Illustration Nânâ

Vouloir être stérile dans la vingtaine

JASMINE LEGENDRE ET JEAN BALTHAZARD

Tout le monde ou presque veut des enfants. Après tout, n’est-ce pas un peu le but de la vie ? Si bien qu’il est difficile d’imaginer des jeunes dans la vingtaine vouloir mettre un terme à leur fertilité. Ce qui n’empêche pourtant pas des centaines de personnes de cette tranche d’âge de le faire chaque année au Québec. Une entreprise périlleuse et ardue avant 30 ans, souvent déconseillée par la médecine, mais surtout par la morale.

En un mois, nous avons contacté et rencontré six professionnels de la santé. Résultat : si personne n’a voulu recommander la ligature des trompes de notre collègue Jasmine, 22 ans, Jean, 24 ans, a pour sa part réussi à obtenir, non sans quelques efforts, un rendez-vous pour une vasectomie.

Montage Stéphanie Loubert

Notre première étape a été d’appeler Info-Santé. D’entrée de jeu, les infirmières nous ont fait part de leurs réticences en nous conseillant de prendre plus de temps pour y penser. Nous avons ensuite rencontré deux médecins généralistes dans des cliniques publiques, qui nous ont redirigés vers des spécialistes, tout en étant vraiment surpris par notre demande.

On s’est ensuite tourné vers le privé. Après une longue conversation avec la médecin généraliste, Jasmine n’a même pas eu de référence pour une consultation avec un gynécologue. Elle s’est fait dire qu’avant 30 ans, ça serait impossible. Jean, lui, a réussi à avoir un rendez-vous avec une chirurgienne. Même si la spécialiste semblait déroutée par la demande, elle a contacté le Collège des médecins pour savoir si elle pouvait faire l’intervention. Quelques semaines après le rendez-vous d’information, Jean a finalement — et à notre grande surprise — obtenu un rendez-vous pour sa vasectomie en janvier.

Nous avons joint la chirurgienne qui a accepté de faire la vasectomie avant la publication de ce reportage. Elle nous a expliqué qu’après le rendez-vous, elle a contacté directement le syndic du Collège des médecins, qui veille à «défendre le patient». «Il a été vraiment clair. À partir du moment où j’ai exposé durant la consultation les risques de faire la procédure, le fait qu’on peut changer d’avis éventuellement et que la technique est irréversible […], il n’y a aucun doute que la vasectomie peut être faite», explique-t-elle.

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Durant la consultation, la médecin nous a partagé qu’elle a deux enfants et qu’elle ne vivrait pas sans eux. « Ça me donne la chair de poule juste à en parler. C’est quelque chose qui n’est pas hyper personnel, mais qui va signifier de l’humanisme du médecin et qui va essayer de rendre le patient conscient de ce dans quoi il s’embarque. Il y a mon expérience de docteur et celle personnelle. Et je pense que les deux sont bonnes quand on traite un patient », conclut la chirurgienne.

Est-ce qu’on peut parler de « fardeau de la maternité » si Jean et Jasmine, qui ont pratiquement le même âge, n’ont pas les mêmes droits face à leur corps ?

Pour Vardit Ravitsky, directrice de l’axe Éthique et santé du Centre de recherche en éthique de l’Université de Montréal, ce n’est pas surprenant. « Pour la vasectomie, il me semble que c’est beaucoup plus acceptable par les médecins. Là où j’ai vu la majorité des problèmes, c’est avec des femmes », soutient-elle.

Et les statistiques le démontrent. Selon les données les plus récentes (2011), chez les 20 à 29 ans, il y a eu 807 vasectomies et seulement 382 ligatures des trompes au Québec.

25 ans et je ne veux pas d’enfant

Le contrôle qu’on exerce sur la fertilité des femmes pourrait s’expliquer par le caractère « enfant centrique » de notre société, selon Statistiques Canada. Dans une publication de Famille Québec mise en ligne en août dernier, on apprend d’ailleurs que 98 % des jeunes femmes de 15–24 ans veulent des enfants.

Que faire alors lorsque tu fais partie du 2 % de ces femmes qui n’ont pas le désir de fonder une famille ? C’est ce qui a motivé notre démarche au départ. On a lu et entendu des témoignages qui racontaient que c’était particulièrement ardu d’avoir une ligature des trompes lorsqu’on est dans la vingtaine. En plus d’aller vérifier si c’était si difficile pour les femmes de fonder une famille, on a aussi voulu le tester pour les garçons, à des fins de comparaison.

Courtoisie

On a d’abord lu le témoignage de Roxane Noël, 25 ans, blogueuse et étudiante à la maîtrise en philosophie sur le site Ton petit look. Elle a voulu nous raconter son histoire pour une deuxième fois, car pour elle, c’est important de parler de son combat. « Le simple fait de savoir que je suis fertile m’apporte un niveau de détresse inimaginable », commence-t-elle. Pourtant, comme la majorité des jeunes femmes, lorsqu’elle était plus jeune, elle se voyait bercer son bébé naissant. C’est seulement lorsqu’elle a eu ses premières menstruations qu’elle a pris conscience du pouvoir du corps d’une femme. « C’est à ce moment que j’ai compris que je n’en voudrais pas », raconte-t-elle.

À 20 ans, l’angoisse qu’elle vit par rapport à sa fertilité augmente. Elle décide de prendre rendez-vous avec son médecin de famille et aborde pour la première fois la possibilité d’une ligature tubaire avec elle. La demande est mal reçue par son médecin, qui lui recommande de continuer à prendre la pilule contraceptive. Au Québec, seulement 48 femmes de 20 à 24 ans se sont fait faire la chirurgie en 2011.

Dans les mois qui suivent, la belle-sœur de Roxane a son premier enfant. Dans un souper de famille, on lui demande alors de le prendre et de le nourrir. « Je trouvais ça wack. Comme si, parce que je suis une femme, j’ai le désir de m’occuper d’un enfant », se souvient-elle, mal à l’aise. À ce sujet, Vardit Ravitsky confirme que la fécondité d’une femme est encore primordiale aux yeux de la société. « C’est comme une attente culturelle que toute femme doit devenir mère à un moment donné de sa vie. C’est problématique parce que ce n’est pas une valeur qui est partagée par tout le monde », souligne-t-elle.

C’en est assez pour Roxane : elle retourne voir son médecin et cette fois-ci, elle est plus ferme. « Je veux une ligature des trompes. » Elle réussit finalement à avoir une recommandation pour voir une gynécologue. Ça ne sera pas fructueux. Sa gynécologue refuse catégoriquement de faire l’opération et évoque des « raisons éthiques ». Entre 25 et 29 ans, la tranche d’âge de Roxane, 334 femmes ont eu recours à cette opération en 2011. L’âge moyen pour les 2768 ligatures des trompes faites annuellement est de 36 ans.

Infographie Christine Lemus

La médecin propose à Roxane l’option d’un stérilet. « Quand je lui ai demandé de me parler des risques par rapport au stérilet que je connaissais vaguement, elle minimisait tout ça et au contraire, les risques par rapport à la ligature, elle les accentuait », se souvient Roxane. Dans le bureau du médecin, elle se sent jugée, mais surtout elle sent que la gynécologue émet son opinion personnelle. La spécialiste en éthique nuance. « Le fait que les médecins donnent leur avis ou essaient, à la limite, de convaincre, ce n’est pas nécessairement une mauvaise chose parce que c’est une décision irréversible, fait-elle savoir. Une fois qu’on a fourni toute l’information, c’est quand même l’autonomie de la femme qui devrait prévaloir, c’est son corps, c’est sa décision. »

Avec son stérilet, Roxane a l’impression « d’acheter du temps ». « Je vais continuer de me battre, je vais continuer mes démarches », affirme-t-elle avec aplomb. Le stérilet lui offre cinq ans pour essayer de trouver une autre façon de mettre un terme à la possibilité d’avoir des enfants.

« C’est con, mais j’ai même souhaité que la pose du stérilet se passe mal et que j’aie des complications qui obligeraient ma médecin à me faire une ligature parce que ça serait dangereux pour moi ou pour l’enfant de tomber enceinte. » — Roxane Noël

Ces pensées la suivent constamment et elle se sent seule et incomprise dans son combat.

La vasectomie, plus accessible, mais…

Pour Roxane, c’était clair. Elle voulait que l’intervention soit faite sur son corps, parce que même si elle est en couple depuis un bon moment, elle n’est pas naïve et elle est consciente que sa situation peut changer. Elle veut que ce choix demeure le sien et ne souhaite pas obliger son conjoint actuel à se faire vasectomiser alors qu’il pourrait avoir des enfants avec une autre femme, plus tard dans sa vie. D’autant plus qu’elle ne souhaite pas recommencer ce combat chaque fois qu’elle sera dans une nouvelle relation.

Illustration Nânâ

Pour Thomas*, c’est toutefois le choix qui s’est imposé pour sa femme et lui. « Je n’ai jamais voulu d’enfant », confie-t-il d’entrée de jeu. Sa conjointe et lui étaient sur la même longueur d’onde, ils en ont même parlé lors de leur premier rendez-vous. Lorsque la sœur de sa conjointe a eu son premier enfant, ils se sont questionnés à savoir s’ils en voulaient finalement. Le constat restait le même.

Sa femme utilisait alors la pilule comme moyen de contraception, mais elle a vite découvert qu’elle était intolérante aux hormones. À 27 ans, ils demandent donc à leur médecin si elle pouvait avoir la ligature des trompes ou lui, la vasectomie. « Le médecin a refusé catégoriquement en disant qu’on était beaucoup trop jeunes », explique-t-il. L’âge moyen pour les 13 798 vasectomies pratiquées annuellement est de 37 ans. Un an de plus que chez la femme.

Infographie Christine Lemus

Ils retournent donc à la maison bredouille et décident d’utiliser le condom pour leurs futures relations sexuelles. Un an plus tard, elle tombe enceinte. Évidemment, elle se fait avorter puisqu’elle ne veut pas d’enfant. Ils retournent donc voir le médecin. Thomas a alors 29 ans. « Ça créait un gros stress, autant psychologique que physique, chez ma femme », mentionne-t-il. Encore une fois, le médecin de famille ne fait aucune recommandation pour voir un gynécologue ou un urologue. Même après un avortement. « L’avortement ne devrait pas être un moyen de contraception, encore plus quand tu es certain que tu ne veux pas d’enfant », déplore-t-il.

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Thomas se tourne alors vers le privé. Comme nous dans notre expérience.

Après un questionnaire pour déterminer si ses intentions étaient « valables », l’urologue accepte de l’opérer. Pendant l’intervention, Thomas sent « une certaine résistance » de la part du médecin. « Comme par hasard, la vasectomie n’a pas fonctionné », raconte-t-il, encore sceptique par rapport aux efforts du médecin. Six mois plus tard, il refait l’intervention, cette fois avec succès.

Malgré un parcours sinueux, Thomas et sa femme ont atteint leur but : ils n’auront pas d’enfant. Un objectif que Roxane n’a toujours pas l’assurance d’atteindre.

Les raisons d’un refus

Pour Vardit Ravitsky, le spécialiste qui choisit de ne pas faire la procédure peut « refuser la demande en prétextant que la personne ne comprend pas, qu’elle va avoir des regrets, qu’elle n’est pas assez mature ». Pourtant, la Société des obstétriciens et gynécologues du Canada recommande que « si une femme est bien informée sur les méthodes alternatives de contraception, ainsi que sur la permanence et les risques liés à la procédure contraceptive permanente, et qu’elle prend la décision sans contrainte, alors l’âge, la parité et d’autres problèmes pratiques ne devraient pas constituer un obstacle ».

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Un médecin peut également avoir peur de représailles, selon Vardit Ravitsky. Certaines personnes, quelques années après avoir reçu la procédure, pourraient poursuivre le spécialiste si elles pensent avoir obtenu de mauvaises explications ou croient que leur consentement n’était pas éclairé. Les médecins craignent donc de possibles poursuites judiciaires, particulièrement si la personne est jeune.

Vivre le jugement en communauté

On aborde ici une expérience et deux cas véridiques, mais ce ne sont pas les seuls. Que ce soit sur Reddit ou sur Facebook, il existe des groupes qui appartiennent au mouvement childfree. Ces collectifs réunissent des gens qui ont un but commun : ne pas mettre plus d’enfants sur la Terre. Par contre, certains ont des positions plus radicales que d’autres. Par exemple, des adultes décideront de ne pas avoir d’enfant pour ne pas nuire à l’environnement. « Je suis consciente que mon enfant naîtrait dans une société industrialisée et que son empreinte écologique serait plus grande que dans d’autres pays », explique Roxane Noël, même si ses motivations pour ne pas avoir d’enfant sont autres.

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Le regroupement childfree aide également à trouver des ressources. Par exemple, il existe un groupe sur Reddit qui donne le nom de médecins plus enclins à faire une vasectomie ou une ligature des trompes. Au moment d’écrire ces lignes, il y avait seulement quatre médecins au Québec susceptibles de faire l’intervention.

Pour plusieurs, ces révélations peuvent paraître rassurantes. Même si Jean a finalement eu un rendez-vous, n’obtient pas ligature des trompes ou vasectomie qui veut. Pourtant, on peut garder en tête que l’âge de la maturité sexuelle est de 16 ans au Canada et que, avant 30 ans, peu de médecins laissent libre choix aux jeunes adultes de faire ce qu’ils veulent avec leur fertilité. À travers tout ce processus, on réalise que c’est un débat qui n’est pas médical, mais bien moral.

*Prénom fictif

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