Tomber en amour avec une personne atteinte du VIH

JEAN BALTHAZARD

Illustration par Christina Labelle

TÉMOIGNAGES

Développer une relation amoureuse avec une personne atteinte du VIH lorsqu’on est séronégatif semblait peut-être impensable il y a une trentaine d’années, alors que le sida avait un effet répulsif semblable à la lèpre ou la peste bubonique. Encore aujourd’hui, cette situation paraît inimaginable pour un grand nombre de personnes. En marge de la Journée mondiale du sida, on vous présente l’histoire de plusieurs couples pour qui ça ne fait aucune différence.

Pour Jacques Gélinas, mi-quarantaine, le couperet est tombé en 1992. Le diagnostic est sans appel : séropositif. «Les deux premières années de ma séropositivité, je n’ai même pas pensé entretenir une relation amoureuse. J’étais habité par le sentiment d’une mort annoncée prématurément», avoue Jacques maintenant âgé de 72 ans.

En 1997, il rencontre un homme et après quelque temps, voyant que la relation devient de plus en plus sérieuse, il choisit de lui annoncer sa condition. «Je lui ai dit : “maintenant, la balle est dans ton camp. Je ne t’appellerai pas, je ne te rencontrerai pas. Si tu es d’accord pour que l’on continue la relation, tu me fais signe”», explique l’homme qui craignait d’être rejeté au départ.

Jacques Gélinas / Courtoisie

Son conjoint s’accorde alors une à deux semaines pour y réfléchir, puis confie ensuite sa décision à Jacques. «Je me suis dit que cette relation pouvait aboutir à quelque chose d’important dans ma vie, alors j’ai répondu qu’on pouvait continuer notre relation», se rappelle Bob Bachelor. Bien évidemment, ce choix ne s’est pas fait sans crainte, mais l’honnêteté de Jacques à travers tout le processus a grandement rassuré son compagnon.

Vingt ans plus tard, Jacques et Bob sont encore unis et ce dernier a toujours un statut sérologique négatif. Oui, il y a eu des petits moments de stress lors des tests de dépistage, mais Bob n’a jamais eu peur d’avoir des relations sexuelles avec son conjoint. «Est-ce qu’on peut dire prendre un risque ? Je ne crois pas que ce sont les bons mots, parce qu’on se protégeait toujours», tranche l’homme de 66 ans.

Un sentiment que partage Jacques. «Moi, j’ai une charge virale indétectable depuis 1997, puis on sait aujourd’hui scientifiquement parlant qu’avec une charge virale indétectable, le VIH ne se transmet pas, donc c’est vraiment un poids très lourd à porter qui n’existe plus pour moi», reconnaît Jacques.

Jacques Gélinas et Bob Bachelor / Courtoisie

Une charge virale indétectable se caractérise par un niveau très faible du virus dans le sang, d’après le Portail VIH/sida du Québec, un organisme provincial qui vise à éduquer le public.

Selon le consensus d’experts de l’Institut national de santé publique du Québec, une charge virale indétectable réduit de manière considérable le risque de transmission du VIH, jusqu’à le rendre très faible si certaines conditions sont réunies.

L’utilisation de la PrEP, un médicament qui peut être pris tous les jours par la personne séronégative pour prévenir une infection au VIH, favorise aussi un risque de transmission presque nul.

Trio sérodifférent

Christian, 45 ans, admet que ces évolutions scientifiques l’ont apaisé. «Je suis séropositif depuis 2006 et c’est certain qu’avant je me sentais plus mal à l’aise de vouloir rencontrer quelqu’un de séronégatif par peur de l’infecter.»

Aujourd’hui, il vit une relation polyamoureuse avec Jay, 40 ans, et Jean-François, 37 ans. Les trois habitent sous le même toit. En 2014, Christian et Jean-François, tous deux séropositifs, ont commencé à se fréquenter et c’est deux ans plus tard que s’est ajouté Jay.

Ce dernier savait que ses partenaires étaient séropositifs lorsqu’il les a rencontrés, mais il n’avait pas peur, notamment parce qu’il s’était informé préalablement sur la question. «Je n’y réfléchis pas puisque pour moi, ça ne représente pas un enjeu», lance-t-il, catégorique. Christian, lui non plus, ne pense pas à cette différence de statut sérologique. «Que j’aie du sexe avec un séropositif ou un séronégatif en ce moment, pour moi, ça ne change absolument rien», mentionne-t-il.

Denis-Martin Chabot / Courtoisie

Même si le risque de transmission s’avère minime de nos jours, Denis-Martin Chabot préfère tout de même rencontrer des personnes comme lui, séropositives. L’écrivain et ancien journaliste à Radio-Canada parle par expérience : il a eu deux relations avec des hommes séronégatifs sur une période d’une dizaine d’années. «J’essaie de rencontrer que des gens séropositifs parce que ça a le mérite de faciliter ma vie. Je ne te dis pas que je ne retournerai jamais vers quelqu’un qui est séronégatif, mais c’est plus simple de rencontrer des gens comme moi», explique-t-il. «Quelqu’un avec le VIH va comprendre plus facilement les questions, les médicaments, les effets secondaires, etc.», ajoute-t-il.

Son histoire remonte à 2004, lorsque très malade, une batterie de tests lui révèlent qu’il est séropositif. Un an plus tard, il rencontre la personne avec qui il partagera sa vie durant dix années. Ensemble, ils choisissent de se protéger en tout temps puisque Carl est séronégatif (il l’est toujours à ce jour). Après cette relation, l’écrivain rencontre un autre homme. Ils décident de ne pas avoir recours tout le temps aux préservatifs puisque Denis-Martin a une charge virale indétectable.

Données scientifiques

Certaines études s’intéressent justement aux couples sérodifférents et aux rapports sexuels sans protection. En 2016, des chercheurs ont présenté les résultats de l’une de ces études, l’étude PARTNER, qui se basait sur des données récoltées auprès de 1166 couples depuis septembre 2010. Dans tous les cas, les personnes séropositives devaient présenter une charge virale indétectable. Les statistiques ont de quoi surprendre : sur les 58 000 actes sexuels recensés, il n’y a eu aucune transmission du VIH entre les partenaires de couple.

Les conclusions de cette étude restent toutefois controversées puisque l’échantillonnage est relativement bas. Les chercheurs rappellent qu’il est impossible pour eux d’en conclure que le risque de contracter le VIH était nul. Et comme le rappelle Denis-Martin, il faut garder en tête «qu’il est beau de pouvoir contrôler la maladie», mais «qu’aucun moyen n’existe pour guérir complètement le VIH».

Bref, l’idéal, pour lui, c’est de ne pas l’attraper du tout, mais il n’en demeure pas moins que cette maladie ne représente plus une barrière.