Photo: Jules Falardeau
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Apr 2 · 8 min read

JULES FALARDEAU

« Aujourd’hui il y a des choses auxquelles on doit penser auxquelles on ne pensait pas. »

Cette simple phrase prise hors contexte ne veut absolument rien dire. Et pourtant, j’ai tout de suite compris ce qu’elle signifiait lorsque Haydée Silva, professeure à l’Université Nationale Autonome de Mexico (UNAM), l’a prononcée. Nous avons fait connaissance il y a quelques semaines à l’UNAM justement, grâce à l’auteur-compositeur-interprète Alexandre Belliard, un ami, dont elle a mis l’oeuvre à l’étude ce semestre. La doctorante en littérature et civilisation françaises dégage une énergie contagieuse et maîtrise impeccablement la langue de Molière.

Photo: Jules Falardeau

Née au Mexique, Haydée a vu le pays sombrer tranquillement dans une spirale de violence. Alors que nous circulons dans les rues de la capitale mexicaine, elle accepte de me parler de l’intensification du sentiment d’insécurité sur sa terre natale. Elle a tenu à me partager son analyse à titre de femme, de mère et de citoyenne mexicaine, et non pas à titre d’universitaire.

Elle commence tout de suite la discussion avec quelques exemples frappants pour que je saisisse bien le sérieux de la situation. « Lors d’un incident de circulation, d’un accident, il est conseillé de ne pas descendre de son véhicule pour sa propre sécurité. On ne sait pas nécessairement à qui on aura à faire. De la même manière qu’on suggère, le soir, dans certains coins, de brûler des feux rouges plutôt que de risquer une attaque ou un kidnapping. On en est rendu là. »

Photo: Alexandre Belliard

Le Mexique est un pays fabuleux doté d’une grande richesse culturelle et intellectuelle et rempli de beauté, autant en ce qui a trait à l’architecture qu’aux paysages. Et sa plus grande richesse, à mon avis, est son peuple : un peuple immensément gentil et chaleureux. Malheureusement, depuis plusieurs années, le Mexique est un endroit gangréné par la violence et la criminalité.

Photo: Jules Falardeau

On a dénombré un dramatique total de 33 341 homicides pour l’année 2018, une hausse de près de 15% par rapport à 2017, elle-même une année record. Ce qui veut dire que la moyenne nationale d’homicide pour 100 000 habitants est de 25,8 (un peu plus de 45 chez les hommes et plus de 5 chez les femmes). Pour comparer, au niveau national tous sexes confondus, les États-Unis ont un taux de 4,4 pour 100 000 et le Canada 1.68. Certaines régions mexicaines dépassent même les taux de certaines villes américaines les plus violentes comme St-Louis (59,8), Détroit (39) ou Cleveland (35). C’est le cas pour la Basse-Californie Sud (91), Guerrero (71) ou Colima (113). La ville de Mexico en tant que telle est inférieure au niveau national (15 pour 100 000), mais c’est la périphérie, Estado de Mexico (18), qui est à éviter.

Photo: Jules Falardeau

Évidemment, la violence au Mexique est plus qu’une statistique : c’est une réalité quotidienne. « Disons que ça a commencé à dégénérer à partir de 1994, nous dit Haydée. Puis avec les mandats de Felipe Calderon (2006–2012) et d’Enrique Peña Nieto (2012–2018), qui ont eu des politiques très agressives à l’égard des cartels, ça s’est encore aggravé ».

En effet, la guerre des cartels a plongé le pays dans un état de terreur. Ajoutons à cela une corruption endémique, un système de justice qui inspire très peu confiance, une inégalité qui augmente entre autres à cause des politiques néo-libérales de Peña Nieto, et ça donne un cocktail franchement explosif.

Photo: Borderland Beat

Haydée dresse un sombre constat : « La vie humaine a perdu de sa valeur. Les gens sont devenus de plus en plus des objets. On entend tellement d’histoires épouvantables que ça devient presque uniquement des chiffres. On vit dans un climat de paranoïa, de psychose sécuritaire, et on assiste à une espèce d’état de surconscience du corps, particulièrement chez les jeunes femmes ».

Bien que la majorité des victimes d’homicides au Mexique soient des hommes, on assiste à une augmentation de ce qu’on appelle ici le féminicide (11% pour le premier trimestre de 2018). Mon interlocutrice m’explique que chez les hommes, ce sont surtout des morts causées par armes à feu et reliées aux guerres de gang. Chez les victimes féminines, on constate un sadisme et une violence inouïe. « Ces femmes sont violées, torturées, étranglées, tuées à coup de cailloux, elles sont chosifiées, ignorées, kidnappées pour faire partie de réseau de traite des blanches », ajoute-t-elle.

Photo: Jules Falardeau

Une vision que partage Paulina, une cinéaste qui a quitté le Mexique il y a 10 ans pour s’établir au Québec. « Il y a beaucoup d’histoires de femmes qui disparaissent, qu’on ne retrouve jamais. On ne le sait pas et on ne le saura sans doute jamais. Tout simplement. »

La Québécoise d’adoption a quitté un pays vicié par l’insécurité et estime que c’est encore pire aujourd’hui. « Je le réalise quand j’y retourne en vacances. Oui, je trouve cela parfois très difficile d’être loin de ma famille, mais je ne retournerais pas vivre au Mexique. C’est insensé de ne même pas pouvoir sortir tranquillement avec son enfant. Par exemple, je regardais mon fils jouer au parc. Je l’appelle par son prénom pour qu’il revienne vers moi et je me fais chicaner par ma mère. On ne doit pas appeler son enfant par son nom en public : un criminel pourrait l’entendre et s’en servir pour l’attirer et le kidnapper. » Paulina sait que sa mère a raison, mais ne peut se résoudre à trouver cela normal.

Chez les kidnappeurs, de nouvelles stratégies émergent, me disent à la fois Paulina et Haydée. Par exemple, un homme va approcher une inconnue et agira comme s’il s’agissait de sa copine, lui criant dessus. Ainsi, si des quidams étaient tentés d’intervenir, l’homme prétextera qu’il s’agit d’une dispute de couple pour qu’ils restent à l’écart et il tentera par la suite de la faire monter dans un véhicule.

Photo: Jules Falardeau

« On recense aussi beaucoup de kidnappings de femmes à la sortie des stations de métro à Mexico. On a même cartographié ce type d’agression, soulève la professeure d’université. Je n’ai pas de difficulté à croire que c’est vrai, mais il ne faut pas non plus oublier que ça peut très bien être une stratégie politique de la droite pour stigmatiser le nouveau gouvernement de gauche, jouer la carte de l’insécurité grandissante et ainsi attaquer le prétendu laxisme du gouvernement d’Andrés Manuel López Obrador. »

Je me suis entretenu finalement avec Aketzalli, une étudiante en droit dans la jeune vingtaine qui vit dans un quartier ordinaire de la ville de Mexico : « J’aime croire que c’est un quartier sûr. Le plus grand danger, c’est sans aucun doute le vol… Mais ce n’est rien comparé à Ecatepec par exemple ».

Photo: Jules Falardeau

Ecatepec est le quartier le plus dangereux de la périphérie de Mexico, spécialement en ce qui a trait au féminicide. Peu importe le quartier, la jeune femme affirme qu’il faut constamment se tenir sur ses gardes et éviter de rentrer à des heures tardives. Elle me raconte que la semaine dernière, deux filles ont été kidnappées près de son école.

Aketzalli pratique aussi les arts martiaux, mais doute qu’elle soit prête à s’en servir contre un agresseur armé : « Même dans les transports, plusieurs types d’agressions sont monnaie courante. Dans un autobus, trois types peuvent t’encercler et te braquer à la pointe d’une arme. Tu n’as pas vraiment d’autres choix que de tout donner. Pareil pour les taxis et les Uber. Il faut vraiment se méfier en tout temps », ajoute-t-elle.

Photo: Jules Falardeau

Haydée interdit même à ses filles de monter dans un taxi ou un Uber seule : « Il y a des tonnes d’histoires terribles que je ne veux même pas raconter. C’est très triste parce qu’elles n’ont pas la chance que j’ai eue, de pouvoir sortir librement. Elles doivent rentrer avant le coucher du soleil… et je me fais quand même critiquer par des amies parce que je les laisse sortir seule. Disons qu’aujourd’hui au Mexique, les femmes doivent penser à leur tenue, si leur robe est trop courte, trop transparente, si leur sac à main se cache bien sous leurs vêtements, etc. C’est presque des stratégies de guerre ».

Même si le portrait semble bien sombre, il ne faut pas oublier que les Mexicains sont des gens fiers qui aiment leur pays et qui ne se laisseront pas décourager pour autant. « La peur? Il ne faut pas avoir peur, sinon, ça va se sentir et ça jouera contre toi. C’est un peu horrible à dire, mais on est rendus habitués », nous dit Aketzalli avec un léger sourire.

Paulina renchérit à propos de pistes de solutions : « Sur la petite criminalité, il faut comprendre que, sans les défendre, ces gens agissent souvent pour survivre, pour manger. C’est l’inégalité qui crée cela. Puis, je ne suis pas trop la politique de façon attentive, mais le nouveau président, s’il fait tout ce qu’il a dit qu’il ferait, redistribution de la richesse, réduire les inégalités, etc., ça pourrait être un début de solution. Finalement, pour les femmes qui intériorisent cette culture machiste, c’est aussi à elles de se défaire de cette mentalité et briser ce schéma qui se perpétue ».

Image: Haydée Silva

Haydée, elle, agit à plusieurs niveaux. Elle prend parfois un rôle qui favorise la prise de conscience, mais agit aussi à petite échelle. Elle raccompagne en voiture certaines élèves qui vivent loin, dans des quartiers chauds et a une dent contre une nouvelle politique du syndicat des professeurs pour contrer le harcèlement, qui réprimande un tel comportement. « Cette mesure peut sembler logique, mais ça ne tient pas compte de leur réalité. Comme geste de solidarité féministe, c’était ma façon combattre l’insécurité qui touche certaines de mes élèves. »

À Mexico, on voit que des femmes s’organisent pour faire pression sur les gouvernements nationaux et municipaux. Il n’est pas rare de voir des graffitis ou des œuvres d’art dénonçant le féminicide, une pratique qui s’inscrit à mon avis dans la longue tradition mexicaine d’art pictural politique.

Photo: La izquierda diario
Photo: Chiapas paralelo
Photo: Infobae

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