Un jeune sikh et son kirpan

Six centimètres de discorde dans un brunch sikh

ÉTIENNE PARÉ

On a beaucoup parlé récemment de la décision du gouvernement fédéral d’autoriser le kirpan à bord des avions, mais on a très peu entendu ceux qui le portent, les sikhs. Dimanche, je me suis donc rendu dans un temple où j’ai fait la connaissance d’une communauté qui ne demande qu’à être mieux comprise des Québécois.

De l’extérieur, le Temple Gurdwara Guru Nanak Darbar n’est peut-être pas aussi grandiose que le temple d’Or en Inde, mais reste que sa hauteur, son blanc immaculé et ses dômes dorés ont de quoi impressionner. Disons que le plus grand temple sikh au Québec détonne dans le paysage très gris et terne du parc industriel de LaSalle.

Le temple Gurdwara Guru Nanak Darbar

En entrant, pas le choix d’enlever ses chaussures et de se couvrir. J’enfile donc un bandana sur ma tête et déambule pied nu dans le décor mythique du temple, qui peut faire penser à un bain turc avec tous ces gens qui s’entassent dans des racoins. Sauf qu’ici, les fidèles n’ont que les pieds de nus. Les hommes sont habillés en tenue de ville avec le turban. Les femmes sont légèrement voilées.

À l’étage, ils prient chacun de leur côté en silence. En tout, ils doivent être à peine une dizaine.

Des hommes sikhs qui prient en silence

C’est au sous-sol que ça se passe! Des dizaines de familles s’entremêlent. Il y a même un repas traditionnel indien, qui est offert à tous gratuitement. Pas de poulet au beurre par contre, le sikhisme oblige ses fidèles à rester végétariens. «On mange quand même un peu de viande parfois, mais il ne faut pas faire de chicane avec ça ici», me confiera l’un d’eux dans le creux de l’oreille.

la salle de repas

J’essaie de ne pas avoir l’air d’un Pineault-Caron, mais ça reste un peu déstabilisant d’être le seul «de souche» parmi tous ces gens qui mangent par terre et qui se parlent en pendjabi. Eux, en revanche, ne sont pas plus impressionnés que ça par ma présence. «On est habitués. Tous les dimanches, le temple est ouvert à tout le monde. Il y a des gens de toutes les communautés qui viennent nous visiter», raconte le directeur de l’endroit, Santokh Singh.

Le kirpan

Impossible de ne pas leur parler de la récente décision du gouvernement Trudeau de permettre dans l’avion le port du kirpan, ce petit poignard d’à peine 6 centimètres que les sikhs portent en permanence à la taille pour symboliser leur lutte contre l’injustice et l’oppression.

J’évoque d’abord le sujet avec Shahbaaz, qui se braque. «Quand est-ce-que tu as entendu aux nouvelles qu’un sikh avait attaqué quelqu’un avec son kirpan? Jamais!», plaide l’adolescent de 16 ans, qui va à l’école avec son kirpan et son turban.

«C’est comme si je te disais que pour aller à l’école ou pour prendre l’avion, tu devais te couper les jambes. Le ferais-tu? Et bien, pour nous, le kirpan, c’est la même affaire. Ça fait partie de nous», poursuit Shahbaaz.

Oui, mais la sécurité là-dedans? Violents ou pas, ça demeure un couteau. Si le gouvernement interdit aux gens d’embarquer dans un avion avec une lame, la même loi ne devrait-elle pas s’appliquer à tout le monde? Par principe de laïcité, le gouvernement ne devrait jamais céder à la pression d’une communauté religieuse pour changer un règlement, non?

Ajaypal, le père de Shahbaaz, interrompt alors mes réflexions. «Vous les Québécois vous voulez protéger votre culture? Nous, c’est la même affaire. On est autant canadiens que vous», tranche-t-il en anglais.

Ajaypal Singh

Comme religion rime aussi avec contradiction, ce n’est évidemment pas tous les sikhs qui respectent les obligations de leur culte. Jasdeep est de ceux-là, lui qui ne porte pas le kirpan. «Je ne suis pas très religieux. Je ne suis pas baptisé», se défend-il, en faisant bien attention de baisser le ton.

Le turban

Le cégépien arbore toutefois fièrement son turban. «Quand j’étais au secondaire, je voulais l’enlever parce que je me faisais écoeurer. Mais avec le temps, j’ai compris que ça faisait partie de mon identité.»

Le turban est, avec le kirpan, l’une des cinq exigences vestimentaires du sikhisme. En soi, les sikhs le portent surtout pour des raisons pratiques comme ils ne peuvent pas se faire couper les cheveux.

De toute façon, pour Jasdeep, passer chez le coiffeur, aurait des conséquences qui iraient au-delà de son apparence. «Mes parents se feraient juger par la communauté. Les gens se regardent beaucoup ici.»

Les femmes sikhes, elles, ne portent plus le turban depuis plusieurs siècles. Mais Amrita a décidé de renouer avec cette tradition. «En France où j’ai grandi, les gens sont vraiment racistes. Je me faisais toujours regarder. Ici, il n’y a rien là! Les Québécois sont vraiment compréhensifs.»

Le cadeau

À propos du kirpan, qu’elle ne porte pas puisqu’elle n’est pas encore baptisée, Amrita croit que le gouvernement Trudeau a pris la bonne décision. «C’était une demande qu’on avait depuis longtemps, mais ça n’empêchait pas beaucoup de sikhs de prendre l’avion. On respectait le règlement. Mais disons que c’est un cadeau qui se prend bien.»

«Un cadeau» du gouvernement Trudeau, qui s’inquiète sûrement que la communauté sikhe le délaisse pour le NPD, qui vient d’élire à sa tête un sikh pratiquant. C’est en tout cas ce que ce que je me disais avant de rencontrer Chattar.

Vive le Québec libre

J’étais en train de lacer mes souliers pour partir quand il m’a accosté. «Il y a quelque chose que je dois absolument te dire avant que tu partes.»

J’ôte donc de nouveau mes chaussures et me re-recouvre la tête d’un foulard pour le suivre jusqu’à la salle de prière où il s’assoit face à moi. «Je suis membre du Parti québécois depuis 30 ans», m’avoue-t-il, son regard plongé dans le mien, stupéfait.

Chattar Singh

Le turban de Chattar a beau être bleu marin, disons qu’il n’a rien du militant péquiste conventionnel. Comme la plupart des sikhs de son âge, il ne parle pas français et affiche fièrement ses signes religieux ostensoirs.

«Vous, vous voulez un pays parce que vous parlez français. Nous, on veut se séparer de l’Inde à cause de notre religion. Je pense qu’on peut se comprendre», explique-t-il avec conviction.

Une communauté riche

Nombreux sikhs entretiennent le rêve de fonder un état indépendant, le Khalistan. «Encore aujourd’hui, on est toujours victimes de discrimination en Inde», soutient Santokh, qui a quitté le pays de Gandhi en 1980.

De la même manière que les juifs en Europe à une certaine époque, les sikhs forment une petite minorité en Inde, mais qui est plus riche que la majorité hindoue, encore influencée par le système des castes.

«Nous sommes des travaillants. L’éducation est une valeur primordiale pour nous. Tu ne verras jamais un sikh quêter sur le bord de la rue», se targue Santokh.

Santokh Singh et une fidèle

Chez nous, au Québec

Lui aussi n’est pas indifférent à l’indépendance du Québec. «Évidemment, on se sent Canadiens, puisque c’est le Canada qui nous a faits venir. Mais les sikhs comprendraient si vous décidiez de devenir indépendants. On va être derrière vous», promet le leader de la communauté avec le sourire collé aux lèvres.

«Malgré tout, on se sent chez nous au Québec», renchérira-t-il en me raccompagnant à la porte.»


Les sikhs en chiffres

27 000 000

Nombre de sikhs dans le monde. 20 000 000 vivent en Inde, surtout au nord, dans la région du Pendjab.

500 000

Nombre de sikhs au Canada, dont plus de la moitié se trouve en Colombie-Britannique. Une diaspora riche, mais aussi puissante: quatre ministres du gouvernement Trudeau en sont issus.

5

Cinq exigences vestimentaires du sikhisme, surtout portées par le hommes, communément appelées les cinq K: le kirpan et le kesh (le turban), bien entendu, mais aussi le kara (un bracelet en fer), le kachera (un sous-vêtement) et le kangha (un petit peigne de bois porté sous le turban.)

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