Photo: Jules Falardeau / Montage: Marilyne Houde
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Apr 25 · 7 min read

JULES FALARDEAU

Un jeune homme meurt assassiné parce qu’il refusait de donner sa Rolex. Ce fait divers ne s’est pas produit dans un quartier riche de Montréal mais dans la cossue San Pedro Garza Garcia, en périphérie de Monterrey au Mexique, quelques jours avant mon arrivée, fin mars.

« Mort pour une Rolex, come on. C’est triste mais les gens de San Pedro ont tendance à être un peu arrogants. Ils ne sortent pas de leur cage dorée et pensent que rien ne peut leur arriver. T’es au Mexique ici. Ne porte pas ta Rolex. » C’est ainsi que s’exprime mon ami Carlos, étudiant à l’Université Autonome de Nuevo Leon, alors que nous traversons justement cette Westmount mexicaine, le tout sur un fond de musique de NWA.

Photo: Jules Falardeau

Les inégalités? Disons qu’on n’a pas besoin d’être un sociologue pour les mesurer ici. Pourtant, la route qui nous mène vers la réserve écologique Chipinque nous offre sans aucun doute le paysage le plus impressionnant que j’ai vu au Mexique. Les riches ont le luxe d’avoir du goût quand il s’agit de s’établir. Peut-être que je suis biaisé. Je suis plus du genre Tintin au Tibet que Beach Club, dans le sens que je préfère la montagne, vous aurez compris.

Photo: Jules Falardeau

À travers les cités mexicaines où l’air est fortement pollué, cette réserve naturelle doit faire office de poumon de la région parce qu’on sent tout de suite la différence au niveau de la qualité de l’air. Pareil pour le son. Au Mexique, la sur-stimulation sonore constante est quelque chose de très frappant pour quiconque a un peu l’oreille musicale. Il n’est pas rare de tomber sur un chauffeur de taxi qui va prendre un appel mains libres dans un speaker trop fort qui peak pendant qu’un fond de musique, lui aussi trop fort, joue dans les speakers arrières, en même temps qu’on klaxonne autour de toi et qu’un aiguiseur de couteau fait jouer sa publicité assommante dans un porte-voix. « Asi es. » C’est comme ça au Mexique. Ça fait partie de son charme, on apprend à aimer ça. Mais le bruit du silence, du vent et des oiseaux a aussi son charme.

Photo: Jules Falardeau

En marchant sur ces sentiers paradisiaques de Monterrey, ville industrielle et ville la plus riche du Mexique, Carlos m’explique que la situation s’est beaucoup normalisée malgré tout. « Monterey était en quelque sorte aux premières loges dans la terrible guerre des cartels. » En effet, les Zetas disputaient un territoire immense au Cartel de Sinaloa, anciennement celui du célèbre El Chapo Guzmán. Tous les moyens étaient bons pour semer la terreur et pour frapper l’imaginaire : qu’on pense aux têtes coupées traînant dans la rue ou aux hommes pendus aux viaducs.

La guerre des cartels au Mexique. Source: Statfor

Finalement, nous débouchons sur un lieu très intéressant pour les gens qui aiment les histoires de maisons abandonnées. Et là, on ne parle pas d’une petite bicoque ordinaire. Parlons plutôt d’un petit château. Celui du Général Almazán, un « héros » de la révolution mexicaine. L’endroit m’a l’air d’un secret bien gardé.

On a quand même fini par trouver deux ou trois vidéos de youtubeurs mexicains qui colportent des racontars sur le mysticisme de l’endroit : « On ne voit rien de paranormal dans ma vidéo, mais avant que je filme, j’ai entendu des voix et vu une silhouette disparaître ». « Il paraîtrait que le Général Almazán avait enterré de l’or sous sa demeure. » Il nous manquerait plus qu’un vieux miroir où l’on prononce trois fois le nom du général pour que son fantôme… bref, non, pas de miroir.

Photo: Jules Falardeau

Une rapide histoire du bonhomme s’impose. Juan Isidro Andreu Almazán a été général pendant la révolution mexicaine, il a « combattu » aux côtés d’Emiliano Zapata et a aidé à renverser le tyran Porfirio Diaz. Il a par la suite retourné sa veste plusieurs fois, ce qui lui a valu les épithètes de traître ou d’arriviste. Homme d’affaires prospère et politicien, on raconte qu’Almazán, se promenant sur la montagne Chipinque, avait croisé une bande de bûcherons qui abattaient leur boulot. Il aurait critiqué leur gestion du terrain et des ressources. Eux de répliquer : « si t’es pas content, achète-le terrain et aménage-le comme tu veux ». C’est exactement ce qu’il a fait. En 1936, il faisait bâtir cette magnifique habitation de style « ex-recteur d’université qui vit une retraite dorée dans le sud ».

Photo: Mexico en fotos

Quelqu’un qui connaît bien l’histoire de la révolution mexicaine dirait probablement qu’Almazán est un personnage peu signifiant (des historiens pourraient me reprocher mon impertinence), mais il est en fait lié à un aspect très intéressant de cette révolution. Les révolutions sont souvent à recommencer, car si on relâche notre attention, les progrès peuvent rapidement s’envoler.

Photo: Jules Falardeau

Un très petit pourcentage de bourgeois possède la majorité des terres tandis que les paysans qui la cultivent ne possèdent rien du tout. Voilà pourquoi dans beaucoup de révolutions un peu partout dans le monde, de l’Afrique du Sud à la Bolivie, on parlait toujours de réforme agraire. C’est le nœud du problème de l’inégalité pour les populations rurales. Au Québec, la reine donnait aux loyalistes de gigantesques étendues de terre pour les remercier de leur effort contre les forces indépendantistes américaines et plus tard, la petite mafia des chemins de fer, ceux qu’on appelle pères fondateurs, s’est partagé le gâteau avec les chums du commerce de la fourrure et des clubs de pêche privés. On aurait été mûrs pour une réforme agraire vous dirais-je mais je sens que je m’égare.

Gravure représentant Pancho Villa, au musée d’histoire de Monterrey. Photo: Jules Falardeau

Revenons au Mexique post-révolution. Pancho Villa, le héros de la célèbre division du Nord, gouvernait l’état de Chihuahua de manière conséquente avec l’esprit de cette révolution : il expulsait les Espagnols qui collaboraient avec le régime de Diaz, il fixait des prix planchers pour les denrées de premières nécessitées, il nationalisait les moulins à farine et signait un décret de confiscation des biens des oligarques qui s’étaient enrichis pendant des années sur le dos des paysans. Puis Villa est mort assassiné en 1923 dans des circonstances nébuleuses. Emiliano Zapata, autre grand héros de la révolution, a pris les armes pour tenter de concrétiser le Plan Ayala qui devait, entre autres, redistribuer les terres à la paysannerie mexicaine. Il est mort dans une embuscade en 1919. On minimisait ainsi le risque de nouvelles révolutions mexicaines en décapitant ses têtes dirigeantes.

Juan Isidro Andreu Almazán. Source: Wikipedia

Face à eux, Almazán fait plutôt figure d’arriviste, se négociant des postes prestigieux, flairant les bonnes opportunités de business et tentant même sa chance à la présidence. Peut-être que les Mexicains avaient perçu cela puisqu’il a été lourdement défait.

Photo: Jules Falardeau

Il reste ce symbole. L’immense baraque d’un arriviste qui a réussi à arriver et qui perdure dans le temps, comme un rappel que ces révolutions sont souvent de courtes durées. Alors que le paysan crèvera de faim après la trahison de la révolution, que l’ouvrier perdra sa job à la moindre faiblesse ou maladie, l’arriviste capitalisera. Cette opulence, quoiqu’ici cachée dans la montagne, me semble aussi ridicule que ces bandits qui se font graver leurs initiales dans un pistolet en or. Les nouveaux riches ont le luxe d’avoir du goût mais ça ne veut pas dire qu’ils en ont.

Photo: Jules Falardeau

Pour pas se quitter sur une déprime comme d’habitude, je vais vous raconter une dernière histoire. Ça se passe en 2013, dans l’État mexicain du Michoacán. Dans cette région, les gens en avaient ras-le-bol de vivre sous la terreur d’un cartel appelé « Les Chevaliers Templiers », de voir des innocents être assassinés, de voir un proche, un ami, un neveu mourir ou être kidnappé. Sous l’impulsion d’un leader communautaire, le Docteur José Manuel Mireles, un personnage énigmatique si on peut le dire ainsi, les populations rurales de cet état ont créé des patrouilles citoyennes, des milices d’auto-défense. Ils se sont organisés pour faire le travail pour lequel le gouvernement d’Enrique Peña Nieto échouait lamentablement : maintenir la sécurité des habitants.

Sur cet événement précis, il existe un très bon documentaire, gagnant de nombreux prix notamment au Festival de Sundance : Cartel Land. Le cinéaste Matthew Heineman a suivi les protagonistes de cette révolte citoyenne dans un véritable esprit documentaire. Et le résultat est stupéfiant.

Plus intéressant encore, et je ne vous vendrai pas le punch, est la manière dont le gouvernement Nieto a réagi face à ce soulèvement populaire. Tout ce que je peux dire, c’est que ça m’apparaît difficile d’imaginer ce genre de politiciens au service du peuple et que c’est à travers ces ras-le-bol collectifs, parfois désorganisés mais sincères, qu’on entrevoit les fantômes de la révolution mexicaine.

Bande-annonce du film Cartel Land

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