Photo : Toma Iczkovits / Montage : Charles-André Leroux

Trois descendantes d’esclaves au show de SLAV

VANESSA DESTINÉ

Mardi soir, Place des Festivals. La foule forme une masse compacte aux abords du Théâtre du Nouveau Monde (TNM). Quelqu’un parle trop fort dans un micro. Certaines personnes hochent la tête en applaudissant, d’autres tentent de se détacher du lot sans cacher leur expression dégoûtée. Au premier regard, on serait tentés de croire que cette foule s’est rassemblée de manière spontanée devant un numéro un peu quétaine d’art de rue.

Puis on aperçoit les pancartes. « Racist », « Descendants d’esclaves contre SLAV ». Du coin de l’œil, on remarque les agents du Service de police de la Ville de Montréal, postés à des endroits stratégiques, prêts à intervenir. Une collègue nous écrit presque au même moment pour nous prévenir que Marie-France Bazzo live-tweete sur la supposée dictature du « politiquement correct » comme si sa vie en dépendait.

Des manifestants se sont invités à la première de SLAV, le projet controversé du metteur en scène Robert Lepage et de la chanteuse Betty Bonifassi. Ils dénoncent la nature du spectacle — des chants créés par des esclaves afro-américains, mis en scène et interprétés par des Blancs — en évoquant le concept d’appropriation culturelle.

Je reconnais quelques figures des milieux militants montréalais dans la foule. Beaucoup de Noirs, circonstances obligent, mais aussi de nombreux alliés blancs venus témoigner leur soutien à la cause. Parmi tout ce beau monde, des badauds qui tentent de comprendre what the fuss is all about, une petite molle à la main.

De leur côté, les détenteurs de billets pour le spectacle tentent de se frayer un chemin à travers l’ouverture créée par les policiers. Ils sont aussitôt bousculés et invectivés. « Suprémaciste », « sale raciste », « shame, shame, shame » : la foule est impitoyable.

La personne au micro souligne que les seuls spectateurs qui parviennent à franchir les portes du TNM sont blancs. Shit. C’est vraiment vrai. La déclaration met le feu aux poudres et la foule, comme galvanisée, s’emporte de plus belle.

« Pfff. Comment attiser le racisme », peste un monsieur blanc qui passe derrière moi.

C’est mon cue pour partir l’enregistreuse. J’accroche d’abord Vincent, puis Patrick, deux hommes blancs d’un certain âge. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les deux se rangent du côté des manifestants.

« Ça me semble un peu aberrant qu’il y a apparemment juste des Blancs qui sont impliqués dans la production. Je suis mal à l’aise. C’est complexe comme enjeu et je vois trop de Blancs qui ont beaucoup de choses à dire sans avoir les connaissances pour comprendre réellement », me dit Vincent, qui est un amateur de jazz, de blues et de rap.

« J’écoute la musique noire depuis des décennies, ça vient me chercher. J’essaie d’écouter le message, de comprendre d’où ça vient. Ça prend du temps, mais j’espère que le Québec pourra un jour se mettre au pas aussi », ajoute-t-il.

« Je passais dans le coin par hasard et je suis un peu étonné par [l’ampleur de la manif]. Étonné jusqu’à un certain point parce que quand même, dès l’annonce du spectacle, il y a des petites lumières qui se sont allumées », souligne pour sa part Patrick.

« Je trouve ça légitime que les gens posent des questions sur le projet. Dans l’idéal cependant, il faudrait créer une rencontre entre ces gens-là et M. Lepage et Mme Bonifassi. Il y a un débat sur l’accaparation culturelle et je ne crois pas que les créateurs qui sont accusés de ça l’ont fait par malice ou de façon vicieuse, mais à quelque part ils doivent être capables d’expliquer leur démarche et d’écouter ce que les gens ont à dire. »

J’interromps ma conversation avec Patrick parce que j’aperçois une femme noire au look BCBG à quelques mètres de moi. Elle a l’air d’être sous le choc.

« Vous êtes là pour le spectacle? » Elle me regarde en hésitant. « Oui? »

« Wow, vous êtes la première Noire que je vois rentrer, je vous préviens. » La dame regarde son accompagnatrice, une ado aux traits métissés. « Mais je viens pour soutenir mon amie, elle est Noire et a un rôle sur la production », réplique-t-elle en reportant son regard sur moi.

C’est comme ça que j’ai fait la connaissance de Lisa et de sa fille Séréna, venues encourager Kattia, LA Noire sur la production.


Lisa est choquée par l’ampleur de la mobilisation. « Je comprends qu’il y a des blessures qui remontent à très longtemps, sauf que…je ne sais pas. En 2018, pour pouvoir améliorer la compréhension et les perceptions, il va falloir accepter d’intégrer des gens d’autres cultures à notre propre culture », avance-t-elle.

« C’est ça la clé : la mixité. Pas ce à quoi on assiste présentement. Ils crient “cancel the show”, “cancel the show” et moi en tant que Noire je regarde ça et je me dis : “mon Dieu, est-ce qu’on n’est pas en train d’alimenter les divisions?’’ »

Lisa est réticente à traverser le mur de manifestants, dont les cris ont gagné en intensité. Mais le show va bientôt commencer. « Journaliste, hein? C’est bon ça. Je vais dire que je suis journaliste moi aussi pour pouvoir passer sans me faire insulter. »

« Bof Lisa, pas mal sûre que tu vas avoir un freepass. Les manifestants ne vont pas s’en prendre à toi, tsé. Je t’accompagne, je veux poser des questions aux gens à l’intérieur. »

Photo : Toma Iczkovits / Montage : Charles-André Leroux

On fonce dans la foule, on rejoint le passage créé par les policiers, puis… « Traitors », « Shame », « Our sisters really? » : les insultes nous tombent dessus.

On se fait bousculer très fort et dévisager outrageusement au point où je m’entends crier : « Journaliste! JOURNALISSE CRISSE! »

On émerge à l’intérieur, un peu sonnées. Autour de nous, que des Blancs.

« Y’a pas un Noir. Oh my god. Pas un. Pas de minorité visible. Maman, mais où est-ce que tu m’as amenée? », lâche Séréna.

Lisa nous regarde, consternée. « La dernière phrase que j’ai entendue avant d’entrer c’est : ‘’pourquoi vous voulez pas nous soutenir’’ », souffle-t-elle.

« Je suis comme déchirée. Je ne comprends plus. Je viens encourager mon amie qui tente de faire sa place dans ce milieu tellement…tellement homogène et puis ensuite je vois toutes ces personnes qui me ressemblent qui restent derrière les portes. Est-ce que ma place n’est pas plutôt à leurs côtés? »

Séréna, qui est à cheval entre deux identités, n’a soudainement plus envie de voir la pièce. Lisa confie être bouleversée au point de vouloir revenir sur sa déclaration sur les divisions.

Que faire devant une scène aussi absurde? Devant des Blancs qui sirotent leur verre de vin en attendant un spectacle conçu pour eux à partir d’un patrimoine qui ne leur appartient pas, pendant que des manifestants basanés se heurtent à des portes closes et aux agents du SPVM. Cette scène-là résume à elle seule tout le débat en lien avec l’appropriation culturelle. Et je ne sais pas si on peut faire mieux comme métaphore sur notre société.

Comme bien des gens, je n’ai aucune raison de douter de la sincérité de la démarche de Betty Bonifassi. Elle est tombée sur ces chants d’esclaves, a eu un coup de foudre et décidé de les remettre au goût du jour pour les rendre accessible au public. Mais à quel public? Est-ce qu’il n’y a pas un effort de démocratisation qui a manqué quelque part?


Nous avons quand même choisi d’assister au spectacle. Lisa a insisté pour que je reste quitte à m’offrir un billet pour qu’on soit assises les trois ensemble. J’ai préféré payer de ma poche.

Le rideau s’est levé, Betty Bonifassi est entrée sur scène, sobrement. À une mise en contexte rapide, mais efficace, s’est enchaîné un premier chant porté par une femme noire. Surprise! Ce n’était pas Kattia, l’amie de mes accompagnatrices.

Il y avait deux interprètes noires dans le spectacle. Et puis il y avait d’autres choses aussi. Oui, l’histoire des Noirs, mais aussi celle des Irlandais. Un saut en milieu carcéral, une visite dans les sweat-shop. Des villes canadiennes, des villes américaines. Des personnages historiques, un soupçon de féminisme. C’est tout? C’est tout.
 
 J’étais beaucoup sur mes gardes en arrivant dans la salle, mais j’en suis sortie agréablement surprise. Je n’ai pas été émue, ni renversée, mais sachez que la souffrance des esclaves n’est pas minimisée, le rôle des Blancs n’est pas excusé et je n’ai pas non plus senti qu’on cherchait à s’approprier quoi que ce soit. Il y a des passages qui m’ont fait tiquer parce que l’équipe n’a pas su éviter le piège des clichés, mais bon, je vais survivre et vous aussi.

J’ai su aussi entre les branches que la production avait approché d’autres interprètes noirs pour faire partie du spectacle, mais que les gens avaient eu peur de s’associer au projet.

On est face à un manque de communication assez évident de part et d’autre. Un gâchis total. Je m’explique mal comment les questions légitimes sur la démarche artistique du duo Bonifassi/Lepage ont pu être perçues comme des déclarations de guerre par les artisans du spectacle et le gros de la classe médiatique kèb.

De toute évidence, ces chants sont porteurs d’une charge émotive importante pour la communauté noire. De balayer ses inquiétudes quant au traitement qu’on leur réserve c’est faire abstraction de l’Histoire, c’est oublier les rapports de force, la domination et la violence du colonialisme et de l’esclavage. Pendant longtemps, ces chants, synonymes de dignité et de résilience, étaient la seule défense, le seul rempart, la seule parcelle de culture que les propriétaires et les marchands d’esclaves n’avaient pas réussi à s’approprier. Il faut être sensible à ça.

Et calmez-vous le complexe du white savior, s’il vous plaît. Je parle à ceux qui disent que sans l’intervention des Blancs, ces chansons auraient été perdues à tout jamais. Pourtant, il suffit de mettre les pieds dans une église protestante pour constater que la douleur des Noirs se transmet en chanson de génération en génération sans intervention divine, marci ben.

Je dis ça, mais de l’autre côté, bien que comprenant la colère des manifestants, je n’arrive pas à concevoir qu’on puisse traiter les spectateurs de « racistes » et la directrice du TNM de « maîtresse de plantation ». J’ai déjà abordé toute la question de l’intransigeance parfois observée chez les militants alors je ne me répèterai pas inutilement, mais je me permettrai tout de même de dire que la mobilisation d’hier a offert un bien triste spectacle par moment.

À la fin de la représentation, j’ai rencontré une ado blanche qui s’était fait traiter de suprémaciste en rentrant dans le théâtre avec sa mère. Elle était encore secouée deux heures plus tard. Quel réflexe va-t-elle développer face aux revendications des personnes marginalisées selon vous?

Gang, il faut faire mieux la prochaine fois.