Christina Labelle

Enceinte et escorte

MÉLODIE NELSON

Je suis sur Twitter pour deux raisons: pouvoir mentionner dix fois par jour que j’ai envie de manger de la pizza et discuter avec des travailleuses du sexe. Elles y sont très présentes, affichant les villes dans lesquelles elles se trouvent, leur militantisme, ou la série qui les obsède sur Netflix.

C’est sur ce réseau social que j’ai rencontré Nathalie Lefebvre. J’étais impressionnée: à ma connaissance, c’était la première escorte qui montrait son ventre arrondi et qui réussissait à travailler jusqu’au troisième trimestre de sa grossesse. «Être enceinte ne m’a pas transformée en Madone, même si cette situation donne une autre signification à la dichotomie de la Vierge et la putain» remarque Nathalie, qui a accepté de me raconter son histoire.

Devenir un objet de désir

Née à Québec d’un père hollandais et d’une mère québécoise, Nathalie a quitté la Belle Province pour l’Ontario. Elle a commencé à être escorte à 21 ans, tout en terminant une maîtrise en communication.

«J’ai grandi dans la ville de Québec. Physiquement, je me suis toujours sentie décalée. Les filles y sont si belles, toutes petites et minces. Moi je fais 5 pi 8 po et j’ai des épaules larges. Quand je suis devenue escorte, j’ai enfin découvert que j’étais belle moi aussi.» Huit ans plus tard, à 29 ans, ses clients l’aident non seulement à accepter son corps, mais à l’aimer.

Au début de sa grossesse, elle était déroutée par ses nouvelles courbes. «J’ai trouvé ça difficile. Je ne me reconnaissais plus. Je ne savais plus si j’étais attirante.»

Elle a adoré voir les clients admirer son corps, être émerveillés, les yeux rivés sur ses seins, qui avaient doublé de volume. «La perception des clients n’avait pas changé. Ça m’a donné un boost

Christina Labelle

Sentir son bébé bouger pour la première fois pendant une fellation

La première fois qu’elle a senti le bébé bouger, c’était lors d’un moment intime avec un client. Elle n’a rien dit sur le moment, mais après que son client eut joui, elle lui a avoué. Nathalie ne l’a plus jamais revu.

La plupart de ses clients réguliers, qu’elle fréquente depuis des années, connaissaient son envie d’avoir un enfant. Elle leur en avait parlé, car elle avait des craintes sur le plan financier. L’objectif était simple: leur exposer son désir d’être mère et voir leur réaction, un peu à la manière d’une étude de marché. Ils avaient tous réagi positivement et lui avaient promis leur soutien.

«Ils n’avaient pas compris mon intention de continuer à travailler», me confie Nathalie, qui a perdu beaucoup de clients. «Certains ont réagi très mal. Ils pensaient que je devais prendre une pause. L’un d’eux, client depuis 2012, m’a rendue très triste en insinuant que je devrais ultimement tenter d’expliquer mon choix à mon enfant, comme si c’était mal. Je ne me sentais pas mal, mais peinée. C’est mon corps, c’est mon bébé. On ne demande pas à aucune autre professionnelle de quitter son emploi pendant sa grossesse. On ne demande pas aux infirmières, aux ingénieures, aux coiffeuses de quitter leur emploi.»

«Ma priorité, c’est ma santé mentale.»

Nathalie choisit avec attention ses clients. Elle demande leur identité complète — non, prénom, numéro de téléphone, alias utilisé sur des sites pour les clients de travailleuses du sexe. Elle demande aussi une référence d’une autre escorte indépendante ou masseuse. «Ma priorité, c’est ma santé mentale. Je veux faire un max d’argent avant l’arrivée du bébé, mais ce ne sera jamais au détriment de ma santé et de ma sécurité. Je ne fais aucun compromis à ce sujet.»

En plus d’être escorte, elle travaille à temps plein à son compte dans le milieu des communications. Elle a rejeté plusieurs contrats dans ce domaine depuis le début de sa grossesse, privilégiant le temps qu’elle a pour faire du yoga et de la randonnée. Sur Twitter, elle mentionne les bénéfices de ses activités sportives, ses visites médicales («J’ai passé mon test de diabète aujourd’hui. 50 g de sucre en 5 minutes, c’est dégoûtant. Je viens de me commander une pizza pour me sentir mieux») et ses lectures de La Ligue de la Leche. Elle partage aussi des photos de son ventre et de ses seins, avec candeur et enthousiasme.

Dès que Nathalie a publié sa première photo de grossesse, rayonnante comme une déesse, des escortes du Canada, des États-Unis et d’Europe lui ont écrit pour lui partager leurs expériences et lui communiquer leur soutien. Une travailleuse du sexe de Las Vegas, qui venait d’avoir un enfant, lui a demandé son adresse pour lui envoyer les vêtements de nouveau-né qu’elle n’utilisait plus.

Christina Labelle

Des clients respectueux qui apprécient revivre de bons souvenirs

Ses nouveaux clients sont très respectueux. «Ils me demandent s’ils peuvent toucher mes seins, car ils savent qu’ils sont peut-être plus sensibles qu’avant», dit Nathalie. Ils s’enquièrent aussi des positions à éviter et des choses susceptibles de la rendre inconfortable ou souffrante. «C’est possiblement grâce à mon screening, mais mes clients sont tous à mon écoute.» Elle n’offre pas de services directement reliés à sa grossesse, mal à l’aise avec ceux qui semblent obsédés par son état.

Sans juger les escortes qui jouent sur la fétichisation des femmes enceintes, Nathalie ne souhaite pas être réduite à sa grossesse et continue à avoir du plaisir avec des clients qui aiment l’accompagner pour l’heure du thé et des plaisirs mutuels. «Certains sont heureux de revivre ça, les relations sexuelles avec une femme enceinte, car ils n’ont que de bons souvenirs de quand ça se produisait avec la mère de leur enfant.»

Elle insiste pour que ses rencontres professionnelles soient semblables à celles qui avaient lieu alors qu’elle avait des abdos dignes d’une couverture de magazine sportif. «La connexion et l’intimité, c’est pareil, mais avec un corps qui change et des discussions sur ma grossesse en extra», ajoute-t-elle.

Une famille solidaire

Sa famille et son partenaire sont totalement derrière celle qui «prend la stigmatisation des travailleuses du sexe par les couilles». Sa mère a trop hâte d’être grand-mère et ne conteste aucunement les choix de sa fille. D’autres ne sont pas aussi ouverts. «Les gens se donnent comme mission d’avoir une opinion sur mes choix. Quand je suis tombée enceinte, j’ai eu l’impression que mon corps ne m’appartenait plus. Des proches ou des inconnus dans la rue me disaient quoi faire pour mon enfant. J’ai eu peur qu’une noirceur s’étende sur moi, quand certaines personnes ont cru qu’avoir des relations sexuelles enceinte nuirait à mon enfant. On ne dit jamais ça à quelqu’un qui ne fait l’amour qu’avec son mari. On l’encourage même, jusqu’à l’accouchement, à toujours avoir des relations sexuelles», soulève Nathalie.

Pour l’escorte d’Ottawa, ses choix ne devraient même pas être un sujet de discussion. «Comment je fais mon argent et ce que j’en fais ensuite m’appartient. Si on regarde le modèle de la Nouvelle-Zélande, le seul pays à avoir entièrement décriminalisé le travail du sexe, le choix laisse place aux droits. Parce que les droits de la personne, ce n’est pas un choix, ce n’est pas un débat. J’ai hâte qu’on en soit rendu là, nous aussi, au Canada, à se dire que même les travailleuses du sexe qui ne font pas ça par choix, elles ont le droit à la sécurité. Moi aussi si j’étais riche, je ne travaillerais pas. Sous le capitalisme, c’est comme ça. C’est financier, j’assume. Je le dis à mes clients: ″I would not fuck your cock if I was rich.”

En attendant, Nathalie attend son enfant, qu’elle espère voir naître chez elle, dans un bain, avec sa sage-femme et sa doula.