Le Québécois qui alimente la plus grande machine de propagande néonazie au monde

NICHOLAS DE ROSA

Le Daily Stormer a défrayé la manchette à d’innombrables reprises depuis le rallye suprématiste blanc de Charlottesville, en août. La plateforme néonazie notoire, qui se décrit comme «le site internet le plus génocidaire au monde», s’était alors moquée de la mort de la contre-manifestante Heather Heyer, en plus de saluer la réaction du président Trump, qui dénonçait dans l’indignation générale la violence des «deux côtés». C’est le fondateur du site, Andrew Anglin, qui rédige le premier de ces deux «articles» plus que controversés. Le second est écrit, à l’insu général, par un Montréalais qui se présente sous le pseudonyme de «Charles Zeiger».

Depuis Charlottesville, je m’intéresse davantage à l’extrême-droite, plus particulièrement, au néonazisme. N’est-ce pas déconcertant de penser qu’il existe encore des adhérents de cette idéologie près de chez nous? Je tente parfois de me mettre dans la peau d’une bonne partie de ces «nouveaux radicaux», qui sont, comme moi, des jeunes gars blancs de la vingtaine qui chillaient sur des imageboards. J’aurais sans doute même pu être une des ces personnes si ma vie avait, un jour, pris un autre tournant.

C’est après avoir vu que deux Québécois avaient été identifiés dans des images de Charlottesville tournées par VICE News (en niant qu’ils étaient des racistes) que je suis parti à la quête de savoir qui était le troisième homme qu’on voyait, chez qui on pouvait noter distinctivement l’accent Québécois.

Pendant plusieurs mois, j’ai recueilli des indices sur lui dans les quatre coins du web. Portrait d’un nazi d’ici.

Un nouveau néonazisme

«Au Daily Stormer, on est le nazisme ironique qui est, dans le fond, pas ironique», résume Charles Zeiger dans une entrevue vidéo de plus de deux heures accordée en 2016 à Vive l’Europe, une émission web française suprématiste.

C’est peut-être la manière la plus simple de décrire ce site de «nouvelles» et d’opinions, alimenté jusqu’ici par près de 800 publications de Zeiger. Mais c’est aussi l’essentiel de ce qu’il faut savoir pour saisir sa nature vulgaire et plus surréelle que pas mal tout ce qui touche à l’extrême-droite ou à l’alt-right.

Des sections et des illustrations typiques du Daily Stomer.

Le Stormer ne propage pas son idéologie comme le faisaient les skinheads d’antan, à l’aide de tracts, de littérature et de coups de poing sur la gueule. Il se sert plutôt d’articles de quelques dizaines ou centaines de mots, avec des passages importants mis en gras, accompagnés de plein de photos et de vidéos.

«On imite un peu les sites torchons, comme Buzzfeed. Dans le fond, on applique ce qui fonctionne dans tous les domaines pour vendre le nationalisme», explique Zeiger à Vive l’Europe.

Résolument raciste

Sur le Daily Stormer, l’édulcoration du racisme souvent présent dans l’alt-right et chez plusieurs groupes ultranationalistes est mis de côté au profit d’un langage cru, explicite, assumé et volontairement offensant. Des memes et des blagues racistes faussement ironiques sont au coeur de la démarche. Pour son collaborateur Québécois, tout est conçu pour attirer un jeune lectorat «avec une attention très limitée».

Zeiger à Vive l’Europe

«On dit littéralement aux gens qu’on fait de la bouffonnerie et de la propagande, ce qui fait partie de l’ironie et de l’humour [du site]. Ça n’a pas l’air sinistre, ç’a juste l’air d’être comique. Mais, évidemment, derrière le comique, il y a du sérieux», dit-il dans cette même entrevue.

Selon le fondateur du site, le but premier est de désensibiliser le public aux propos, aux idées et à l’imagerie nazie, même s’ils n’en sont pas des sympathisants.

Et ce modèle de propagande semble bien fonctionner, du moins, si on le compare à celui des «compétiteurs». En moins de quatre ans, le Daily Stormer est devenu le site haineux le plus consulté en Amérique, selon le Southern Poverty Law Centre, qui étudie et maintient un registre des groupes haineux américains. Il reçoit maintenant plus de visiteurs que Stormfront, reconnu jusqu’à tout récemment pour avoir été «le premier site web majeur de haine raciale», selon plusieurs experts et organismes américains, dont le Center for the Study of Hate and Extremism.

Les «vieux» nationalistes blancs sont divisés sur la pertinence et le sérieux qu’il faut accorder au Daily Stormer. Le forum Stormfront (vu ci-haut) était anciennement le site haineux le plus consulté du net.

Depuis Charlottesville, le Daily Stormer a dû changer d’extension des dizaines de fois (.com, .ru, .hk, etc), puisqu’il se fait systématiquement bannir par ses nouveaux hébergeurs.

N’oublions pas, par contre, que les sites web de ce type restent avant tout marginaux et mentent par rapport à leur trafic lorsqu’ils en parlent publiquement, présumément pour s’abroger plus l’importance. Par exemple, avant qu’ils aient de la difficulté à s’héberger, les collaborateurs du Daily Stormer affirmaient recevoir 4 millions de visiteurs uniques par mois. Leur achalandage réel oscillerait autour des 3 millions de pages vues par mois, selon plusieurs outils d’analyse indépendants disponibles en ligne.

C’est également en raison de sa forte médiatisation aux États-Unis que le Daily Stormer a pu croître aussi rapidement. D’une certaine façon, l’article que vous parcourez présentement alimente leur visibilité. Mais serait-ce mieux de ne pas en parler? Là est la question.

Un produit d’Internet

Le Daily Stormer tire son origine de deux sources principales. La première est tout ce qui est normalement associé au néonazime, soit la fanatisation d’Adolf Hitler, la guerre raciale, le racisme scientifique (eugénisme), l’antisémitisme et le racisme, en général. Le nom du site est d’ailleurs inspiré de Der Stürmer, un tabloïd propagandiste de l’Allemagne nazie. La seconde source, bien moins connue du public, est la culture imageboard du web.

La section /pol/, ou «politiquement incorrecte» de 4chan.

Comme l’explique la journaliste et chercheuse universitaire Angela Nagle dans son livre Kill All Normies (2017), c’est sur ces forums à images caractérisés comme le far-West de la liberté d’expression, comme 4chan et Reddit, que le nazisme «ironique mais pas ironique» a su se développer dans la dernière décennie. Ce sont surtout de jeunes hommes blancs, milléniaux, antisociaux, désillusionnés par le progressisme, en quête d’un sentiment d’appartenance qui y ont contribué, note-t-elle.

«Certains des jeunes geeks qui peuplaient 4chan étaient intéressés par la transgression au nom de la transgression — l’amusement de troller ce qu’ils percevaient comme une culture de plus en plus politiquement correcte. […] Ce n’est qu’après Charlottesville que l’alt-right est devenu un mouvement politique réel et non-ambigu, que la plupart des Américains pouvaient comprendre», écrit Nagle dans le plus récent numéro de la revue The Atlantic.

Des suprématistes blancs à Charlottesvile | Capture d’écran YouTube — Jake Westly Andersen

L’ancien néonazi et modérateur de Stormfront, Maxime Fiset, voit le Daily Stormer d’un oeil plus nuancé. Celui qui travaille maintenant au Centre de prévention de la radicalisation menant à la violence estime que «les jeunes qui font partie de l’alt-right voient le site un peu comme une joke». Selon lui, il s’adresserait plutôt à un public «style La Meute», qui n’a «pas grand litératie ou litératie numérique».

Maxime Fiset | Photo courtoisie

«C’est important de rappeler que la majorité de ces gens-là [sur les imageboards] sont ironiques. Mais sur Internet, il y a une culture malsaine. Il y a une façon de débattre qui crée une stigmatisation pour eux, et certains d’entre eux qui étaient ironiques deviennent sérieux», précise-t-il.

Le Daily Stormer a même sa propre «armée de trolls» qui, de manière semblable à ce qui se fait sur 4chan depuis plus d’une décennie, harcèle les «ennemis» d’Anglin.

Notons que Dylan Roof, auteur de la fusillade dans une église de la communauté noire de Charleston, qui a fait neuf morts en 2015, aurait été un lecteur fidèle du Daily Stormer, selon plusieurs médias américains. Idem pour James Harris Jackson, accusé d’avoir tué un homme noir à New York, en mars.

Figure de proue au Canada

Andrew Anglin décrit les personnes impliquées dans cette nouvelle mouvance de l’extrême-droite 2.0 comme étant «une foule de jeunes hommes blancs désenchantés et majoritairement anonymes» qui n’ont pas de réel leader.

Cela n’empêche pourtant pas Zeiger d’être l’un des gros noms au sein de ce «mouvement» international, mais majoritairement américain.

Le Québécois était entre autres modérateur du forum néofasciste Iron March, connu principalement pour être une plateforme de discussion et recrutement extrémiste, jusqu’à ce qu’il ferme abruptement boutique à la fin novembre.

Zeiger à Charlottesville (deuxième à partir de la gauche). «Au Canada, blesser les sentiments de quelqu’un est essentiellement illégal», dit-il dans le reportage. | Capture d’écran YouTube — VICE News Tonight

Zeiger est aussi blogueur à Blanche Europe, l’équivalent français du Daily Stormer, et a déjà écrit au moins un livre portant sur le nationalisme ethnique sous un autre pseudonyme.

En juillet, il a livré un discours d’une heure à Leafensraum, un sommet canadien de l’alt-right, dont le nom est dérivé de Lebensraum, un concept géopolitique d’expansion territoriale raciste prôné par l’Allemagne nazie. La foule l’a chaudement accueilli pendant cette allocution dans laquelle il insistait longuement sur l’importance de moderniser le nationalisme ethnique à l’aide de propagande en ligne ciblant surtout les jeunes.

De plus, Zeiger entretient des liens avec d’autres suprématistes fortement médiatisés aux États-Unis. Dans son podcast promu par le Daily Stormer et Iron March, il a notamment déjà interviewé le chef d’un parti nazi américain connu, Matthew Heimbach, le troll et hacker nazi, Weev, et même l’organisateur en chef du rallye Unite the Right, Jason Kessler.

Matthew Heimbach | Capture d’écran YouTube — ABC News

Zeiger est l’un des seuls Québécois à avoir participé à cet événement. On peut d’ailleurs l’entendre et l’apercevoir dans le documentaire fort partagé de VICE NEWS, «Charlottesville: Race and Terror».

Notons que, selon des archives de conversations privées concernant la planification du rallye obtenues par le média indépendant Unicorn Riot et contre-vérifiées par d’autres médias américains, au moins vingt Canadiens y étaient attendus.

Au moins vingt Canadien étaient attendus à Charlottesville.

Mais qui est-il?

Ironiquement, il a été impossible pour nous d’obtenir une entrevue avec Charles Zeiger, malgré l’envoi de multiples messages via YouTube, Facebook, courriel, et en nos tentatives de le contacter par l’entremise d’Andrew Anglin.

Ironique, puisque Zeiger mentionne dans son entrevue avec Vive l’Europe que, selon lui, il faut avoir le courage de ses convictions et dire explicitement ce qu’elles sont pour «convertir» et «éduquer» les gens… tout en cachant son visage avec des lunettes et des écouteurs.

Il a également déjà incité des lecteurs canadiens du Daily Stormer (4,5% de ses visiteurs) à distribuer des tracts nazis qu’il aurait lui-même créés en les encourageant d’aller au-delà de l’activisme virtuel.

«Je l’ai conçu pour contrarier des guerriers de la justice sociale des campus.»

«Pour avoir la victoire, il faut avoir une politique de force et défendre ses positions avec vigueur et confiance en soi. Si on a peur de se faire traiter de noms, on va avoir l’air soumis et faibles», proclame-t-il dans son entrevue avec Vive l’Europe.

Est-ce criminel?

C’est la grande question.

Selon le Centre canadien d’éducation aux médias et de littératie numérique, le Code criminel canadien vise à interdire toute diffusion de propagande haineuse, bien que l’acte d’inciter à la haine ne peut être commis qu’en public.

«Il est donc possible que les communications en ligne encourageant un génocide ou fomentant ou incitant volontairement à la haine soient assujetties à ces dispositions puisque Internet est un réseau public», précise-t-on sur son site web.

Ces tracts ont été affichés à Montréal en 2016. | Capture d’écran CTV News

Effectivement, d’après le codirecteur de l’Observatoire sur la radicalisation et l’extrémisme violent, David Morin, «un site comme ça au Québec serait sans doute rapidement mis hors d’état de nuire».

Selon cet expert qui «connaît l’existence du site sans en faire une lecture quotidienne», on peut mettre le Daily Stormer dans «la catégorie des sites de propagande haineuse et ordurière, d’abord destinés aux suprématistes blancs et aux néo-nazis». Il affirme que la ligne éditoriale est «tellement extrémiste et peu subtile» qu’elle semble «limitée dans son public cible». Lui et Maxime Fiset s’entendent pour dire que les sources d’information plus mainstream et cryptoracistes présentent une plus grande menace.

Et voilà un point où il sera difficile d’avoir un consensus chez les experts: la réelle portée du Daily Stormer. Si deux des trois experts Québécois que nous avons consultés ignorent son existence ou disent ne pas trop bien le connaître, plusieurs chercheurs américains, eux, sont loin prendre le Daily Stormer pour une blague.

Mais chose certaine, il sait bien faire parler de lui. Et pour ça, il peut même compter sur un gars de chez nous.

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