mère ou certaines mère sénégalaises. Je me sens très très proche d’eux. Je ne peux pas l’expliquer, mais c’est l’énergie, je dirais. »

Photo: Jules Falardeau

« Ce grand sentiment de liberté, je le sens aussi quand je donne des coups sur un ballon dans un parc, illustre Salimata lorsqu’on revient au sujet du foot. Même si je ne le fais pas souvent, personne ne peut me dire que je n’ai pas le droit. »

Ndack a moins cette soif de pratiquer le foot, mais elle baigne dans le monde du soccer. Son mari a été le premier capitaine de l’équipe des Carabins de l’Université de Montréal. Sa fille est actuellement dans un camp d’été de soccer. Comme il n’y avait pas assez d’enfants, elle est dans une catégorie supérieure. « Elle apprendra à la dure, mais en même temps, elle sera meilleure quand elle reviendra dans son groupe d’âge », explique Ndack en rigolant.

La fille de Ndack / Photo: Jules Falardeau

Le Sénégal a gagné 3–0. Tout comme l’Algérie. Au moment d’écrire ces lignes, les deux pays sont à veille de s’affronter à nouveau pour la finale de la Coupe d’Afrique des Nations. La fraternité s’estompera le temps d’un match. Et ce sera le temps de la douce revanche pour Salimata, Ndack et Bamba.

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