Ariane Labrèche

Une ex-escorte se dévoile sans filtre dans un manifeste féministe

MÉLODIE NELSON

À mi-chemin entre la mère adulatrice de la Vierge Marie et la femme rêvant d’égaler les 1000 amants d’Annie Sprinkle, l’auteure et ancienne escorte Andrea Werhun fait réagir avec son livre Modern Whore.

Je suivais Andrea Werhun depuis près d’un an sur les réseaux sociaux avant de la rencontrer pour la première fois. Ancienne escorte torontoise devenue momentanément jardinière, elle était récemment de passage à Montréal pour lancer son livre, en collaboration avec l’organisme pour la défense des droits des travailleuses du sexe pour lequel je milite depuis trois ans.

Je ne me suis donc pas gênée d’aller faire ma groupie.

Entre ex-putes, nous reconnaissons la valeur d’une fellation, mais encore plus de la solidarité.

Plutôt que de lui demander de signer mes seins, je voulais surtout savoir en quoi le livre Modern Whore pouvait influencer l’image des travailleuses du sexe et pourquoi il était héroïque de coucher en couverture le terme whore pour raconter de sa propre histoire.

« Une profession idéale » pour personnes indépendantes.

À 21 ans, Andrea Werhun, alors étudiante en littérature anglaise et religion, se dit qu’elle ferait beaucoup plus d’argent comme danseuse que comme barista. Ses amis l’encouragent plutôt à être escorte, pour des questions de sécurité et de confidentialité, raconte-t-elle. Se souvenant d’une entrevue d’Annie Sprinkle dans le New York Times, dans laquelle l’artiste multidisciplinaire et performeuse pour adultes confiait avoir eu des relations sexuelles avec 1000 hommes, Werhun baise quatre mecs à sa première journée de travail à l’agence Toronto Sirens. Elle est surprise de ne pas se sentir fatiguée : « Je me sentais libérée, sur un high d’empowerment. »

Elle n’a cependant pas connu que des happy endings : elle ne cache pas dans son livre les mauvaises expériences qu’elle a eues à laver de son corps, que ce soit avec un homme qui lui avait parlé de ses parents décédés dès son arrivée dans son demi sous-sol décoré en l’honneur des Maple Leafs, ou d’un homme qui l’avait violentée.

« Ce n’est pas tout le temps glamour mais ce n’est pas tout le temps mauvais non plus. Il y a tant de choses positives, mais les travailleuses du sexe ne peuvent pas les partager, parce que ce n’est pas ce que la société permet comme narration. Les médias veulent savoir ce qui est glauque. J’ai même des clients qui veulent savoir qui m’a abusée dans mon enfance. Les gens agissent comme si les travailleuses du sexe leur devaient ça, cette pornographie traumatique. On ne demande pas ce genre de questions à personne d’autre, même si, nous le savons, beaucoup de femmes vivent de l’abus », souligne Werhun avec l’aplomb d’une All American Girl militant pour la décriminalisation de la prostitution. « Être escorte est une profession idéale pour les personnes qui sont indépendantes. Ce n’est pas pour tout le monde, mais pour moi c’était incroyable de pouvoir donner une valeur à mon temps, à ma sexualité. »

Nicole Bazuin

De gogo dancers à femmes qui profitent des fantasmes masculins

Werhun et Nicole Bazuin, qui a participé à Modern Whore en tant que photographe, soulignent que plusieurs travailleuses du sexe les ont félicitées pour le portrait nuancé qu’elles font de l’industrie du sexe. Les deux se sont connus lors d’un tournage d’un vidéoclip que Bazuin dirigeait. « Andrea m’avait été recommandée comme gogo dancer. Il devait y en avoir une deuxième, mais elle n’avait pas pu se présenter. Je l’ai donc remplacée comme gogo dancer et quand je me suis présentée à Andrea, je l’ai tout de suite invitée à aller se maquiller avec moi et nous sommes devenues amies », raconte la photographe, remarquant que dès leur première rencontre, elles réalisaient déjà quelque chose ensemble. Leur amitié et collaboration a évolué jusqu’à Modern Whore, dans lequel Bazuin, inspirée par les Playboys des années 50 et 60, se transforme en Bunny Yeager.

Cette dernière était une rousse flamboyante, comme Bazuin et, surtout, reconnue comme la photographe de Betty Page. « Je trouve qu’Andrea a l’attitude enjouée et ouverte de Betty », dit Bazuin, pendant que Werhun tente de se créer une frange au même moment. « Je suis un clown sexy », résume celle-ci, retenant maladroitement des cheveux sur son front.

Ariane Labrèche

Entre la sexualité et le féminisme

Les photos contenues dans le livre, montrant une Andrea Werhun aux multiples facettes, parfois grotesque, parfois sublime, diadème sur la tête, robe rouge dans la rue, poils pubiens sous la douche, permettent au livre d’être plus qu’un mémoire, mais un objet d’art. Pour Bazuin, il est également un cheval de Troie : « Les hommes seront attirés par l’imaginaire sexuel déployé par certaines photos. Excités, ils achèteront le livre mais se retrouveront finalement en train de lire un manifeste féministe. »

Nicole Bazuin

Werhun ajoute qu’elle ne juge pas les hommes : « C’est presque controversé aujourd’hui de dire ça, mais je les aime. Et je crois fondamentalement que le travail du sexe, c’est un travail d’amour, de soin, de guérison. Et ces services et le labeur émotionnel qui y est rattaché se doivent d’être rémunérés. »

Elle est par ailleurs très fière que certaines personnes se masturbent devant ses photos.

Werhun et Bazuin ont créé leur propre compagnie, Virgin Twins, pour contrôler tous les aspects du livre, publié grâce à une campagne de socio-financement en ligne et en partenariat avec la maison d’édition Impulse [b:]. « Le travail du sexe, c’était le choix d’une sécurité financière, mais au prix d’une stigmatisation sociale. Je ne regrette rien, mais quand j’étais escorte, j’étais très consciente de la honte que j’étais supposée ressentir. En fait, j’ai honte de la honte des autres. J’ai honte du silence qui m’a été imposé. »

Nicole Bazuin

Accepter de signer un contrat avec sa mère pour arrêter d’être escorte?

Leur façon de procéder pour faire du livre une œuvre totalement libre, qui rejette les clichés de victimisation et de la glamourisation, me semblait néanmoins paradoxale.

Werhun écrit en effet que si elle a cessé d’être escorte, ce n’était pas sa propre décision, mais bien celle de sa mère, une adoratrice de la Vierge Marie.

Elle m’explique cependant que si elle a bien signé un contrat avec sa mère, lors d’un brunch familial, attestant qu’elle cessera tout entrainement sportif en position de cow-girl rémunérée une fois ses études universitaires terminées, elle l’a surtout fait car elle trouvait aidant d’avoir une date limite. Elle pouvait ainsi économiser et se préparer à un monde qui ne la paierait pas 160$ de l’heure pour ses qualifications.

Si elle a cessé d’être escorte, elle a toutefois réussi à accomplir le rêve qu’elle avait au début de la vingtaine : celle qui se faisait surnommer « Big Tits » dans les corridors de son école secondaire est maintenant une danseuse nue féministe à Toronto. « La dernière fois que j’ai travaillé au club, j’ai aidé un client à éditer un scénario de film. Je l’ai obligé à réécrire et reconsidérer ses personnages de stripper. » Pour Werhun, être dans l’industrie du sexe est une chance, car ça lui permet de consacrer plus de temps à son travail de création. Ça lui a également permis de délaisser certains jugements et de connecter très facilement avec les gens. « Je trouve toujours aussi incroyable et magique de trouver quelque chose d’excitant chez quelqu’un, très rapidement, de mouiller dès une première interaction », conclue-t-elle.

Nicole Bazuin