Philippe Melbourne

Relations entre profs et élèves : un buffet à volonté troublant

MÉLODIE NELSON

Est-ce qu’interdire les relations entre professeurs et élèves préviendrait des abus susceptibles d’entraîner des conséquences au-delà du parcours scolaire? Poser la question, c’est un peu y répondre. Et dans le contexte actuel, le malaise est encore plus palpable.

Le contexte a d’ailleurs amené, le 8 décembre dernier, l’Assemblée nationale à adopter le projet de loi 151 visant à prévenir et à combattre les violences à caractère sexuel dans les établissements d’enseignement.

Les relations intimes entre professeurs et étudiants ne sont à l’heure actuelle pas proscrites, mais Hélène David, la ministre de la Condition féminine et de l’Enseignement supérieur, qui a déposé le projet de loi, souhaite s’assurer qu’aucun comportement ne pourra entraîner de conséquences dans le parcours académique.

L’illicite comme fantasme

En 2002, quand j’étudiais au cégep, à Montréal, la loi 151 n’existait pas. J’ai fantasmé longtemps sur un professeur. J’allais voir Francis* dans son bureau et lui confiais tout ce que je pensais de Bukowski et de Katsuni. Il ne bronchait jamais.

Deux ans plus tard, je lui faisais une fellation dans un parc. Ce n’était plus mon professeur: il pouvait alors succomber à mes avances.

Toutefois, à ce moment-là, il sortait avec une jeune femme encore au cégep qui avait déjà été son élève. Il en avait averti la direction puisqu’en l’absence d’une politique institutionnelle clairement établie, il voulait s’assurer que c’était toléré par le collège avant de s’engager dans une relation affective, et préciser ne plus avoir d’autorité pédagogique envers l’étudiante. Il n’avait alors reçu aucune mise en garde ni aucun reproche.

Après leur rupture, il a continué à succomber à des étudiantes, attendant la fin de leurs études au cégep, dans la majorité des cas, pour tenter un rapprochement. Je ne le confrontais pas sur le sujet; je me disais tout de même que jamais je ne serais liée romantiquement à un professeur de cégep, craignant qu’ils soient tous comme mon ami ou le professeur de littérature dans l’autofiction La Brèche de l’auteure Marie-Sissi Labrèche.

Philippe Melbourne

Victime de rumeurs

Quelque temps après mon aventure avec Francis, celui-ci est sorti avec Karen. Il avait également été son professeur, mais elle avait attendu la fin du cégep pour le fréquenter.

Même si elle était à l’université, Karen retournait parfois à son ancien collège pour profiter des visionnements du ciné-club, où des projections de films étaient organisées par le cégep. Elle avait alors senti un changement dans le regard que les autres profs posaient sur elle, comme si elle faisait l’objet de rumeurs.

Une professeure de cégep anonyme sur le site féministe collectif Hyènes en jupons suppose que c’est certainement le cas: «Les attitudes et les propos machistes des professeurs à l’égard de leurs étudiantes ne se déroulent pas qu’en classe. Dans mon milieu de travail, lors de rencontres informelles, certains collègues n’ont pas de gêne à discuter de la beauté et la jeunesse des corps des étudiantes. D’autres racontent à voix basse et avec amusement les histoires de collègues ayant entretenu, jadis, une relation intime avec une étudiante.»

Mais revenons au ciné-club, où Karen avait rencontré un autre professeur, Jocelyn, alors en congé sabbatique. Marié, cet enseignant en Arts et lettres s’affichait malgré tout librement au bras d’une autre élève. Karen et la communauté étudiante les voyaient régulièrement ensemble. Karen restait proche du couple: la copine de Jocelyn avait accepté d’expérimenter un trip à trois et avait choisi Karen comme autre participante. Karen voyait aussi irrégulièrement Jocelyn seul. Avant d’être confronté par une étudiante qui alléguait qu’il l’avait agressée sexuellement, Jocelyn s’était résigné à mettre fin à sa relation avec Karen. «Il m’a dit que c’était parce qu’il pensait trop à ses enfants.»

Pour la jeune femme, qui a terminé une maîtrise en études littéraires en 2014 à l’UQAM, le rapport de séduction avec un prof est néfaste. Un constat sans équivoque pour celle qui a pourtant expérimenté ce rapport. Karen s’était rendu compte que ça nuirait possiblement à sa carrière dans l’enseignement. Entreprenant des cours en pédagogie, elle devait trouver une classe pour un stage. Elle n’était pas allée vers Francis: «J’aurais senti trop de pression. Réelle ou pas. Dans la séduction, il y a toujours un besoin de répondre aux attentes de l’autre. J’ai l’impression que j’en serais restée là, avec Francis, en stage.»

Des répercussions sur l’avenir professionnel des étudiants

Quelques années comme directeur de son département donnaient aussi à Francis un rôle décisionnel important dans l’embauche de nouveaux enseignants. «Il m’a déjà dit qu’il manquait quelque chose à mon curriculum vitae. C’est possible. Mais j’ai l’impression que ça n’aurait jamais été suffisant pour lui. Ce sont des profs qui engagent des profs. Quand ça se sait, que tu as déjà couché avec un membre du département, ça peut te discréditer.»

Pour Mélanie Lemay de Québec contre les violences sexuelles (QCVS), un mouvement militant contre la culture du viol ayant pris part aux recommandations entourant le projet de loi 151, les relations entre professeurs et étudiants ont en effet beaucoup de répercussions sur le cheminement scolaire, une carrière future et les rapports avec les autres camarades de classe et professeurs. «QCQVS est contre toute relation sexuelle entre un élève et une personne possédant un lien d’autorité dans un établissement scolaire, que ce soit un prof ou un directeur de programme, ou quelqu’un aux ressources humaines ou en communication», m’a exposé sans détour Mélanie Lemay.

La séduction à évacuer de tout programme pédagogique

Elle se révèle «amère, en colère», des suites de la loi 151, incomplète, selon elle. QCVS aurait voulu que les relations sexuelles soient découragées davantage, suivant l’exemple de l’Université de Yale qui avait adopté un règlement condamnant les relations sexuelles et amoureuses entre professeurs et élèves dès 2010, puis celui de Harvard qui avait adopté la même position en 2015, et enfin l’exemple du collège de Rosemont, plus récent, datant de fin novembre 2017.

Lors d’un entretien récent avec La Presse dans la foulée des accusations d’abus de pouvoir et d’inconduites sexuelles contre un professeur de littérature, Louise Béliveau, la vice-rectrice aux affaires étudiantes de l’Université de Montréal, a rappelé qu’un groupe de travail se penchait présentement sur la question d’interdire les rapports sexuels entre professeurs et étudiants. «Je peux vous dire que lorsqu’il y a une relation de pouvoir, ça devrait être interdit», a-t-elle mentionné au quotidien.

Selon l’Université Concordia, accusée récemment d’avoir toléré un climat d’inconduites sexuelles depuis des décennies, il est légalement impossible de bannir les relations sexuelles entre des adultes consentants et membres de la communauté scolaire. L’Université a cependant depuis peu modifié son règlement, afin de décourager le plus possible ce genre de relations, et elle oblige maintenant tout professeur à dévoiler à l’école toute relation romantique ou sexuelle impliquant des élèves. Pour Mélanie Lemay, cela revient à banaliser la notion de consentement éclairé et à dire que les professeurs ont encore la possibilité de voir leurs étudiantes comme «un buffet».

En 2006, Katherine avait été témoin d’une relation entre sa meilleure amie et un professeur de son cégep. «J’étais hyper vulnérable à cette époque. Je me questionnais sur tout. Je ne savais pas qui j’étais et ce que je voulais devenir. Mon amie, c’était pareil. Elle ne parlait plus à ses parents, et c’est comme si le prof avait pris le rôle du père. C’était incestueux. Ça m’a bouleversée, qu’il profite de son expérience de la vie pour séduire quelqu’un d’instable.»

Philippe Melbourne

Une «police des sentiments» qui ruinerait des histoires d’amour exceptionnelles

L’auteure américaine Cristina Nehring s’oppose pourtant à ce qu’elle appelle la «police des sentiments». Dans son essai L’amour à l’américaine, publié en 2015, elle s’emporte contre un fondamentalisme qui pourrait empêcher de voir éclore des histoires amoureuses comme celle de Claudel et Rodin, de De Beauvoir et Sartre et d’Arendt et Heidegger.

Pour Mélanie Lemay, les véritables histoires d’amour sont des exceptions et rien ne devrait entraver la possibilité de protéger les étudiants plus vulnérables de professeurs prédateurs. «Par souci d’équité avec les autres élèves, les amoureux peuvent attendre la fin des études. Les psychologues doivent passer cinq ans sans contact avec une patiente avant de commencer une relation avec elle. Il ne faut pas interdire les relations d’amour accidentelles, mais mieux les encadrer, comme de nombreux syndicats de professeurs et de fédérations étudiantes le demandent.»

Les lieux d’enseignement supérieur ont pour l’instant comme consigne, à la suite de la loi 151, de se doter d’ici le 1er janvier 2019 d’un code de conduite encadrant les liens intimes entre professeurs et étudiants. Un code de conduite, révisé tous les cinq ans et qui sera plus sévère de fois en fois espère Mélanie Lemay.

Quant à moi, si j’avais à nouveau 18 ans, je me demande si je tomberais encore en pâmoison devant un professeur. Après tout, je ne crois pas que les désirs des étudiants soient dangereux ou conflictuels; mais les professeurs devraient se garder d’en profiter et de les encourager.

*Tous les prénoms sont fictifs