Test utilisateur à distance : tester une interface n’a jamais été aussi simple

Qu’est ce que les tests utilisateurs à distance ? Quels sont les avantages et les inconvénients ? Comment les organiser ?

Illustration : Élodie Desbat

La case « test utilisateur » est un passage obligé pour tout projet de design d’interface. Il existe beaucoup de façons différentes de les réaliser, et dans cet article nous allons nous focaliser sur un mode de test que j’ai pu utiliser sur plusieurs projets de design d’application ou de site web : le test à distance. Nous allons voir pourquoi ce mode est, pour moi, une alternative sérieuse aux tests en face à face, puis nous verrons comment le mettre en oeuvre.

En quoi ça consiste ?

Le principe est simple, vous mettez sur une plateforme en ligne un prototype de l’interface que vous voulez tester, et des testeurs, dont vous pouvez choisir le profil, vont le manipuler en essayant de réaliser les tâches que vous aurez rédigé au préalable. Leurs écrans, leurs mouvements de souris ou de doigts et leurs voix sont enregistrés. Après les tests, vous allez recevoir ces enregistrements sous la forme de vidéos (que vous pouvez visionner sur la plateforme ou télécharger) ce qui vous permettra de comprendre ce qui a bien fonctionné et ce qui doit être amélioré. Les utilisateurs sont rémunérés par la plateforme pour chaque test qu’ils réalisent, le nombre de tests par utilisateur est limité sur une certaine durée afin d’éviter les “testeurs professionnels”.


Quels sont les avantages et les inconvénients de ce mode de test ?

+ Très peu de logistique et des résultats rapidement

Après que vous ayez pris quelques minutes pour configurer la session, la plateforme va prendre en charge le contact et le recrutement des utilisateurs, leur rémunération, et la réalisation des tests. Ils seront effectués simultanément, et vous recevrez les vidéos dans les heures qui suivent.

+ Un cadre plus proche d’une situation d’usage réelle

Les tests à distance se rapprochent beaucoup plus d’une situation d’usage réelle par rapport aux tests en face à face qui, tel qu’ils sont menés dans les agences de design, introduisent un biais non négligeable. En effet, les utilisateurs sont invités dans un espace qu’il ne connaissent pas (souvent les locaux de l’agence), où un inconnu (souvent le designer) va leur demander de manipuler un prototype sur un ordinateur ou téléphone qu’ils n’ont pas forcément l’habitude d’utiliser, le tout face à une caméra ou une vitre sans tain. Ce cadre n’aide pas les utilisateurs à se sentir à l’aise, et il peut créer chez eux une peur d’échouer et de décevoir, ce qui va nuire à l’objectivité des retours qu’ils vont faire sur l’interface testée.

Dans le cas des tests à distance, les utilisateurs sont seuls, chez eux, et ils manipulent le prototype sur leur propre ordinateur ou téléphone. Néanmoins, le fait que leurs écrans et leurs voix soient enregistrés peut conditionner leur façon d’utiliser le prototype et de faire des retours, et il faut essayer de prendre en compte ce biais dans l’analyse du résultat.

+ Des utilisateurs partout dans le monde sans se déplacer

Beaucoup d’applications ou de sites doivent être pensés pour des audiences internationales. Lors de tests en face à face, les utilisateurs viennent souvent de la région proche, ce qui peut introduire un biais.

Les tests à distance permettent de trouver des testeurs où vous le souhaitez sur le globe. Pensez toutefois à traduire votre prototype et vos tâches en fonction de la langue du pays.

- Impossibilité de rebondir

Les tests à distance comportent un inconvénient par rapport aux tests en face à face. Vous n’êtes pas aux côtés de la personne lorsqu’elle manipule votre prototype, il vous est donc impossible de réagir à ce qu’elle fait, et de réadapter vos questions par rapport à ses actions ou ses expressions. Vous ne pourrez pas creuser un sujet potentiellement intéressant abordé par l’utilisateur, et tout ce que vous allez apprendre se limitera à l’ergonomie et l’appétence de l’interface testée (ce qui est en général l’objectif d’un test d’interface). De la même manière, vous ne pourrez pas aider un testeur qui bloque face à une question à laquelle il ne peut pas répondre. Il faudra être d’autant plus vigilant à la façon dont vous allez construire le scénario du test en imaginant toujours des sorties de secours (nous allons voir comment faire dans la suite de l’article).


Comment organiser des tests à distance ?

Étape 1 : clarifier ce que vous voulez tester.

À quelle question souhaitez-vous répondre ? Si elle est très large, essayez de la décomposer en plusieurs questions plus spécifiques :

Question trop large : est-ce que le parcours d’achat est intuitif pour les gens ?

Même question décomposée : Est-que le catalogue de produits est accessible facilement ? Est-ce que la terminologie utilisée est la bonne ? Est-ce que la liste de produits est suffisamment lisible ?

Cet exercice vous permettra d’évaluer le nombre de sujets à tester, et donc d’estimer si une session de test sera suffisante ou si il vaut mieux séparer les sujets sur plusieurs sessions. Sachant qu’un test doit durer en moyenne une vingtaine de minutes pour garantir une bonne concentration des utilisateurs.

Cette étape peut également vous aider à cadrer le prototype de test que vous allez construire et les tâches que vous allez rédiger (étapes 3 et 4).

Étape 2 : choisir la plateforme

Personnellement je préfère choisir la plateforme avant de construire le prototype et de rédiger les tâches pour les adapter à la façon dont ils apparaitront sur celle-ci.

Beaucoup de plateformes proposent des services de test à distance avec chacune des spécificités. Certaines offrent la possibilité de choisir précisément le profil des testeurs, d’autres proposent d’analyser les résultats pour vous (ce qui peut faire gagner un temps considérable), d’autres ont une approche « low-cost » et proposent un service le plus basique possible. Certaines fonctionnent par abonnement au mois ou à l’année, là où d’autres ont un tarif par test. C’est à vous de faire votre choix en fonction de votre besoin et de vos contraintes de planning. Ayez en tête qu’une plateforme basée en France pourra assurer des délais très courts pour réaliser une session de test auprès d’utilisateurs français car ils seront nombreux dans sa base de données. Si vous souhaitez utiliser cette même plateforme pour des tests auprès d’utilisateurs canadiens par exemple, les délais pour obtenir les résultats seront certainement plus longs.

Pour ma part, comme mon besoin de réaliser des tests à distances varie en fonction des projets, je préfère m’orienter vers des solutions qui facturent au test (comme trymyui.com) plutôt que de m’engager dans un abonnement.

Pour vous aider à faire votre choix vous trouverez en conclusion des liens vers des articles qui comparent les différentes plateformes.

Étape 3 : construire le prototype

Le prototype que vous voulez tester doit être sous la forme d’un lien URL, des solutions comme Invision ou Marvel vous permettront d’en créer très simplement. Notez que tout ce qui prend la forme d’un lien URL peut servir de support de test, du prototype le plus basique constitué de wireframes (sans charte graphique), en passant par le prototype haute fidélité réalisé avec des maquettes (avec charte graphique), jusqu’au site déjà fonctionnel. Si vous voulez tester un prototype haute fidélité, attention au poids des images que vous utilisez, les testeurs n’auront pas forcément une bonne connexion internet, s’il est trop lourd, il prendra énormément de temps à charger.

Astuce : créez une copie de vos maquettes dans laquelle vous allez volontairement dégrader la qualité des images (sur photoshop par exemple) et utilisez la pour construire votre prototype.

Il existe deux sortes de prototype qui vont influencer la navigation de l’utilisateur et la façon dont vous allez rédiger les tâches : les prototypes linéaires et les prototypes en réseau.

Un prototype linéaire est une succession d’écrans où un écran mène à un autre et ainsi de suite, il faut le voir comme un film qui se déroule et dans lequel l’utilisateur est obligé de suivre le fil de l’histoire. Ce type de prototype est parfait pour tester en détail un parcours utilisateur qui peut être assez long et en plusieurs étapes comme les parcours que l’on va qualifier de « tunnel » (parcours d’achat ou de réservation).

Prototype linéaire

Dans un prototype en réseau, un écran sera lié à plusieurs autres écrans, et l’utilisateur va pouvoir naviguer sans être obligé de suivre un chemin prédéfini. Cette construction sera pertinente pour tester l’efficacité de la navigation (ergonomie et terminologie), de l’organisation des différentes catégories (les utilisateurs comprennent-ils l’architecture ?), de la recherche d’une information particulière (est-ce que les utilisateurs trouvent leur chemin facilement jusqu’à arriver à l’information qu’ils recherchent).

Prototype en réseau

Il est tout à fait possible de combiner les deux typologies au sein d’un même prototype : démarrer le test par des tâches de navigation et de recherche d’un produit (prototype en réseau), puis, une fois que le testeur a trouvé le produit, continuer sur des tâches pour tester le parcours d’achat (prototype linéaire).

Combinaison des deux types de prototype

Étape 4 : rédiger les tâches

Les questions que l’on pose aux utilisateurs pendant un test d’interface sont appelées « tâches » ou « activités ». Ce sont des invitations à l’action qui mettent l’utilisateur dans une situation d’usage fictive (par exemple : vous êtes à la recherche de cette information, que faites vous ?). Pendant un test à distance, ces tâches sont affichées une par une dans un panel positionné dans un coin de l’écran (par dessus le prototype). Les utilisateurs peuvent passer d’une tâche à l’autre lorsqu’ils estiment avoir suffisamment manipuler le prototype pour répondre à la question.

Panel de tâches sur ordinateur et sur téléphone

Ces tâches doivent être rédigées de manière ouverte pour orienter l’utilisateur vers l’action qui vous intéresse sans lui donner la solution pour autant. Dans le cas où vous voulez tester si le bouton « ajouter au panier » est suffisamment visible, la tâche pourrait être :

Après avoir consulté les détails de ce produit, vous souhaitez l’acheter, que faites vous ?

Tâche et prototype peuvent être manipulés indépendamment, il est donc important, dans le cas d’un prototype linéaire, de guider l’utilisateur dans son avancée car il pourrait perdre le fil ou se retrouver bloqué. Pour cela vous pouvez ajouter des « phrases de transition » en début et fin de vos tâches. Prenons l’exemple d’un utilisateur qui vient juste de compléter une tâche où on lui demandait de finaliser sa commande juste après avoir ajouté un produit à son panier, voici comment pourrait être rédigée la tâche d’après :

Vous vous trouvez à l’étape intitulée « Panier », si ce n’est pas le cas, cliquez sur l’icône « panier » en haut à droite de votre écran. (Phrase de transition début de tâche)

Que comprenez-vous de cette étape ? Comment passeriez-vous à l’étape suivante ?

Passez à la tâche 8 lorsque vous avez répondu aux questions. (Phrase de transition fin de tâche)

Dans le cas d’un prototype en réseau, l’utilisateur peut naviguer comme il le souhaite depuis n’importe quel écran, vous pouvez donc rédiger les tâches sans phrases de transition.

Vous pouvez ajouter une introduction dans la première tâche pour expliquer aux utilisateurs l’objectif du test, la notion de prototype (où tous les liens ne fonctionnent pas forcément comme un site normal), ou un contexte particulier dans lequel vous voulez le mettre avant qu’il démarre (exemple : vous avez vu ce produit à la télévision et vous vous rendez sur le site web pour en savoir plus).

Évitez de poser trop de questions par tâche (une ou deux max), et gardez en tête qu’un test à distance doit durer entre 20 et 25mn maximum pour permettre aux utilisateurs de rester concentrés.

Étape 5 : lancer la session de test

Il ne vous reste plus qu’à configurer les critères, choisir le nombre de tests, vérifier une dernière fois que votre URL de prototype fonctionne, et vous serez prêt pour lancer la session.

Chaque plateforme va proposer des options différentes, certaines vous permettront de cibler des profils de testeurs dans leur base de données en ajoutant des critères de recrutement, d’autres proposeront l’option d’utiliser vos testeurs.

Étape 6 : analyser les résultats

En fonction de la base de données de votre plateforme, les tests vont être réalisés très rapidement (10 tests peuvent se dérouler simultanément dès lors que vous lancez la session). Vous allez donc recevoir des vidéos très vite et il va falloir les analyser pour comprendre ce qui a bien fonctionné et ce qu’il faut améliorer. Certaines plateformes proposent de faire l’analyse à votre place et iront jusqu’à vous faire des recommandations pour améliorer votre interface. Ne sous-estimez pas le temps qu’il faut pour venir à bout de cette étape car on passe bien le double de la durée de la vidéo à l’analyser (entre les pauses, ré-écoutes, prises de notes, tout ça multiplié par le nombre de tests). N’hésitez pas à la télécharger et à couper les extraits les plus marquants (avec quicktime par exemple) si vous avez besoin d’argumenter auprès d’un tiers.

On récapitule

Les tests à distance sont une bonne corde à ajouter à son arc de designer lorsque l’on en comprend les avantages et les inconvénients. Ils vous feront gagner beaucoup de temps par rapport à un mode de test classique, et ils vous laisseront plus d’espace à consacrer à des tâches qui auront un impact sur la qualité de votre projet.

Ce mode de test vous permettra d’obtenir des retours pertinents de la part des utilisateurs, car ils seront dans une situation d’usage proche de la réalité. Contrairement au mode de test en face à face, où les utilisateurs seront placés dans un contexte inconnu les forçant à adopter une attitude inhabituelle.

Si vous avez une idée claire des sujets que vous voulez tester, que vous posez les bonnes questions en adéquation avec le type de prototype que vous avez construit, et que vous prenez le temps d’analyser les résultats, les tests à distance seront extrêmement efficaces.

Par contre, vos apprentissages se limiteront à l’ergonomie et à l’appétence de l’interface. Si vous souhaitez faire réagir les utilisateurs à un niveau plus stratégique et valider avec eux des concepts d’idées, le mode de test à distance ne sera pas la bonne solution et il faudra plutôt privilégier un mode où vous pouvez avoir une conversation avec eux.

J’espère que cet article vous a été utile, pour aller plus loin, voici les liens vers des articles qui comparent les plateformes de test à distance :

Article 1, Article 2, Article 3