Virée shopping avec une « carte de crédit prépayée non rechargeable »

TABLOÏD
TABLOÏD
Mar 22 · 8 min read

PAR VANESSA DESTINÉ

Comme vous tous, j’ai été stupéfaite d’apprendre qu’il était impossible de payer une ride de taxi avec une carte-cadeau Visa dans un État libre et démocratique tel que le Canada. Mes parents n’ont quand même pas quitté un pays en voie de développement pour que je me ramasse dans une société archaïque qui ne reconnaît pas la valeur marchande d’un morceau de carton plastifié loadé d’oseille. Prenant à cœur mon rôle de chien de garde de la démocratie, j’ai cherché à faire la lumière sur cette histoire qu’il convient d’appeler « l’affaire PO Beaudoin ». En découle une dramédie en trois actes qui m’a menée du Québec au Salvador.

Acte 1. Le précieux

C’est avec une folle détermination que je me suis rendue dans une pharmacie de la grande région de Montréal à la recherche du précieux qui me permettrait de vivre la vie des riches et célèbres. Tsé ceux qui peuvent se permettre de perdre leur portefeuille en vacances à Ibiza sans trop capoter parce qu’ils gardent pour 10 000 piasses de carte-cadeaux non déclarées sous leurs matelas à la maison? Ouaip.

Le rack de cartes-cadeaux est à côté des caisses. C’est un commis qui doit me tendre celle qui m’intéresse. Mon choix s’arrête sur une carte-cadeau Visa d’une valeur de 50 $. Comprenez que je ne suis pas une influenceuse. Je n’ai pas 250 $ à investir sur un mode de paiement qui semble faire défaut quand on en a le plus besoin.

J’esquisse un mouvement vers les caisses libre-service, car je suis une femme émancipée. On m’arrête immédiatement.

« Faut passer dans une vraie caisse avec votre carte mademoiselle, sinon elle sera pas activée. »

Le commis veille au grain. Je vais me placer en file et j’attends mon tour.

La caissière attrape ma carte et la libère un peu de son emballage tapageur pour mieux la passer dans le système. J’en profite pour examiner le précieux : on a bien 16 chiffres sur le devant et une date d’expiration. Au verso, on retrouve le traditionnel code de sécurité à trois chiffres. Par contre, la sensation en main est cheap, ce n’est pas rigide comme une vraie carte, il n’y a aucun relief et surtout, il n’y a pas de puce électronique. Ça signifie que les transactions sont limitées aux terminaux qui reconnaissent encore les bandes magnétiques et aux achats en ligne.

Avant de partir, une dernière vérification s’impose. « Je peux bien utiliser ma carte partout, madame? »

« Oui, oui, partout où ils prennent les cartes de crédit Visa », me répond la caissière en reprenant les mots qui figurent sur le derrière de l’emballage.

« Je pourrais donc revenir et payer d’autres achats ici avec? »

« Oui, oui. »

YAAAAS, kween.

Acte 2. Le règlement de comptes

Le précieux maintenant scanné, le monde m’appartient…dans une limite de 50 beaux gros dollars.

Premier arrêt, la foire alimentaire de la Place Dupuis, à la station Berri-Uqam. Puisque j’ai déjà eu tout un lot de cheat days cette semaine, je m’impose de manger vert au comptoir à salades. Ce sera donc sandwich et smoothie à l’avocat pour me convaincre que je peux encore faire de bons choix de vie. Coût total de la facture? 13,35 $.

« Vous allez payer comment? »

« Euh…oups, attendez. » En lisant le feuillet d’instructions caché dans l’emballage tapageur, je réalise qu’il vaudrait mieux que j’enregistre aussi ma carte en ligne pour m’assurer qu’elle est bien à mon nom. Je pianote rapidement sur mon cell en rentrant nom, adresse et tout le tralala, puis je tends la carte au caissier.

« Ça va pas passer mademoiselle. Ces cartes-là marchent pas dans nos machines. »

« Ben, vous prenez Visa, non? »

« Oui, mais ces cartes-là marchent pas. Moi-même j’en achète souvent, mais c’est bon pour acheter en ligne seulement. Et même encore là, c’est pas tous les magasins en ligne qui les prennent. »

Je sais que le dernier point est vrai parce que je l’ai lu dans les petits caractères du feuillet d’instructions. En bon client-roi, j’insiste tout de même pour essayer de passer la carte-cadeau.

J’essuie deux refus. Une chance que j’ai mes autres cartes avec moi pour régler la facture. Un peu gossée, je décide de tenter l’expérience ailleurs.

Direction l’autre pharmacie où on trouve de tout. Je me dirige droit vers la caisse à la recherche d’un cossin pas trop cher à acheter. Je pose quelques questions à la caissière. Elle me confirme que son commerce accepte les Visas carte-cadeau en plus d’en vendre et elle m’assure qu’il n’y a pas de modèle avec puce disponible sur le marché.

« Sinon, faut aller voir du côté des cartes de crédit rechargeables, mais pour avoir celles-il, faut aller à la banque parce qu’elles sont associées à votre compte bancaire », précise-t-elle.

OK. Je prends un paquet de mouchoirs à 35 cennes juste pour voir si la transaction passe vraiment. « Oui, vous faites bien d’essayer avec ça. De toute façon, on a toujours besoin de Kleenex dans notre sacoche », approuve la caissière.

Pourquoi ça passe ici, mais pas au restaurant? « Des fois ça dépend du terminal de paiement. Les compagnies qui les exploitent ne reconnaissent pas toutes les cartes comme ça. Faut vraiment voir votre carte comme une carte-cadeau de magasin qu’on scanne plutôt que comme une carte de crédit de la vie de tous les jours », me répond la caissière d’â côté qui a suivi toute la discussion.

Décidée à tester la véracité de l’information mise de l’avant par Visa pour vendre son produit, je m’engouffre dans le métro à la recherche d’une borne de rechargement pour ma carte opus. Les bornes sont censées accepter les paiements en espèces et ceux par carte de débit ou de crédit. Lolpaslol, ma carte est refusée : impossible de mettre la main sur un titre de transport.

Ça commence à devenir aléatoire en esti tout ça.

Je décide d’essayer ma carte une dernière fois : je me commande un Uber pour rentrer à la maison. Je mets à jour ma méthode de paiement en rentrant les informations de ma carte pas fiable. Surprise : la course totalisant un peu moins de neuf dollars est approuvée sans aucun problème et j’arrive à bon port, ma cote de cinq étoiles demeurant intacte.

Acte 3. Les interurbains

À partir de la maison, j’enfile les coups de téléphone. J’appelle d’abord Taxi Diamond, la compagnie au cœur de l’affaire PO Beaudoin. On prend mes coordonnées et on me promet de me rappeler. Oué, oué. Je n’ai toujours pas de nouvelle 20 heures plus tard.

J’appelle ensuite à l’Office de la protection du consommateur (OPH). J’explique la situation à un agent, parlant de l’affaire PO et des promesses non tenues…par Visa? Par les commerçants qui ont une entente avec Visa? Par les compagnies comme Ingenico (bar à salade) et Moneris (pharmacie) qui gèrent les terminaux de paiement? Pendant que j’essaie de trouver un coupable, l’agent effectue ses recherches.

« Il n’y a rien dans la loi qui oblige un commerçant à accepter votre paiement, madame. S’il y a un collant sur la vitre qui dit qu’ils prennent les cartes Visa et les cartes comme [la vôtre] et qu’ils la refusent, on pourrait parler de fausse représentation. Mais les commerçants sont libres d’accepter le moyen de paiement qu’ils veulent. »

« Ouais, mais Visa dit sur son site que ma carte-cadeau passe partout où on prend ses cartes de crédit normales…»

« Oui, mais ça c’est Visa qui dit ça madame, c’est pas les commerçants », coupe l’agent.

« OK, mais l’affaire c’est qu’on prend les cartes Visa dans les taxis…»

« [Le chauffeur] a le droit de dire qu’il accepte seulement du cash, il n’y a rien dans la loi qui l’oblige [à prendre la carte] », interrompt-il encore.

Dans la loi, non. Mais à Montréal, un règlement adopté en 2015 par le Bureau du taxi prévoit que tous les chauffeurs autorisés doivent offrir l’option de paiement par carte de débit ou de crédit sous peine de recevoir une amende salée ou de voir leur permis être révoqué.

DÉCIDÉMENT.

J’appelle directement chez Visa Canada dans l’espoir de mettre un terme à toute cette confusion. La ligne me conduit jusqu’à Toronto où je suis forcée de laisser un message dans un anglais bancal à défaut de savoir qui rejoindre exactement. Personne ne m’a rappelée.

Prise de désespoir en pensant à mon enquête ratée, j’appelle à un dernier numéro. C’est celui qui se trouve derrière la carte et qu’il faut contacter lorsque cette dernière est perdue ou volée.

Mon appel me conduit cette fois au Salvador. Je parle en français avec un certain Eduardo, qui fait du mieux qu’il peut pour essayer de démêler une situation dont il se câlisse très probablement étant donné qu’elle se passe très au nord du tropique du cancer.

« Je vois une transaction de 8,16 $ et une autre assez bizarre de quelques sous seulement…», dit-il après avoir validé mon identité à partir de toutes les données que j’avais préalablement enregistrées avant mes tentatives d’achat au bar à salades.

« Oué, oué. C’est bon, c’est moi ça. »

« Mais aucune trace des deux autres que décrivez. Il n’y a rien d’autre qui a passé sur votre compte. »

« Donc vous voyez même pas les tentatives de lecture de ma carte ni même les transactions refusées? »

« Non. »

De quoi s’arracher les cheveux.

En conclusion, il est clair que vous ne devriez pas prendre le risque de seulement sortir avec une carte-cadeau dans vos poches. Assurez-vous de toujours avoir en votre possession « d’autres options » de paiement dont l’efficacité a été prouvée : argent papier, carte de débit, [vraie] carte de crédit, bons du Trésor, écus, morceaux de miroir et/ou fourrures, trombones, etc. Vous me remercierez plus tard, dans vos stories Instagram de préférence.


Questions, commentaires, quolibets? Écrivez-moi, les poules : vanessa.destine@quebecormedia.com

TABLOÏD

Histoires sans-filtre

TABLOÏD

Written by

TABLOÏD

Histoires sans-filtre.

TABLOÏD

TABLOÏD

Histoires sans-filtre

Welcome to a place where words matter. On Medium, smart voices and original ideas take center stage - with no ads in sight. Watch
Follow all the topics you care about, and we’ll deliver the best stories for you to your homepage and inbox. Explore
Get unlimited access to the best stories on Medium — and support writers while you’re at it. Just $5/month. Upgrade