Les médias américains, arroseurs arrosés

Trump déclare que son “public” réclame des attaques toujours plus terribles contre les “médias ennemis du peuple”, et que c’est là d’où vient la source de sa victoire.

Les médias américains se découvrent arroseurs arrosés avec la Présidence Trump. Le NY Times et le Washington Post sont en pointe et vent debout contre les agissements discutables de la Présidence Trump mais font tout pour passer sous silence leur responsabilité dans son ascension. L’auteur de ces lignes a grandi à New York dans les années 80 et Trump était déjà boursouflé d’orgueil et expert ès manipulation des médias. 30 ans plus tard, Les Moonves, PDG déchu de CBS a tout de même déclaré, en public, que Trump était certes un malheur pour l’Amérique mais une vraie bonne affaire pour son entreprise.

Trump se sait source d’audimat et en joue de façon experte. Cette fin de campagne des élections “Midterms” a vu le média en ligne Axios, pour sa nouvelle émission pour HBO, interroger et mettre au défi Trump sur ses attaques anti-médias. Sûr de lui, le Président rétorque que son “public” réclame des attaques toujours plus terribles contre les “médias ennemis du peuple”, et que c’est là d’où vient la source de sa victoire.

Les chaînes d’info en continu CNN et MSNBC, en plus de Fox News, furent “les armes secrètes” de Trump en 2015–2016 car il était un “bon client” et multipliait les entrevues. Ces chaînes sont désormais vent debout contre Trump et elles se retrouvent en position délicate. En effet, les médias sont pris dans leurs propres contradictions: elles jouent à la “Résistance” mais ne confrontent pas directement Trump quand celui-ci profère des inepties et des mensonges.

En fait elles jouent, comme la plupart des médias américains, de leur image dérivée de la vision romantique de “All The President’s Men” et des travaux d’investigation de Woodward et Bernstein.

Malheureusement, la presse américaine qui suit la politique est toute orientée vers le “journalisme de complaisance”, c’est à dire la capacité de maintenir un lien fort et privilégié avec la Maison Blanche, pour en tirer avantage. La radioactivité de Trump vient perturber les petits jeux de cette presse politique, qui ne peut pas autant se vanter, comme dans le passé, d’être très proche des rouages du pouvoir.

En opposition à cette connivence, notons le travail titanesque et sans relâche de Daniel Dale du Toronto Star, qui couvre en direct les interventions de Trump et note tous les mensonges proférés par le “leader du monde libre” qui a toujours eu une conception élastique de la réalité.

Il est aussi à déplorer qu’aucun journaliste n’a jugé bon de répliquer à Trump lorsqu’en conférence de presse il a littéralement insulté la journaliste de ABC Cecilia Vega. Le seul journaliste à date qui a su rétorquer à Trump — en direct — reste Peter Alexander, qui très tôt en 2017 a su faire reconnaître au Président qu’il faussait les chiffres de sa propre victoire.

Cet exemple unique ne doit pas le rester.

Les contradictions et l’écartèlement entre la connivence et le journalisme basé sur les faits touchent tous les grands organes de presse. Ceux-ci tentent de pratiquer un “équilibre” tendancieux, déjà fatal en 2016 quant à l’obsession sur les emails de Hillary Clinton et le passage sous silence des liens troubles de Trump avec le crime organisé par exemple. Lorsque les médias insistent sur l’équilibre entre la réalité des faits et les thèses nauséabondes qu’ils contribuent à rendre respectables, ils font fausse route.

Cet exercice d’équilibriste est périlleux et frappe le vénérable New York Times qui, sous la houlette de son rédacteur en chef Dean Baquet, est désormais DEUX journaux en un. Le premier réalise un travail d’investigation herculéen et permet de mettre la lumière sur les pratiques comptable acrobatiques de la famille Trump depuis des décennies. Le second oublie de mentionner les exploits du premier quand on demande au journaliste de référence du service politique de reprendre les faits saillants de la semaine de sortie de ce scoop retentissant. Notons pour mémoire les propos étonnants de Dean Baquet lors des meurtres terroristes contre Charlie Hebdo, où Baquet en venait à rendre le journal fautif des attaques.

Bob Woodward lui-même, pater familias du journalisme politique de Washington, succombe à cette complaisance et dans son dernier opus minore, à la fois les prises de positions extrêmes de Steve Bannon et les déboires judiciaires de Rob Porter, factotum de Trump et accusé de voie de faits sur deux de ses ex femmes. Les deux hommes ont été ses sources principales pour le livre. Les révélations de Woodward ont été obtenues contre cette complaisance. Celle-ci est régulièrement dénoncée par des observateurs avisés, tels que le professeur Jay Rosen de la New York University (NYU) et Dan Gillmor, de la Walter Cronkite School of Journalism de la Arizona State University.

Le journalisme de complaisance est donc, tout comme Trump, un danger pour la démocratie et doit être donc dénoncé, pour le salut général. La connivence masquée ne saurait constituer un sauf conduit pour des médias américains qui peine à redéfinir leur rôle face à un Président “cygne noir”.